Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia
Grave Constatation
Le Président du Conseil de Guerre lui pose ensuite cette question beaucoup plus grave que les autres.
—Quand vous étiez au front vous avez eu connaissance des préparatifs qui se faisaient pour l’offensive de 1916?
—Je savais par des amis, officiers, qu’on préparait quelque chose, c’est certain. Mais même si je l’avais voulu je n’aurais pas pu informer les Allemands, et je ne les ai pas prévenus parce que je ne le pouvais pas.
—Cependant vous correspondiez toujours avec Amsterdam par l’intermédiaire d’une légation où on recevait vos lettres, croyant que vous écriviez à votre fille.
—J’écrivais, je l’avoue. Mais je n’envoyais pas de renseignements.
—Nous avons la preuve du contraire. Nous savions tout au moins à qui vous écriviez.
A cette affirmation la danseuse pâlit. Elle devina qu’on avait du «regarder» dans la boîte aux lettres de la légation, et elle n’insista pas.
La preuve que Mata-Hari avait renseigné l’ennemi sur les préparatifs de l’offensive, la preuve de la trahison était établie par sa correspondance.
Les juges l’ont déclaré dans leur jugement.
—Certainement, une femme de théâtre comme moi ne pouvait manquer d’attirer l’attention. C’est tout naturel, j’ai été suivie…
—A Paris vous vous voyez de plus en plus épiée. On vous serre de près. Vous allez être arrêtée. C’est alors que, affolée, vous allez trouver le chef des renseignements et que vous lui proposez de vous mettre à son service. C’est le moyen auquel ont recours tous les espions qui vont être pris.
—J’avais de belles relations et je n’avais plus beaucoup d’argent. Rien d’extraordinaire à ce que je me sois offerte pour être utile à la France.
—Oui, parce que les Allemands ne pouvaient plus vous envoyer de fonds… à ce moment-là. Mais ils n’ont pas tardé à vous faire parvenir dix mille marks par la légation de…
—C’était de l’argent de mon ami.
—De votre ami, le chef de l’espionnage. Enfin vous voici espionne au compte de la France. Que faites-vous?
—Je donne des renseignements au chef du 2º bureau sur les points de la côte du Maroc où les sous-marins allemands vont débarquer des armes, renseignements très utiles et très importants…
—Ah! Et d’où teniez-vous ces renseignements? S’ils étaient exacts, c’est que vous étiez en relations directes avec l’ennemi. S’ils étaient faux, c’est que vous nous trompiez.
Cette fois, le colonel président a porté un coup droit à l’accusée qui balbutie, chancelle un instant, puis se reprend et, rouge de colère, s’écrie:
—Après tout, j’ai fait ce que je pouvais pour la France. Mes renseignements étaient bons. Je ne suis pas Française, moi, et je ne vous dois rien… Vous cherchez à m’embrouiller… je ne suis qu’une pauvre femme, et, pour des officiers, vous n’êtes pas galants…
Alors, le commissaire du gouvernement Mornay, d’une voix chaude, d’un geste noble, en s’inclinant presque vers Mata:
—Nous défendons notre pays, madame, excusez-nous!
La danseuse, surprise, reste interloquée, puis cherche à dissimuler son inquiétude en prenant une attitude arrogante:
—Je ne suis ni Française ni Allemande, dit-elle. J’appartiens à un pays neutre. On me persécute et on est injuste envers moi. On n’est pas galant, je le répète.
Quelques minutes plus tard elle dira au terrible lieutenant Mornay:
—Comme il est méchant cet homme!
Mais l’accusée n’en a pas fini avec l’accusation. Nous avons vu qu’elle s’était présentée au 2º bureau. Celui-ci, qui la soupçonnait depuis longtemps (elle lui avait été signalée la première fois par le service anglais) avait feint d’accepter ses services.
—Que pouvez-vous faire pour nous, lui demanda le capitaine L…?
Mata, qui songeait surtout à quitter la France tout en accomplissant un exploit qui lui aurait valu l’admiration de ses amis, les officiers boches, Mata eut cette idée de génie:
—Je pourrais vous être utile en Belgique, dit-elle. Je vais m’y rendre; donnez-moi les noms et adresses de vos agents secrets dans ce pays, je leur porterai vos instructions…
—Bonne idée, fit le colonel G. On va vous donner ces noms.
On dressa une liste de faux noms qu’on lui remit comme un secret précieux. Parmi ces noms un seul était exact: c’était celui d’un espion double très suspect.
Trois semaines après… l’espion double était fusillé à Bruxelles par les Prussiens.
C’était une nouvelle preuve de sa culpabilité. Aussi Mata-Hari avait-elle hâte de quitter la France.
Elle voulait absolument se rendre en Belgique, pour, disait-elle, nous envoyer des renseignements, en réalité parce qu’elle était sérieusement inquiète.
On décida de la laisser partir.
Notre bureau de renseignements l’expédia en Angleterre, d’où, soi-disant, elle prendrait le bateau pour Amsterdam. Mais les Anglais, prévenus, l’arrêtèrent et la refoulèrent sur… l’Espagne.
Nos officiers en agissant ainsi avaient fait preuve de beaucoup de prudence et de mansuétude.
Malgré les incidents de Vittel, et les fragments de papier trouvés chez elle, malgré les lettres mises dans la boîte de la Légation et lues par nos agents, le service n’avait pas encore la preuve matérielle décisive, de sa culpabilité et le 2º bureau s’en était débarrassé en l’envoyant se faire pendre ailleurs.
Peut-être aussi ses nombreuses relations à Paris avaient-elles empêché son arrestation immédiate…
Enfin, elle avait quitté la France.
Ce fut le commencement de ses déboires.
LA PREUVE DÉCISIVE
Voici Mata en Espagne. Elle voulait aller à Amsterdam et elle se trouvait à Madrid, presque sans argent! Comme une dame fortunée et de qualité, elle descendit au Grand Hôtel, où elle savait rencontrer l’attaché militaire français et l’attaché naval allemand.
Ici une parenthèse. Pendant la guerre, l’Espagne—et la Suisse—furent le centre de l’espionnage allemand. A Barcelone se trouvait le dépôt de recrutement des espions, à Madrid le bureau des renseignements.
C’est à Barcelone que le capitaine Estève, de l’armée coloniale française, vint se faire embaucher. On lui donna 300 francs (son retour en France payé). Pas un sou de plus! Les Boches, en effet, n’étaient pas généreux avec leurs espions; une fois admis, le malheureux devait marcher au doigt, et presque à l’œil—sinon il était dénoncé à son pays. Beaucoup de traîtres, qui ne pouvaient plus être utiles aux Allemands, nous ont été livrés par eux… pour ne pas avoir à les payer. Ils leur réglaient leur compte avec des balles françaises.
Au Grand Hôtel de Madrid, Mata s’abouche immédiatement avec l’attaché naval allemand, le lieutenant von Kroon[B] et H. 21 se fait reconnaître. On la voit ensuite rôder autour de l’attaché militaire français; elle s’installe à une table voisine de la sienne, cherche tous les prétextes pour lier conversation. Mais l’officier français, prévenu, reste impassible, ne répond à aucune de ses avances, et la danseuse en est pour ses frais d’œillades et d’amabilités.
Mata n’a plus rien à faire à Madrid. Les Allemands ont hâte de la renvoyer en France.
C’est ici que se place un incident capital.
Von Kroon—à moins que ce soit von Kallé—l’officier allemand, avait payé les faveurs de Mata avec quelques bijoux. Mais Mata les rendit: elle préférait des espèces sonnantes, car, ayant dansé tout l’été, elle était fort démunie quand la bise fut venue. L’officier ne voulait pas ou ne pouvait pas prendre les sommes nécessaires sur sa cassette particulière. Il fut convenu que Mata rentrerait à Paris et que là elle recevrait les 15.000 pesetas dont elle avait un urgent besoin. C’est ce qui la perdit.
L’agent allemand télégraphia à Amsterdam en demandant de l’argent pour H. 21.
La Tour Eiffel enregistra le télégramme.
Nous sûmes vite—je ne puis dire comment, mais nous acquîmes la certitude—qu’il s’agissait de Mata.
Celle-ci se présenta à la légation de X…, toucha la somme annoncée et… son arrestation fut aussitôt décidée.
L’ARRESTATION
Ce n’est pas sans une certaine hésitation (?) que cette mesure fut prise.
Quand le commissaire de police Triolet se présenta à l’hôtel où elle logeait pour procéder à son arrestation, Mata-Hari était couchée et entièrement nue. Sans se couvrir, et avec une impudeur plus que choquante, elle procéda à sa toilette devant les inspecteurs, en demandant:
—C’est sans doute pour l’affaire de Belgique que vous venez me chercher?
L’espionne avait, on le sait, demandé à être envoyée en Belgique pour surveiller nos agents!
—Oui! Oui! fit le commissaire.
Celui-ci, dans la crainte d’un mouvement de colère de la danseuse, n’avait osé l’avertir qu’il la mettait en état d’arrestation, ni lui montrer le mandat dont il est porteur.
Ce n’est qu’en arrivant au 2ᵉ bureau que le commissaire lui remit le mandat. Mata le prit, sans le lire, et dit en entrant:
—Auquel de ces messieurs dois-je remettre ce papier?
—D’abord, répliqua brutalement le capitaine L…, dites-nous depuis quand, H. 21, vous êtes au service de l’Allemagne?
—Je ne comprends pas, fit Mata en pâlissant.
—H. 21, dites-nous depuis combien de temps vous êtes au service de l’Allemagne?
Il s’ensuivit une explication fort vive, à la suite de laquelle Mata Hari alla coucher à Saint-Lazare.
Reprenons maintenant l’interrogatoire.
CONFONDUE!
Le colonel donna connaissance du fameux radio de Madrid.
—Vous ne pouvez nier, lui dit le colonel président, que vous êtes allée chercher à la légation de… la somme que le lieutenant von Kroon vous avait promise à Madrid?
Et Mata, imperturbable, de recourir à son système de défense favori et de répondre avec aplomb:
—C’est parfaitement exact. Le lieutenant von Kroon ne voulant pas payer mes caresses avec son argent, avait trouvé plus commode de les faire payer avec l’argent de son gouvernement!…
—Le Conseil de guerre prendra cette explication pour ce qu’elle vaut, observa le colonel. Vous reconnaissez que l’argent venait du chef de l’espionnage allemand à Amsterdam?
—Parfaitement. L’argent venait de mon ami de Hollande qui payait sans le savoir les dettes de mon ami d’Espagne.
On ne put tirer autre chose de l’accusée. Elle avait reçu «le coup du télégramme» comme un coup de massue sur la tête. Elle chancelait, blême, les yeux hagards, la bouche crispée d’où les phrases sortaient en mots hachés:
—Je… je.. vous dis que… que c’était pour… pour… payer mes nuits d’amour. C’est… c’est mon prix. Croyez-moi… soyez galants, messieurs les officiers français…
—Tout cela ne prouve rien! voulut dire l’avocat, Mᵉ X…, qui, empressé, très empressé auprès de sa cliente, lui offrait un flacon de sels et lui tendaient une bonbonnière.
—Je n’ai pas besoin de tout cela, lui dit Mata en le repoussant durement. Je ne suis pas une petite femme. Je serai forte!
Et la danseuse, tournée vers le conseil, lançait des regards de défi!
Cette fois, elle était bien touchée, et visiblement elle se sentait perdue.
L’audience fut suspendue sur ce coup de théâtre. On ne peut dire que l’impression fut profonde puisqu’il n’y avait pas d’auditoire. La grande salle des appels correctionnels était déserte et nue. Les factionnaires dans les couloirs étaient toujours farouches. Il y avait partout, sur les bancs poussiéreux et vides, dans l’atmosphère grisâtre d’une après-midi sans soleil, comme une ombre de désolation et de tristesse. On pensait à ces pauvres poilus qui là-bas se battaient face à face avec l’ennemi, et qu’une misérable femme, tout enguirlandée de fourrures et de fleurs, faisait poignarder dans le dos.
LE DÉFENSEUR
Pendant la suspension, le défenseur s’approcha de moi. Comme on dit dans la Tour de Nesles, c’était une noble tête de vieillard. Il portait la médaille de 1870 sur la poitrine, et se montrait fort érudit en droit international. Il avait confiance… Toujours il avait eu confiance! Même avant d’avoir ouvert son dossier il affirmait l’innocence de Mata. C’est à ce point que, à la justice militaire, on savait que c’était lui qui avait prié le bâtonnier de le désigner comme défenseur d’office.
Avocat de grand talent, il avait voulu défendre cette femme, qu’il admirait depuis longtemps, parce qu’il avait sans doute l’intime et absolue conviction qu’elle n’était pas coupable. Sa candeur était touchante, son dévouement émouvant, et digne d’une meilleure cause.
—Qu’en pensez-vous, commandant? me dit-il avec un sourire plein d’espoir.
—Je pense que c’est une grande coquine, et qu’elle est fichue!
Je regrettai aussitôt ma franchise, car je sentis que je lui avais fait de la peine.
—Attendez au moins les témoins à décharge! Attendez surtout ma plaidoirie!
Avec sa plaidoirie, qui fut très chaude, nous eûmes de l’émotion certes, mais avec les témoignages nous avions eu trop de surprises… ils nous avaient montré combien cette femme était coupable et dangereuse.
Elle avait su, en effet, nouer des relations—purement sentimentales il est vrai—mais relations tout de même, avec un puissant fonctionnaire des Affaires étrangères et même avec un ministre de la Guerre.
Les noms de ces personnalités importent peu parce que les incidents auxquels elles ont été mêlées n’ont aucune importance au point de vue militaire. Ils n’ont d’intérêt que pour établir l’audace de la grande espionne.
DÉPOSITION SENSATIONNELLE
L’audition des témoins à décharge va commencer. Mata semble plus calme. Elle se met du rouge sur les lèvres et a le sourire.
Son avocat lui a remis un bouquet discret, et elle croque des bonbons, tout en jetant, à la dérobée, des regards sur les juges officiers.
—Introduisez M. X…, dit le colonel.
Un personnage d’allures extrêmement distinguées—mais aussi très gênées—se présente à la barre.
La danseuse s’est levée; elle affecte de ne pas regarder le témoin, sans doute pour ne pas augmenter son embarras qui est visible.
—Veuillez décliner vos nom, prénoms, qualité, dit le colonel.
Le témoin obéit. Qu’il nous suffise de dire qu’il occupait au Ministère des Affaires étrangères une des plus hautes fonctions, presque la plus haute.
—Pourquoi avez-vous fait citer le témoin? demande le président.
Sans bouger et sans regarder, Mata répond d’un ton calme, avec douceur, presque à voix basse:
—_Monsieur occupe une des plus hautes fonctions qui existent en France._ Il est au courant de toutes les intentions du gouvernement, de tous les projets militaires. A mon retour de Madrid, je l’ai rencontré. Il avait été mon premier ami après mon divorce, il était tout naturel que je le retrouvasse avec plaisir. Nous avons passé trois soirées ensemble. Je lui pose aujourd’hui la question suivante: «A un moment quelconque, lui ai-je demandé des renseignements? Ai-je profité de notre intimité pour lui arracher un secret?»
—Madame ne m’a posé aucune question, répond le témoin.
—Vous voyez bien que ce n’est pas une espionne! s’écrie le défenseur. Si elle avait voulu recueillir des renseignements précieux, elle n’avait qu’à tendre la main.
—Alors de quoi avez-vous causé pendant ces trois soirées? interroge le président toujours curieux. En pleine guerre vous n’avez pas parlé de ce qui nous préoccupe tous: la guerre?
—Nous avons parlé d’art, répond le témoin, d’art indien.
—Admettons, fait remarquer le commissaire du gouvernement. Admettons. Mais reconnaissez que le fait d’approcher une personnalité aussi haut placée que vous donnait à l’accusée un singulier crédit auprès des Boches. C’est sans doute à cette haute relation qu’elle a dû les suppléments de solde qu’elle a obtenus à diverses reprises par le canal de la légation de…
Le témoin se retire avec un soupir de soulagement Ouf! on n’a pas trop insisté.
Mata s’est-elle servi, pour correspondre avec le chef de l’espionnage, de papier à lettre portant l’en-tête «Ministère des Affaires étrangères—Cabinet du Ministre»? On ne saurait l’affirmer. Mais certains débris de papier trouvés permettent d’admettre cette hypothèse.
La comparution de ce personnage—considérable répétons-le—ne produisit aucune impression favorable; il ne provoqua qu’un sentiment de gêne pour tout le monde.