Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Portrait Graphologique

Mata-Hari avait une écriture très grosse, élégante et lisible.

Son français est quelquefois correct, son orthographe ne mérite pas de reproche pour les quelques fautes qu’on relève par-ci par-là, comme le mot «ensemble» qu’elle écrit avec un s, évidemment parce que quand on est ensemble on est plusieurs…

Ses lettres sont signées tantôt Marguerite, Mata-Hari ou même lady Mac-Leod.

Au surplus voici un portrait graphologique très curieux fait par M. Edouard de Rougemont, et que M. Louis Dumur a bien voulu nous communiquer:

«Ce qui frappe dans cette écriture, c’est l’excessive force impulsive des mouvements et leurs contrastes. L’écriture est comme lancée en avant avec brusquerie, les barres de «t» sont épaisses, les finales longues; puis, elle apparaît contenue, les barres de «t» sont en arrière de la hampe, les finales arrêtées net; tandis que, dans certains mots, les lettres grandissent exagérément, dans d’autres elles se rapetissent, au contraire, à mesure que la plume les trace. Les espacements, les jambages de «m, n, u» s’élargissent et se resserrent tour à tour.

«Toutes ces impulsions contradictoires donnent à la vie intérieure quelque chose de tumultueux, de chaotique, et la valeur de l’activité s’en trouve grandement affectée.

«On ne saurait accorder sa confiance à une nature aussi versatile, agitée, trépidante, toujours prête à des déterminations extrêmes.

«Le frein qui agit constamment sur cette force impétueuse, ne parvient pas à la régler. Elle «s’emballe»: c’est un caractère téméraire, qui mesure mal l’obstacle, obscurément confiante en son destin.

«L’exagération est un des traits les plus marqués de cette nature: c’est une tendance dangereuse, car elle fausse le jugement, entraîne l’imprévoyance, excite la nervosité, produit la colère injustifiée, les résolutions hâtives, ne permettant pas d’envisager les conséquences d’un acte précipité.

«Elle ne se trouble de rien, au milieu de ses passions véhémentes et très diverses: elle garde son sang-froid et montre une effrayante résolution faite de courage et d’aveuglement.

«Si nous cherchons à connaître le mobile de ses actes, nous voyons que l’égoïsme, le calcul et l’orgueil sont les trois maîtres principaux qui tirent parti de ces forces impétueuses que nous venons de reconnaître.

«L’écriture s’étale, se hausse, manifeste de plusieurs façons l’impérieux besoin de plaire, de paraître et la confiance absolue en soi-même. De nombreux mouvements «régressifs» surtout à la tête des «c» minuscules, dénotent la tyrannie du «moi» qui exige sa part, avidement, toujours plus grande. Le goût du faste entraîne celui de la dépense sans mesure, provoque le besoin d’acquérir, âpre, inflexible.

«L’orgueil, l’égoïsme, le besoin de jouissance, servis par une énergie téméraire, peuvent amener les pires résolutions: ces trois passions aidées par l’exagération, qui aveugle, livrent l’âme à toutes les tentations.

«Quelles que soient les qualités de l’intelligence, et elles sont réelles, ces forces nocives dominent tout. Et cependant, ce n’est pas une nature vulgaire; bien au contraire! Elle a un goût très fin, original, une perception avertie des harmonies du beau, un esprit remarquablement vif, compréhensif, qui est cultivé et séduisant.

«Sa nature très exaltée, exagérée, l’oblige à bâillonner la vérité, elle réalise le mensonge dans l’impulsion. Elle est continuellement en défiance contre elle-même, faisant succéder, avec la même fougue, l’expression de la vérité la plus imprudente au mensonge le plus monstrueux, manifestant toujours son caractère excessif.

«C’est une nature extrêmement complexe d’une vigueur peu commune et qui peut réserver les plus grandes surprises, par suite de l’intensité de ses passions, de sa nature exagérée qui l’aveugle.»

Ce portrait est si fidèle qu’il donnerait à croire que la graphologie est une science exacte.

 

LE MYSTÉRIEUX MARQUIS

Un peu avant la guerre Mata-Hari réside au grand hôtel et cherche un appartement. Elle croit en avoir trouvé un villa Dupont, ou un rez-de-chaussée avenue Henri-Martin.

«Tous deux, dit-elle, se prêtent pour l’installation moderne à la Martine.»

Elle demande à «un Parisien averti» de venir lui donner des conseils, mais elle se ravise et lui écrit:

«Ce soir arrive le marquis de P. qui restera cinq ou six jours. Je vous écrirai quand nous pourrons dîner ensemble.»

Ce marquis de P. est-il le riche Allemand qui entretenait Mata et qui a disparu quelques semaines avant la guerre?

Sur sa vie parisienne les anecdotes abondent. En voici quelques-unes que nous avons relevées un peu partout[A]:

Marguerite Zelle, qui était Hollandaise, tenait à faire croire qu’elle était Hindoue. Elle disait volontiers, avec un zézaiement qui pouvait passer pour exotique:

—Dans mon enfance, quand je dansais devant les rajahs, au bord du Gange…

Ses adorateurs affirmaient qu’elle ressemblait à une statuette de Tanagra,—ce qui était bien extraordinaire pour une femme qui donnait plutôt l’idée d’une Junon:

—Ça ne m’étonne pas, répondait-elle. La chorégraphie grecque est originaire de l’Inde. Ce sont les bayadères hindoues qui, dans un temps très reculé, imaginèrent d’évoluer sous des voiles diaphanes à travers lesquels s’accusaient les contours du corps. Les statuettes de Tanagra reproduisent justement cette sorte de danse…

Elle racontait tout ce qu’elle voulait. Elle plaisait. Des esthètes susurraient qu’elle évoquait les hymnes du Rig-Véda. Que ne susurrent pas les esthètes!

Quelques jours avant le début de la guerre, elle voulut céder à un de nos musées nationaux des pièces de collection, entre autres un service de vieux Saxe.

Elle tâchait de fasciner par des œillades prometteuses le fonctionnaire qu’elle était venue voir.

Elle expliquait qu’elle faisait argent de tout ce qu’elle possédait en France. Elle avait vendu son écurie. Et toujours romanesque, elle ajoutait:

—Pourtant, je n’ai point voulu que Vichnou, mon cheval préféré, tombât au pouvoir d’un nouveau maître. Ce matin, je l’ai tué moi-même en lui perçant le cœur avec un stylet d’or.

Si elle liquidait, en juillet 1914, les biens qui lui appartenaient en notre pays, était-ce parce qu’elle était ruinée? Ou savait-elle que la guerre était déjà décidée par l’Allemagne?

 

*

 

Elle a fait des passions. Mais a-t-elle aimé? Elle a prétendu que oui… à Vittel, en pleine bataille, en soignant un Russe, le capitaine Marow. Nous en reparlerons. Ce qu’il y a de certain c’est qu’il y avait dans sa vie du mystère.

Elle a «claqué» des fortunes. Cette belle danseuse était une grande mangeuse. Elle avait coutume de dire: «J’ai en horreur les pingres et la pingrerie.» Et cela lui était prétexte à jeter l’argent par les fenêtres et à inciter ses amants à la ruine.

Un désordre supérieur, et qui n’était pas un effet de l’art, comme celui qu’elle apportait dans sa danse, présidait à toutes les manifestations de son existence.

Sa dernière victime, avant la guerre, fut un financier, apparenté par sa femme à un homme politique, plusieurs fois ministre.

Ce financier lui fut présenté au cours d’une soirée, dans un salon très parisien où elle figurait au programme. A peine l’eut-il vue qu’il fut subjugué. Pour elle, il n’hésita pas, en quelques mois, à mettre à peu près sur la paille femme et enfants; pour elle, ce qui est pire, il fit enfin des faux, qui lui valurent dix ans de réclusion.

 

*

 

Un jour, elle fut remarquée par un nouveau riche, en quête d’une maîtresse susceptible de lui faire honneur.

Les choses allèrent assez loin. Il y eut, dans un grand restaurant du bois, un dîner qui avait tout l’air d’un repas de fiançailles. Ce dîner fut fastueux, mais à la fin l’amphytrion écarta d’un geste digne les boîtes de cigares que le maître d’hôtel disposait sur la table:

—J’en ai de parfaits, déclarat-il, et qui coûtent moins cher.

Et il sortit de sa poche un étui bourré de Bocks à soixante centimes, qu’il tendit princièrement aux convives.

Mata-Hari eut un geste de dégoût:

—Pouah! dit-elle à son voisin, la caque sent le hareng. Voilà un pingre! Je ne m’entendrai jamais avec cet homme-là!

Ce nouveau riche peut se vanter de l’avoir échappé belle. Déjà à cette époque, Mata-Hari revenait de Hollande. Elle était embochée.

 

*

 

Enfin, à propos de son divorce avec l’officier hollandais, on prétend que la cause de la rupture entre les deux époux serait celle-ci: Un soir, dans une crise d’érotisme aiguë, le major aurait, de deux coups de dents féroces, arraché le bout des seins de la danseuse.

Et ce serait la raison pour laquelle Mata-Hari, dansant toujours toute nue, cachait cependant ses seins sous deux petites cuirasses rondes.

 

*

 

Le peintre Paul Frantz Namur, qui a dessiné Mata-Hari dans son atelier de la rue Spontini, a fait d’elle, au moral, cet autre portrait:

«Qui oserait se flatter de l’avoir devinée? J’ai fait d’elle deux portraits, un où on la voit en toilette de ville—je ne sais pas ce qu’il est devenu—l’autre où la danseuse a posé avec un diadème indien et un collier fait d’émeraudes et de topazes. Elle est venue souvent, en effet… Ce qui frappait, ce qui étonnait chez cette femme choyée par la fortune, à qui le destin avait tout donné: grâce, talent, célébrité, ce qui étonnait, c’était une intime et lourde tristesse. Volontiers, elle demeurait prostrée dans un fauteuil et y rêvait, pendant une heure, à des choses secrètes. Je ne puis pas dire que j’ai vu sourire Mata-Hari…

«Elle était superstitieuse comme une Hindoue. Un jour qu’elle se déshabillait, un bracelet de jade coula de son poignet:

«—Oh! cria-t-elle en pâlissant, cela me portera malheur… Vous verrez, cela me présage un malheur… Gardez-le, cet anneau, je ne veux plus le voir…»

Un autre, un journaliste, fait de Mata un portrait plus réaliste: «Une fois, dit-il, j’eus l’occasion de causer avec Mata-Hari. Elle était, ce soir-là, fêtée par des diplomates et j’ai gardé, de ce moment, le curieux souvenir qu’elle avait, en cinq ou six minutes, altéré la vérité…»

Charmante personne! Mais tout cela ce sont des histoires. Voici des faits.