Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Devant le Poteau

La condamnée n’est plus qu’à une dizaine de mètres du poteau. Droite, dans sa robe bleue sur le tapis formé par l’herbe verte, elle est fière et regarde les soldats avec assurance. Tout à coup elle dit à la petite sœur Marie:

—Maintenant, c’est fini!… Lâchez-moi.

Et d’un geste saccadé, nerveux, elle rompt l’étreinte. Son avocat l’embrasse. Le pasteur se met devant elle et les gendarmes la poussent doucement vers le poteau.

Le greffier Thibault lit rapidement le jugement: «Par arrêt du 3ᵉ conseil de guerre la femme Zelle a été condamnée à mort pour espionnage.»

Au pas gymnastique un peloton de douze chasseurs à pied,—des blessés couverts de brisques—rangé sur le côté, par une rapide conversion vient se placer face à la condamnée.

Un gendarme veut l’attacher au poteau en lui passant une corde autour de la ceinture. Elle proteste. Un infirmier lui présente un bandeau fait d’un mouchoir rouge: elle le repousse et redresse la tête. Le pasteur Darboux, qui lui cache la vue du peloton, l’exhorte et n’en finit pas. Tout le monde s’énerve. La scène—une grande «dernière»—qu’on dirait étudiée et préparée, dure trop longtemps. Enfin le pasteur s’écarte.

L’adjudant lève son sabre et commande:

—Joue!…

Mata-Hari sourit. Dernier sourire à son dernier public! De la main elle envoie des baisers à l’avocat et au pasteur.

Les deux sœurs sont à genoux, les mains jointes.

—Feu!

Une détonation, une seule pour douze coups de fusil. Mata-Hari est à terre au pied du poteau. Son corps n’a pas un tressaillement, pas un mouvement réflexe. Un maréchal des logis donne le coup de grâce dans l’oreille et la tête rebondit légèrement comme une balle élastique. Un commandement retentit:

—Pour défiler… En avant… Marche!

Les trompettes sonnent et les troupes passent devant un amas de jupons.

Le docteur Socquet s’approche; il dégrafe le corsage et palpe la poitrine.

—La mort a été déterminée par une balle dans le cœur, dit-il en lavant ses mains rouges de sang.

Les deux sœurs de charité, toujours en prières, se relèvent. Petite sœur Marie s’approche et détache une bague du doigt de la morte. Cadeau suprême sans doute pour le dernier amant!

—Personne ne réclame le corps? demande le greffier.

Je regarde l’avocat.

Personne! O ingratitude! Et le corps de bronze de la danseuse aux cent voiles,—ou sans voiles,—ce corps si ardemment désiré et disputé, fut jeté dans une grossière bière de sapin, puis chargé comme un colis sur un fourgon du train. Je vois encore les deux tringlots, assis sur le cercueil, fumant philosophiquement leur pipe et devisant avec les deux gendarmes à cheval qui suivaient.

Au cimetière, il n’y eut qu’un simulacre d’inhumation. Le corps fut porté à l’amphithéâtre et disséqué; les morceaux furent dispersés un peu partout.

Ainsi finit Manon… Pardon! Ainsi finit Marguerite Zelle, dite Mata-Hari, à l’âge de 41 ans.