LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 8 sur 11

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LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Viiile Krach.

VIII

 

LE KRACH.

 

Lorsque la nouvelle de l’arrestation de Daliphart fut connue à la Bourse, toutes les affaires se trouvèrent subitement suspendues. Chacun se tâtait, portefeuille et conscience, pour se rendre compte à quel point il était atteint.

Daliphart avait touché à tout et avait entraîné dans l’orbite de ses entreprises une foule de sociétés de crédit et de banques particulières ; ses valeurs faisaient prime avant l’émission, et le coup frappait juste au moment où le marché, surchauffé par ses réclames, son aplomb, sa veine jusque-là indiscutée, cotait aux prix les plus exagérés, à des majorations exorbitantes, le papier à vignettes qu’il avait fourré dans toutes les poches à des nom-bres d’exemplaires formidables.

Tout d’abord ses amis, ses clients, ses agents de toutes sor-tes protestèrent avec indignation contre cette fausse nouvelle, évidemment répandue, disaient-ils, par des baissiers aux abois et sans scrupule. Et la chaleur de leurs dénégations arrêta une demi-heure la panique. Mais bientôt le bruit se répandit que la France avançait son tirage pour donner les premiers détails.

C’était une confirmation, et ceux qui l’apportaient sem-blaient si sûrs de leur fait que les partisans de Daliphart, pincés par l’inquiétude, furent obligés de baisser le ton, et à la Corbeille les ordres de vente se succédant sans interruption, la dégringo-lade s’opéra avec une rapidité folle. C’était à qui viderait son portefeuille à tout prix.

 

– 305 –

Les actions de la Société universelle tombèrent de 3,000 fr. à 1,000 fr. en trois quarts d’heure. Le lendemain on ne devait plus les coter.

À la fin de la Bourse, on se disputa la France, qui racontait en quelques lignes l’événement du jour.

Daliphart avait été arrêté en plein boulevard, devant le café Riche, alors qu’il se rendait à ses bureaux. Mais comme c’était à dix heures du matin que les faits s’étaient passés ; que le com-missaire sans écharpe qui l’avait reconnu au passage et abordé, avait eu seulement une petite conversation des plus calmes avec lui avant de le faire monter en fiacre pour le conduire au par-quet, suivant les ordres dont il était porteur ; que Daliphart, bien que foudroyé par ce coup inattendu, avait fait la meilleure contenance et gardé imperturbablement le sourire aux lèvres, personne ne s’était douté de la vérité et la chose était passée inaperçue pour les rares boulevardiers présents à pareille heure, sauf pour un maître d’hôtel du café Riche, à qui la figure du commissaire aux délégations judiciaires était connue.

Mais il se garda bien d’en souffler mot. Tout en surveillant le service, le madré compagnon, à force d’écouter jaser les gens de finance, avait fait son éducation de spéculateur, et déjà quel-ques secrets surpris lui avaient permis de réaliser d’assez jolies différences ; il jugea la nouvelle qu’il possédait seul de première importance.

La chute de Daliphart, pour un habile, il y avait là une for-tune à gagner en trois heures, et notre homme se hâta d’aviser son agent de vendre au cours d’ouverture cinq mille actions de la Société universelle ; à cette heure-là elles étaient cotées 3,200 fr. Il y eut preneur sur-le-champ. Dans les dix dernières minu-tes, quand les titres affluèrent sur la place, l’heureux maître d’hôtel arriva pour réaliser sa situation. Il racheta cinq mille

 

– 306 – titres à 1,400 fr. Différence en sa faveur 9,500,000 fr. Il n’avait pas perdu sa journée.

Quand la nouvelle de la débâcle de la Société universelle parvint rue du Cirque, le marquis Hercule venait de recevoir du ministère des affaires étrangères toutes les pièces relatives à la succession du comte de Kermor. Les actes de décès en règle, les procès-verbaux de constat, les inventaires dressés à sa requête, et le dossier de la procédure pour l’envoi en possession, avec le rapport conforme du conseil d’État et les minutes de la corres-pondance diplomatique échangée à ce propos avec le gouver-nement espagnol et le capitaine général de Santiago.

Le marquis compulsait avec une satisfaction des plus vives ces pièces, qui semblaient lui assurer sans conteste non seule-ment la fortune de son beau-frère, le comte de Kermor, mais encore celle de la duchesse de La Roche-Jugon sa belle-mère. Sa joie avait encore un autre caractère. Sans doute, les millions à recueillir arrivaient fort à propos, mais il trouvait un raffine-ment horrible de jouissance à penser qu’il allait enfin toucher le prix de ses crimes. Un instant, en présence de difficultés qui paraissaient d’autant plus insurmontables que le bureau des domaines, à la Havane, refusait de se dessaisir des biens mis sous le séquestre, il avait pu croire que les atrocités commises en son nom ne porteraient jamais leur fruit, et voilà que tout à coup les obstacles s’aplanissaient, et qu’il allait lui suffire de remplir quelques formalités banales pour mettre la main sur cette fortune enviée.

Aussi, lorsque le secrétaire de Daliphart accourut le préve-nir de l’arrestation du banquier et de la descente du commis-saire de police dans les bureaux, ainsi que de l’apposition des scellés sur les caisses, de la saisie de la comptabilité et de la no-mination du liquidateur judiciaire, ne comprit-il pas sur-le-champ l’importance du désastre. La certitude qu’il croyait avoir de disposer bientôt à sa guise de l’immense fortune des Kermor

 

– 307 – le grisait, et il ne regardait la chute de Daliphart que comme un incident désagréable, sans doute, mais incapable d’ébranler sa situation.

Ce fut Mme de Frégose qui lui fit tomber les écailles des yeux.

Mme de Frégose avait reçu la visite du secrétaire de Dali-phart.

C’est chez elle, en effet, qu’en toutes circonstances on ve-nait prendre le mot d’ordre. Et surprise au milieu de sa toilette par la terrible nouvelle, elle avait aussitôt envoyé le jeune homme chez le marquis et arrivait presque sur ses pas, n’ayant pris que le temps de passer une jupe et de s’envelopper dans un grand châle de dentelle.

– Connaissez-vous au moins votre situation sur le carnet de Daliphart ? demanda-t-elle tout d’abord au marquis.

– Mais, il est mon débiteur de sommes considérables.

– Vous oubliez les ordres donnés à la dernière liquidation.

– Bon ! un changement de position, pour aider au succès de la nouvelle émission.

– Monsieur Isaac, dit Mme de Frégose au jeune secrétaire, vous pouvez sans doute nous éclairer sur le résultat de cette opération.

Le jeune homme pâlit et balbutia.

– C’est pourtant vous qui étiez chargé chaque soir de faire la balance des comptes de Daliphart ?

 

– 308 –

– Mon Dieu ! madame, je crains bien,… autant que mes souvenirs me peuvent servir…

– Eh bien ?

– Peut-être M. Daliphart a-t-il agi un peu légèrement. Au moins était-ce dans une bonne intention…

– Achevez.

– Je crois qu’il avait consacré tous les fonds de M. le mar-quis au rachat des titres, comptant sur ces capitaux considéra-bles pour commander la hausse…

– Et alors ?…

L’aveu fait, M. Isaac tira tranquillement son calepin, reprit son sang-froid d’homme d’affaires, et du bout de son crayon esquissant une manière d’addition sommaire, il accoucha froi-dement de ces paroles :

– M. le marquis doit à la place, sauf compensations possi-bles, quinze millions cinq cent mille francs, d’après mes notes.

– Quinze millions ! hurla le marquis, qui, du coup, cessa de bayer aux corneilles.

L’autre, épouvanté, recula vivement jusqu’à la porte.

– Restez, monsieur, dit Jessica, qui, du geste, contint le marquis. Il nous faut encore un autre renseignement.

Et se penchant vers Hercule :

– Les fonds de l’association se montent à combien ?

 

– 309 –

– Oh ! à six ou sept millions au plus.

– Et ils sont en sûreté… à la Banque de France ?…

– À la Banque de France ? répondit le marquis avec un cer-tain trouble… mais non…

– Comment ? vous les avez déplacés ?

– C’est vrai, dit l’autre, consterné ; c’est une faute peut-être,… mais il s’agissait d’un rendement de telle importance ; Daliphart m’a circonvenu…

– Ils sont chez lui ?…

– Oh ! en dépôt,… rien qu’en dépôt…

– Et savez-vous ce que sont devenus les dépôts ?…

– Vous supposeriez ?…

– Monsieur Isaac, dit Mme de Frégose revenant au secré-taire, resté tout inquiet près de la porte, vos dépôts sont-ils in-tacts à la Société universelle ?…

– Mon Dieu ! madame,… en présence de surprises pareil-les, peut-on répondre de rien ? Nous aurions été prévenus de la possibilité d’un coup de chien pareil, quarante-huit heures à l’avance, nos dépôts seraient déjà reconstitués,… assurément, ils le seraient ;… mais on a subitement mis les scellés… Comment parer au vide des caisses ?…

– C’est-à-dire que cet argent confié à la loyauté de Dali-phart…

 

– 310 –

Malgré lui, à ce mot de loyauté, le jeune M. Isaac sourit dans sa fine moustache.

– … Cet argent est passé dans des opérations et la trace en est perdue…

Le secrétaire garda le silence… C’était un aveu.

– Sept millions engloutis, quinze millions de différences… Total, vingt-deux… Mais il n’est pas possible que Daliphart n’ait pas des réserves sur les places étrangères.

– Je doute…

– Et moi, je suis certaine… Marquis, il faut que vous parve-niez jusqu’à Daliphart, et cela avant une heure…

– Mais il est au secret,… dit le jeune secrétaire ; j’ai fait l’impossible pour aller prendre ordres et je venais ici de guerre lasse…

– Le secret tombe devant certains noms, et en allant trou-ver Cardailhac, marquis…

– Le président Cardailhac, reprit le jeune Isaac, c’est à lui que j’avais songé tout d’abord…

– Et vous l’avez vu ?…

– Hélas ! madame, nous devions, pour une transaction dont vous savez sans doute le motif, remettre à une certaine personne ce matin avant midi, en son nom, une somme de cent cinquante mille francs.

– En effet… La chose a été arrêtée au conseil, il y a quel-ques jours… Comment l’exécution a-t-elle tardé à ce point ?

 

– 311 –

– M. Daliphart, une fois chargé de la négociation, a voulu la mener à sa guise, et ce n’est qu’aujourd’hui que le versement devait s’effectuer…

– Eh bien ?

– Par malheur, c’est au moment même où je l’attendais à la Société universelle, avec l’intéressé, qu’il a été arrêté.

– Alors ?…

– En apprenant la catastrophe, que je n’ai pu lui cacher, car elle a été sue aussitôt de tout le monde dans nos bureaux, ce monsieur m’a dit sèchement, d’un air pincé, comme midi son-nait : « J’en suis fâché, monsieur, j’ai un rendez-vous place Vendôme. »

– Place Vendôme,… au ministère de la justice…

– Mais alors Cardailhac est perdu…

– Je vous avoue, monsieur le marquis, qu’ignorant la va-leur de cette transaction, je n’avais prêté qu’une médiocre atten-tion à la phrase de mon interlocuteur… Je l’ai comprise trop bien plus tard…

– Comment ?

– Lorsque sur les deux heures, désireux d’obtenir un lais-sez-passer pour voir à la Conciergerie M. Daliphart, je me suis rendu au palais…

– Chez le président…

 

– 312 –

– J’ai trouvé son cabinet gardé par des gendarmes, les cou-loirs pleins de monde… et j’ai appris…

Il hésita.

– Mais parlez donc.

– Eh bien ! madame, j’ai appris que dans un accès de transport au cerveau, M. le président Cardailhac venait de se tuer.

– Grand Dieu !

Pâles et frémissants, Hercule et Jessica, réunis dans une même pensée, se regardèrent.

Mme de Frégose recouvra la première son sang-froid et comprit que depuis trop longtemps déjà ils s’étaient donnés en spectacle à un indifférent qui pouvait être un médisant.

– C’est bien, monsieur Isaac, je vous remercie de votre em-pressement à nous transmettre ces nouvelles, quelque tristes qu’elles soient. Nous aviserons… et si, nos résolutions arrêtées, nous avons besoin de vos services, nous vous ferons appeler.

Le jeune Isaac avait grande hâte de quitter ce terrain brû-lant. Il s’empressa de saluer et disparut.

Jessica alla soulever derrière lui la portière et s’assurer que la porte était réellement close, puis, revenant au marquis.

– Ce n’est plus le moment de rêver, Hercule, mais bien d’ouvrir les yeux tout grands pour mieux voir et mieux com-prendre ce qui se passe. En ce moment, croyez en mon instinct de femme, vous êtes menacé autrement que dans votre for-

 

– 313 – tune… Nous avons après nous des ennemis acharnés et qui viennent de nous prouver leur force…

– Des ennemis !… allons donc ! qui oserait ? Nous subis-sons les contrecoups de la rouerie de Daliphart, qui a commencé dans la crotte et finira dans la fange, et des infamies privées de ce Cardailhac, dont vous n’étiez pas plus la dupe que moi…

– Daliphart était notre créature, le président notre esclave. Nous les tenions par leur passé et par leurs vices. On les frappe d’abord pour vous démasquer et vous atteindre ensuite plus ai-sément. Ne le comprenez-vous pas ? Mais en ne perdant pas une minute, peut-être pourra-t-on trouver la parade à tout cela.

– Si encore Coppola était là…

– Oui, c’est votre bouclier ; à son abri, vous vous endormez volontiers ; mais enfin il n’y est pas, et bien que le télégraphe puisse dans une heure lui faire savoir qu’il lui faut revenir, dût-on chauffer une machine pour lui seul, il ne peut être ici avant demain, et d’ici à demain, du train dont vont les choses, qui sait ce qui nous menace encore ? La première précaution à prendre, c’est de rétablir notre réserve financière. Daliphart nous a volés, il faut qu’il rende gorge.

– Et comment ?

– Je vous dis que j’ai la certitude qu’il possède en lieux sûrs, à Londres, à Vienne et à New-York, de quoi nous donner satisfaction. Et, pour qu’il nous livre le secret de ses dépôts, pour qu’il nous signe des traites sur ses fidéicommissaires, il faut parvenir à le voir une heure seulement tête à tête.

– Et vous croyez qu’il se rendrait à mes arguments ?

– Non pas, mais à vos menaces…

 

– 314 –

– Hein ?

– Depuis quelque temps, absorbé par votre passion pour ma chère sœur, vous vous teniez trop en dehors de nos opéra-tions et vous en perdiez de vue la logique. Ainsi vous ne vous souvenez même plus que j’ai tout un dossier sur Daliphart qui lui vaudrait, s’il était rendu public, les travaux forcés à perpétui-té. Croyez-vous qu’il hésite, pour se racheter, à faire une brèche raisonnable à ses réserves ? Son affaire de la Société universelle peut lui valoir au plus quatre ans de Poissy, et tant d’autres en sont revenus qui roulent calèche aujourd’hui, qu’il s’en moque ; mais aller mourir en Calédonie sans rémission ni grâce à espé-rer, c’est autre chose… Vous voyez bien que nous le tenons…

– Cardailhac mort, comment pénétrer jusqu’à lui ?

– Est-ce que Pérignac n’a pas ses libres entrées à toute heure à la Conciergerie ? Croyez-vous qu’il soit bien embarrassé de vous faciliter l’achat d’une conscience ? Pour tous Daliphart n’aura pas pu rompre son secret. Pour nous seuls les verrous auront été tirés, mais qui le saura ? Et si vous êtes explicite, il vous suffira de trois minutes pour être compris.

Le marquis Hercule se promenait indécis.

Le dossier… ; oui, certes, je sais bien… Mais comment for-muler le marché ?

– De la façon suivante. Il nous fait tort de vingt-deux mil-lions…

– Est-ce qu’on paye de telles différences ?

– Révoltez-vous contre cet argument,… quitte à en faire plus tard votre profit dans la pratique ; pour le moment, vous

 

– 315 – placez votre honneur au-dessus de tout, et il faut l’argent de la liquidation…

– Vous avez raison.

– Or, il vous a non seulement compromis, mais il a volé l’association, et de plus on a contre lui les armes qu’il connaît… Ces papiers, on les lui rendra, mais le jour où nous aurons re-trouvé dans les réserves de Londres, de New-York et de Vienne de quoi nous couvrir…

– Très bien… Mais comment toucher cet argent ?

– Vous exigerez, en trois traites sur ses correspondants, la somme dont il nous a fait tort.

– L’a-t-il seulement ?

– Il est bien possible, en effet, qu’il n’ait pas encore pu faire des réserves de cette importance, mais ne transigez pas à moins de la moitié.

– Soit,… on se retournera.

– Et vous vous engagez, le jour où vous aurez la certitude que les dépositaires se sont exécutés, à lui remettre à lui-même les pièces que vous possédez et qui pourraient l’envoyer à Nou-méa pour la vie.

– Je prévois une bataille, il niera son actif, il criera mi-sère…

– Dites-lui seulement que j’ai mon intérêt dans l’affaire, que j’ai décidé qu’on ne lui remettrait le dossier qu’à ce prix et selon cette procédure… et soyez tranquille,… il s’exécutera…

 

– 316 –

– Vous faites des miracles.

– Non ;… mais Daliphart sait la valeur de mes résolu-tions,… et mon intervention directe lui enlèvera ses dernières illusions…

À ce moment, on frappa à la porte.

– Entrez ! cria machinalement le marquis.

Ce fut John qui parut.

– Qu’y a-t-il ? J’avais défendu ma porte…

– Que monsieur le marquis m’excuse ; mais c’est M. Pérignac…

– Pérignac… ici !…

– Qui a une communication importante à faire à Sa Sei-gneurie.

– Qu’il entre.

John s’effaça, souleva la portière, et Pérignac se précipita dans le fumoir.

Il était bouleversé et blême.

Sans doute John n’avait aucune curiosité, peut-être bien savait-il mieux que personne ce qui se passait ; mais il referma la porte avec une conscience remarquable et ne se donna même pas la peine de mettre l’oreille à la serrure.

 

– 317 –

– Je suis bien aise de vous voir, Pérignac, s’empressa de dire le marquis ; nous parlions de vous justement, et nous allons avoir besoin de vos services.

– Hélas ! monsieur le marquis, c’est plutôt moi qui ai be-soin de vos bons offices, de votre intervention, sans quoi les ser-vices que je puis rendre ne vaudront pas grand-chose.

– Que voulez-vous dire ?

– Je sors de chez le nouveau procureur général.

– Le nouveau procureur général ?

– Oui. Tout est bouleversé au Palais et au parquet de Paris. Ce ne sont que figures nouvelles, et les destitutions pleuvent comme grêle. Moi, je suis révoqué, plus encore : menacé d’une enquête, et si vous ne daignez venir à mon aide…

– Comment ? quand nous comptions sur vous pour parve-nir jusqu’à Daliphart…

– Oui, je sais, la tourmente l’a terrassé le premier, il est ar-rêté ;… mais fusse-je encore en fonctions, je ne pourrais pas vous introduire jusqu’à lui…

– Pourtant, chacun vous obéissait à la Conciergerie.

– En effet… La Conciergerie, j’y régnais en maître… Seule-ment, l’entrée m’en est à cette heure interdite, et, d’ailleurs, après un interrogatoire sommaire du juge d’instruction, Dali-phart a été écroué à Mazas… et Mazas, ce n’est plus la même chose… Pour lever le secret prononcé par le juge d’instruction, le garde des sceaux lui-même ne pourrait rien…

 

– 318 –

Mme de Frégose sentit cruellement l’importance de cette ca-tastrophe nouvelle, et, malgré son sang-froid, ses jambes fléchi-rent sous elle et elle se laissa tomber sur le canapé.

Le marquis, fiévreux, hagard, marchait de long en large, les yeux fixés au parquet.

Pérignac, qui était accouru chercher une protection, un point d’appui, qui avait espéré, grâce à l’influence du marquis, conjurer rapidement sa disgrâce, fut frappé de l’état de désarroi où ses paroles venaient de mettre Hercule et Mme de Frégose. Il ne pouvait deviner quel désordre financier représentait pour eux le transfert de Daliphart de la Conciergerie à Mazas.

Il ne savait que penser, encore moins que dire. Ses yeux in-quiets allaient de Jessica à Hercule, pour revenir d’Hercule à Jessica, qui, l’un pas plus que l’autre, ne semblaient plus s’apercevoir de sa présence, tant ils étaient absorbés et comme hypnotisés par la vue intérieure de l’abîme qui s’ouvrait sous leurs pieds.

Cependant, le silence se faisait pesant, la situation de Péri-gnac devenait difficile et presque indiscrète. Il se décida à leur rappeler sa présence par quelques mots d’allusion à sa révoca-tion.

– C’est M. Colombin qui m’a encouragé à la démarche que je me suis permis de faire auprès de vous, monsieur le marquis, dit-il.

Au nom de Colombin, le marquis arrêta sa promenade, Jessica secoua sa torpeur.

– Colombin !… le secrétaire général de l’intérieur ?…

 

– 319 –

– Colombin ! répéta Mme de Frégose comme frappée d’une illumination subite, mais les prisons dépendent de lui.

– Oui, l’administration et le personnel des prisons sont du ressort du ministère de l’intérieur et particulièrement du secré-tariat général.

– C’est lui qu’il faut voir. L’association est en jeu. Sa for-tune est compromise avec la nôtre. Colombin n’est pas homme à hésiter en pareil cas.

Et Mme de Frégose ajouta :

– Ne perdez pas une minute. Allez, allez !

Pérignac fît un mouvement qui voulait dire qu’on faisait trop bon marché de ses infortunes. Mais Jessica, comme le marquis, après avoir acquiescé d’un signe de tête, se disposait à sortir, arrêta d’un geste l’ancien chef de la sûreté.

– Vos intérêts seront défendus par nous, et nous ne mé-connaîtrons pas vos services, Pérignac. Mais il faut d’abord pa-rer à des éventualités si graves, que si cette démarche du mar-quis ne réussit pas, notre influence sera frappée à sa source. Pa-tientez donc et nous laissez agir. Mais tenez-vous toujours à no-tre disposition au moindre signe ; on peut avoir besoin de votre dévouement et de vos renseignements.

– Alors, il faudra venir à l’ordre ?…

– Dans deux heures.

Le marquis était déjà parti. On entendait le roulement du coupé sous la voûte. Pérignac salua et se retira.

 

– 320 –

Mme de Frégose descendit en hâte chez elle. Et une fois dans sa chambre, elle s’enferma et verrouilla sa porte. La fièvre la dévorait. Elle arracha plutôt qu’elle ne dénoua le châle de dentelle dont elle s’était enveloppée à la diable pour monter chez le marquis. Elle étouffait, et, la chemise défaite, les épaules nues et la gorge au vent, il lui sembla qu’elle respirait plus li-brement.

Mais elle ne s’attarda pas à rêver. Elle sentait la débâcle, et déjà son parti était pris.

Tirer son épingle du jeu, sans plus s’occuper des autres, lui parut la première chose à faire. Le dévouement était un mot qui sonnait le creux à son oreille. D’ailleurs, à quelque degré qu’il lui eût plu de pousser son intimité avec le marquis, aussi bien qu’avec Coppola, ils étaient plutôt pour elle des associés que des amis. Elle mettrait volontiers toute son intelligence à leur ser-vice pour les bien conseiller, s’il était encore possible de les sor-tir de leur pétrin ; mais, pour le moment, ce qui lui paraissait le plus urgent, c’était de réduire la part du feu et de mettre sa for-tune secrète en lieu sûr.

Elle ouvrit un petit secrétaire en bois de rose, placé à côté de son lit, comme sous la surveillance la plus directe. Le com-partiment du milieu était fait d’une petite caisse fichet emboîtée dans le meuble. Elle en tira des papiers et un coffret.

Elle vérifia d’abord les papiers classés dans une grande en-veloppe.

C’étaient trois titres de rente au porteur de 25,000 francs chacun, une dizaine de bons sur le Trésor, représentant une trentaine de mille francs, et un carnet de chèques sur la Banque de France, avec le récépissé établissant le compte des sommes déposées et du reliquat en caisse, environ 20,000 fr.

 

– 321 –

Une fois assurée que toutes ces valeurs étaient en ordre, Jessica cacheta l’enveloppe, la ficela, apposa de nouveau son cachet sur les nœuds de la cordelette de soie dont elle s’était servie et replaça pour un instant sa petite fortune dans la caisse.

Puis elle ouvrit le coffret.

Deux compartiments inégaux. L’un rempli de bijoux, l’autre regorgeant de pièces d’or.

Des bijoux elle fit minutieusement l’inventaire. Quelques bagues, quelques bracelets, deux dormeuses en diamant, étaient restés épars sur la tablette de sa cheminée. Elle les fit rentrer au bercail. Puis, avant de refermer le coffret, elle compta l’or ; il y avait trois cents louis. De la monnaie de poche.

En un tour de main, elle agrafa son corset, passa une jupe, un corsage, tordit ses cheveux sous le peigne, se chaussa, et se trouva prête à sortir. Les valeurs, l’or et les bijoux serrés dans un petit sac de voyage qu’elle tenait à la main, a demi dissimulé sous la rotonde de cachemire brodé, elle passa une dernière fois l’inspection de la chambre, se demandant si elle n’avait rien de précieux à joindre à son petit bagage, et, sans prévenir sa femme de chambre, elle descendit l’escalier.

Arrivée à l’entresol, elle s’arrêta à la porte des apparte-ments de Coppola et réfléchit.

Sans doute Coppola avait comme elle quelques réserves, et si les choses tournaient mal pour les associés de Daliphart, si quelque perquisition venait à se produire, ce magot intéressant serait compromis. Justement elle savait où il serrait ses papiers les plus précieux. L’imprudent avait laissé derrière lui des do-cuments de la plus haute importance qu’il était urgent de sous-traire aux yeux de la police et aux mains du parquet.

 

– 322 –

La résolution, chez Jessica, ne se fit pas attendre.

Elle tira de sa poche un mignon trousseau de clefs, et le ba-ron eût été sans doute bien étonné, s’il fût survenu à l’improviste, de voir sa porte si bien fermée, ses verrous de sûre-té si bien tirés, obéir à la main de Jessica et lui livrer si facile-ment passage. Mais le baron, écroué et gardé à vue à Pléneuf, ne se doutait pas du danger qui menaçait son petit trésor.

Mme de Frégose, avant de pénétrer dans l’appartement, eut soin d’écouter et de s’assurer qu’elle ne pouvait pas être sur-prise. Mais sans qu’elle pût s’en douter, elle ne courait aucun risque d’être vue.

Les gens de la maison, réunis dans les cuisines du sous-sol, tenaient en ce moment même un conciliabule très agité.

Les valets, aussi bien que les maîtres, étaient touchés par la nouvelle de l’arrestation de Daliphart qui venait de leur parve-nir, et les plus expérimentés se consultaient pour trouver un moyen de sauver leurs économies compromises.

L’hôtel aurait brûlé qu’ils n’y auraient pris garde.

Jessica, bien qu’étonnée du profond silence qui régnait dans les cours et dans tout l’hôtel, se dit qu’il fallait profiter de cet instant si propice, et se glissant dans l’appartement du ba-ron, elle referma soigneusement et verrouilla la porte sur elle. Et d’un pas rapide elle gagna le fumoir attenant à la chambre à coucher.

Là, entrouvrant un des volets, elle s’approcha d’un grand cabinet japonais en ébène curieusement fouillé et sculpté et l’examina un instant pour se rendre compte de ses ferrures et de leur résistance possible.

 

– 323 –

Plus d’une fois Coppola avait ouvert ce meuble devant elle, et elle savait pertinemment dans quel tiroir à secret il cachait ses valeurs et ses papiers d’importance. Mais, pour ne pas éveil-ler sa défiance, elle avait toujours évité de s’en approcher quand il en faisait jouer les ressorts, et maintenant, pour ne rien frac-turer, il fallait deviner le mécanisme.

Pendant quelques minutes, avec une patience méthodique, elle palpa de ses doigts agiles toutes les aspérités, les bosselures, les figurines du meuble. Mais rien ne céda sous sa main. Elle essaya de lever la tablette supérieure, de faire basculer les pan-neaux, de les attirer d’arrière en avant ou de les faire glisser de bas en haut, puis en sens contraire. Aucun succès.

Ce retard, ce temps perdu, cette recherche vaine, l’irritèrent. Elle avisa sur une table un stylet à lame triangulaire qui semblait solide, et s’en emparant, elle s’apprêtait déjà à le glisser dans les joints du meuble pour y pratiquer une pesée, quand un souvenir l’arrêta. Elle revit Coppola refermant préci-pitamment un jour, à son arrivée, le cabinet, dont tous les com-partiments semblaient obéir à la même pression ; elle se rappela qu’il était alors à demi courbé, la main gauche engagée dans le bas du meuble. Le secret était là. En effet, elle le trouva sur le côté, sous un fleuron de la dentelle de bois qui ornait le soubas-sement. C’était une sorte de taquet mobile, jouant dans une rai-nure qui ouvrait le meuble quand on le manœuvrait de droite à gauche, et le refermait hermétiquement quand on le repoussait de gauche à droite. Les divers panneaux fermant les tiroirs et les compartiments pivotaient comme ceux d’un triptyque.

Le meuble lui livrait ses secrets. Mais son inspection ne fut pas longue. Dans la case du milieu, elle prit un portefeuille assez volumineux, dont elle devait déjà connaître le contenu, car elle ne fit que l’entrouvrir pour y jeter un coup d’œil et du bout du doigt compter des lettres, dont la suscription indiquait les noms des premiers banquiers juifs de la chrétienté. C’étaient des let-

 

– 324 – tres de crédit au porteur, Coppola ne sachant jamais d’avance sous quel nom il aurait à se présenter pour les toucher.

Il y en avait pour une somme considérable.

Comme Jessica allait repousser les vantaux et refermer le meuble, une enveloppe épaisse attira son attention, une grande enveloppe ayant la dimension connue des billets de mille francs. Et en effet, quand elle en eut fait sans façon sauter la cire du cachet, elle trouva bien pressée une liasse de cent billets qu’il lui sembla tout à fait prudent de mettre en sûreté. Puis, le ressort poussé, tout parut en ordre. Elle alla clore les volets et se re-trouva sur le palier aussi seule que lorsqu’elle avait pénétré dans l’appartement. Tout semblait mort dans l’hôtel. Elle descendit les degrés sans bruit, arriva sous la voûte ; la loge du suisse était fermée, et la porte cochère entrebâillée. Elle se douta bien que les nouvelles du jour étaient cause de cet abandon. Mais elle s’en estima heureuse, puisque sa sortie n’allait être connue de personne et que peut-être bien, à son retour, elle trouverait les mêmes facilités pour rentrer sans être vue.

À l’angle du faubourg elle arrêta un coupé qui passait.

– Rue du Bac ; vous m’arrêterez passage Sainte-Marie, dit-elle.

Le général Beauchêne demeurait à deux pas de là, rue de Grenelle. Mais l’hôtel qu’il habitait et où Mme Pozzo avait égale-ment ses appartements au rez-de-chaussée, communiquait par le jardin avec la rue de la Visitation qui fait suite au passage Sainte-Marie. C’est par la porte du jardin, dont elle avait une clef, que Mme de Frégose comptait pénétrer chez sa mère. Elle ne doutait pas, à ce moment, qu’elle ne dût être de retour à l’hôtel du général, où il était urgent qu’elle l’avertit de la crise et s’entendit avec elle pour mettre à l’abri leur butin personnel.

 

– 325 –

Mais lorsque, descendue de voiture rue du Bac, elle arriva à l’angle de la rue de la Visitation, elle fut tout étonnée d’apercevoir rangées près de la porte du jardin ouverte, deux grandes voitures de déménagement déjà aux trois quarts pleines de meubles qu’elle connaissait bien… C’était le mobilier de Mme de Pozzo que l’on emportait ainsi. Elle approcha, sans trop comprendre, et comme elle allait franchir le seuil de la petite porte, un invalide sortant du jardin lui barra le passage.

– Que voulez-vous ? lui dit brusquement Bitard.

C’était en effet le vieux sergent.

Elle le reconnut du premier coup d’œil.

Lui, l’avait en trop bonne odeur pour avoir pu l’oublier. Et les bras croisés, il obstruait l’entrée.

– J’ai à parler à Mme de Pozzo, dit Jessica sèchement, bien qu’un peu troublée par l’apparition de l’invalide, qui faisait pressentir bien du changement au logis.

– Eh bien ! alors, dit Bitard avec une satisfaction nar-quoise, faut la chercher ailleurs.

– Vous dites ?…

– Je dis que la Pozzo a quitté l’hôtel pour n’y plus revenir et qu’elle fera bien de ne pas essayer de s’y présenter à l’avenir, car c’est moi qui la recevrais, et j’ai une consigne tout à fait à mon goût à son endroit. En attendant, le général lui fait cadeau de tout ce bric-à-brac dont nous débarrassons l’hôtel. Nous expé-dions la chose en consigne chez Bédel ; elle pourra l’y faire re-prendre à sa guise. Allons, ourche ! vous autres, ajouta Bitard, en s’adressant aux déménageurs, dépêchez-vous de nous débar-

 

– 326 – rasser au plus vite de ce ménage de sorcière, les peintres atten-dent pour tout assainir et moi je veux brûler du sucre…

Jessica, qui vit bien qu’elle n’avait rien à obtenir de Bitard, fit un pas vers la rue de Grenelle, en se disant à mi-voix :

– Je verrai le général.

Mais Bitard avait entendu.

– C’est pas à faire… D’ailleurs, ma petite dame, il est sorti, et le nouveau concierge ne vous laissera pas entrer, c’est moi qui vous le dis…

Et il ricana en lui tournant le dos.

Elle resta un moment indécise :

Qu’était devenue sa mère ? De cela elle n’était pas autre-ment inquiète : Mme de Pozzo saurait bien lui faire parvenir de ses nouvelles à la rue du Cirque. Mais comment avait-elle laissé s’écrouler cet édifice construit avec tant de peines et d’efforts ? Comment le général avait-il pu parvenir à secouer son joug ?

Ainsi cet héritage qu’elle considérait comme conquis, lui échappait ? Mais au profit de qui ?

La présence de Bitard semblait une révélation… Elle eut comme un frisson de rage…

À ce moment elle avait gagné la rue de Grenelle, et, après avoir jeté un coup d’œil sur la porte fermée de l’hôtel, elle redes-cendait tout absorbée vers la rue du Bac, où elle songeait à trou-ver une voiture. Le long des maisons qu’elle suivait, le trottoir manquait sur un espace d’une dizaine de mètres, et, pour ne pas être atteinte par une calèche qui passait, elle dut machinale-

 

– 327 – ment se coller contre la muraille et forcément releva la tête ; mais aussitôt, pour n’être pas surprise, elle baissa son voile.

Dans la calèche, elle venait d’apercevoir le général qui ren-trait, ayant à ses côtés une jeune personne admirablement belle et mise avec une élégante simplicité. En face était assis Urbain Ribeyrolles, l’air rayonnant.

Elle n’était pas encore revenue de sa stupeur, que la calèche avait déjà disparu sous la voûte de l’hôtel, et à côté d’elle une voix railleuse traduisit sa pensée :

– Eh bien ! vous voilà contente et convaincue, n’est-ce pas, ma belle ? Vous vouliez voir le général, vous l’avez vu,… avec sa fille, mademoiselle Émilienne, et son neveu, que vous connais-sez, et qui sera son gendre dans un mois… Maintenant, voyez-vous, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de prendre vos cli-ques et vos claques sans obstination… C’est fini de rire, foi de Bitard !

Et l’invalide s’éloigna, la laissant atterrée, mais dans une rage concentrée indicible…

– Urbain ! murmura-t-elle ; il m’a jouée… Qu’il se garde !

Puis, rappelant son sang-froid et songeant à la fortune qu’elle portait avec elle et qu’il s’agissait de mettre en sûreté elle se demanda à qui se fier.

– Il n’y a, se dit-elle, que Monte-en-Graine qui puisse résis-ter à pareille tentation. Elle m’est dévouée, et d’ailleurs, s’il faut partir, je l’emmènerai, et il suffit de le lui promettre… Avec cela, elle défendra mon bien contre le monde entier.

Monte-en-Graine était de ces amies qu’on n’avoue pas. Chercher où elles s’étaient rencontrées et connues nous entraî-

 

– 328 – nerait trop loin et nous ferait descendre trop bas. Le fait impor-tant, c’est que Monte-en-Graine, belle fille brune, qui avait le défaut d’être trop sèche et trop élancée, comme l’indiquait son nom, avait pour Jessica une passion folle. D’un mot, mieux en-core, d’un regard, Mme de Frégose se faisait obéir. Pour quelques caresses, Monte-en-Graine eût donnée sa vie.

Aussi était-elle la meilleure des confidentes, la plus sûre des dépositaires. Sans doute elle allait profiter de la débâcle qui les rapprochait, pour demander à ne plus quitter son amie, pour être acceptée par Jessica comme la première de ses servantes. Mais rien ne coûte de promettre et Mme de Frégose ne devait pas regarder à un engagement de plus ou de moins, dans les cir-constances où elle se trouvait.

Lisa Mondagheyne, – c’était son véritable nom, – demeu-rait dans le haut du quartier des Martyrs. Elle occupait un petit rez-de-chaussée rue Crettet, derrière l’avenue Trudaine. Mais quand Mme de Frégose se présenta, elle était absente.

Et comme Jessica en parut vivement contrariée :

– Ah ! dit la bonne, elle n’est pas loin. Je puis aller la cher-cher, si madame veut prendre la peine d’attendre. Elle est allée rue Bochart-de-Saron, à deux pas, prendre le café chez une de ses amies.

Il faut croire que le café avait été suivi de quelques cents points de bésigue plus ou moins chinois, car il était quatre heu-res.

Jessica consentit à s’asseoir, et cinq minutes après, la ca-mériste ramenait sa maîtresse.

Sur un signe de la visiteuse, Lisa improvisa une longue course pressée, et renvoya la bonne.

 

– 329 –

Et une fois seules, les portes closes, le fait expliqué, toutes deux s’ingénièrent à trouver une cachette sûre. Après avoir ins-pecté les coins et les recoins de l’appartement, sans rien décou-vrir qui pût déjouer une recherche un peu subtile, elles avaient déjà retourné une chaise longue pour l’éventrer délicatement et caser entre les ressorts la cassette et les papiers, pour recoudre ensuite les sangles et les toiles, quand Monte-en-Graine eut un souvenir.

– Voilà qui me revient, dit-elle à Jessica. Quand je suis en-trée ici, le marbre de la cheminée du salon était fendu en trois morceaux, et celui du milieu était si peu scellé, que je m’amusai à le faire glisser et à le sortir. En dessous, il y avait un trou au milieu des briques, et je pensais alors que cela pourrait bien servir de cachette. Puis, quand les tapissiers eurent posé la ta-blette de velours qui dissimulait le mauvais état du marbre, je n’y pensai plus… Mais tout doit être dans le même état.

– Voyons cela.

Monte-en-Graine enleva la pendule, les candélabres et les vases. Jessica s’assura que la tablette de velours n’était pas clouée à la glace, mais seulement glissée sous le cadre. Et, sans effort, elle la déplaça.

Le marbre était en effet brisé en deux endroits, par des coupures si bien parallèles, que le morceau du centre glissait sans peine comme pris dans une double rainure.

Le trou était produit par le tassement du plâtre et le dépla-cement de deux ou trois briques. Aucune communication, d’ailleurs, avec la cheminée et son foyer. Le trésor de Jessica trouva facilement place dans l’excavation, et elle eut soin, de plus, de disposer par-dessus une petite muraille de briques et de plâtras qui dissimulait parfaitement l’existence de la cachette.

 

– 330 –

Et, le morceau de marbre replacé, la tablette remise en son lieu, il était bien difficile au plus adroit fureteur de deviner qu’il y avait là une fortune à prendre.

Aussi, l’opération terminée, embrassa-t-elle tendrement Lisa, qui rayonnait de joie de sa trouvaille.

– Maintenant, lui dit-elle, comme les événements peuvent marcher vite et que j’ai besoin que tu sois prête à me seconder…

– Et à te suivre.

– Peut-être bien… Il faut que tu te condamnes à ne plus bouger d’ici, afin que je sois certaine, si j’accours avec une voi-ture, de ne pas poser seulement cinq minutes… Il est des cir-constances où un moindre retard suffit à faire manquer les meilleures combinaisons.

– Ne crains rien… L’espoir de ne plus te quitter et le bon-heur que j’éprouve à pouvoir t’être utile ne me permettent plus de penser à autre chose… Je ne mets plus les pieds dehors ni jour ni nuit,… et ma valise sera toute prête et mes affaires en règle.

Sur cette assurance, Jessica repartit ; il lui tardait d’arriver à l’hôtel de la rue du Cirque.

Le marquis l’attendait chez elle, et sa figure décomposée n’annonçait rien de bon.

– Eh bien ! Colombin ?

Le marquis secoua la tête.

– Est-il donc homme à nous abandonner.

 

– 331 –

– Ce n’est pas la volonté de nous servir qui lui manque, et il me l’a prouvé, car dès que je lui ai fait toucher du doigt le péril commun, demandant aussitôt sa voiture, il m’a emmené avec lui à Mazas.

– Ah ! eh bien !…

– Oh ! je croyais alors que le plus fort était fait. Mais comme nous arrivions à Mazas, le juge d’instruction venait lui-même de s’y transporter accompagné du nouveau chef de la sû-reté.

– Le successeur de Pérignac ?

– Un homme dont la leçon est faite et à qui, sans doute, nous sommes désignés, car sitôt qu’il nous aperçut au greffe, Colombin et moi, il prit à part le juge d’instruction et lui parla pendant quelques minutes, le plus placidement du monde en apparence ; mais je devinais à ses regards et au mouvement des lèvres, de quelles recommandations de défiance nous étions tous deux l’objet.

– C’est étrange.

Le juge se retira sans nous parler, et monta au pavillon de la prévention. Et alors nous avons appris du greffier, qui s’était mis aussitôt à la disposition du secrétaire général, que ce juge n’était venu que pour organiser lui-même la surveillance per-manente dont il veut entourer Daliphart. Il entendait le faire placer isolément, entre deux cellules vides, et installer auprès du prévenu un agent choisi qui ne devait pas le quitter d’une minute, et empêcher qu’il communiquât avec personne, soit verbalement, soit par écrit.

– Mais cet agent, on peut le corrompre.

 

– 332 –

– Nous y avons pensé. Mais l’homme désigné à cet effet ne doit, pas quitter la cellule jusqu’à ce que le secret soit levé. Il couche à côté de Daliphart, et vraisemblablement toute tenta-tive de ce genre pour le gagner serait aussitôt dénoncée par lui.

– Alors vous avez cru inutile d’insister ?

– Moi, je ne pouvais rien directement. Et Colombin m’a démontré que nous nous briserions contre une consigne ainsi donnée ; que notre rencontre au greffe, sur laquelle on avait éveillé l’attention, avait pour conséquence première de nous rendre suspects, et que, s’il restait un espoir de communiquer avec Daliphart, ce n’était plus qu’avec des agents subalternes de Mazas, guichetiers ou cuisiniers, que nous y pourrions parvenir. Et il m’a promis par le secrétaire du greffe, qu’il croit tout à sa dévotion, de faire dans les vingt-quatre heures sa petite en-quête. L’homme qui peut nous servir trouvé il lui fait remettre par le secrétaire la lettre que nous adresserons à Daliphart, et par le même canal nous aurons la réponse.

– Oui ; mais une lettre n’est pas une discussion. La menace perd de sa force…

– Que faire de mieux ?

– La fortune nous abandonne… Si Coppola était là, au moins… Avez-vous télégraphié ?

– Oui, au ministère même, et je m’étonne qu’aucune ré-ponse ne nous soit parvenue, accusant réception et annonçant son retour.

– Bon ! il se sera mis en route.

– Et il l’aura pu sans inconvénient, car depuis deux jours les ordres les plus précis ont dû être donnés sur tout le littoral

 

– 333 – pour s’emparer d’Hoël et le remettre au capitaine d’un navire espagnol.

– Mais il reste encore ces deux enfants, qu’on n’a pas re-trouvés.

– Qu’importe ! Le conseil d’État a pris ses conclusions, l’envoi en possession est prononcé en notre faveur. Sans Hoël, ceux qui protègent ces enfants n’ont aucune preuve à fournir de leur naissance, et nous pourrions facilement les faire passer pour des imposteurs.

Mme de Frégose haussa légèrement les épaules. Elle ne se faisait pas d’illusions.

– Vous parlez, Hercule, comme si tous les associés étaient encore à leur poste et maîtres de la situation. Mais regardez donc autour de vous. Ne voyez-vous pas que sous une tour-mente provoquée, on ne sait par qui, tout semble s’écrouler et que nos plus utiles auxiliaires sont abattus ? Daliphart en pri-son, Cardailhac mort, Pérignac révoqué ; tous ces coups, qui nous frappent à la fois, sont-ce des effets du hasard ? Non pas. Il y a les marques d’une campagne bien conduite, et cette campa-gne, contre qui croyez-vous qu’elle puisse être dirigée, sinon contre vous ? Mon Dieu ! vous auriez inquiété, sans doute, par votre influence croissante, quelque homme d’État vraiment ha-bile et qui a préparé ses batteries mystérieusement. Au-jourd’hui, fort de son incognito respecté, il décapite vos troupes sans se faire voir, et ses volées de mitraille sont si bien dirigées que je ne vois plus qu’un moyen de nous en garer, la retraite prompte, résolue…

– La retraite,… vous désespérez à ce point ?

– C’est que, de mon côté, on m’a blessée au cœur. Savez-vous que le général Beauchêne a rompu subitement avec

 

– 334 –

Mme de Pozzo, et qu’à cette heure, sa fille Émilienne est rentrée en faveur et tient près de lui la place qui m’était due ?…

– Quoi ! la belle Mimi !…

– … Vous échappe à jamais… Dans un mois, elle sera la femme de ce petit Urbain Ribeyrolles, que nous avons pris pour un écervelé naïf, et qui a été plus adroit que nous, car il a lu dans notre jeu et il nous berne.

– Mimi mariée !… ce n’est pas fait encore.

– Vous êtes si malhabile ! Je vous avais indiqué vingt fois le vrai moyen de la conquérir, en faisant le siège de la belle sous une personnalité d’emprunt, en vous donnant au moins la peine de la séduire par quelque combinaison romanesque… Mais c’est toujours à la violence que vous avez eu recours… Aujourd’hui elle est sous la protection ouverte du grand sabre du général, sous la surveillance vigilante de son futur mari et de son terre-neuve d’invalide, le Bitard, qui a la dent mauvaise,… et dans tout cela, je vois encore la même main qui nous poursuit… C’est pourquoi je sens notre faiblesse : l’association ruinée, en désar-roi, privée de ses principaux agents, n’ayant plus de défenseur au Palais, plus d’intelligences avec la police, est maintenant un danger plus qu’une sauvegarde. Parmi nos complices, ne pré-voyez-vous pas qu’il peut s’en trouver plus d’un, se voyant com-promis, qui nous sacrifiera pour sauver sa peau ? Croyez-moi, la trahison est dans l’air, prête à compléter ou à favoriser l’œuvre de notre adversaire masqué, et la fuite…, il faut bien appeler les choses par leur nom, oui, la fuite est à cette heure le seul parti à prendre… Nous mesurerons mieux de loin la profondeur de no-tre chute et pourrons plus posément préparer la revanche…

– Mais pourtant, si Daliphart s’exécute…

 

– 335 –

– Plus j’y réfléchis, plus je doute que Colombin puisse réus-sir dans son projet. D’ailleurs, aussi bien que les autres mem-bres de l’association, il doit être visé et j’en viens à m’étonner qu’on l’ait laissé à son poste… Aujourd’hui même, il s’est montré avec vous, il a été signalé à ce juge d’instruction si soupçon-neux… Qui sait ? peut-être déjà une note de policé a-t-elle cons-taté le fait et il n’en faut pas plus pour qu’une révocation s’ensuive…

– Quitter la place ainsi… ce serait jeter le manche après la cognée… Vous n’y songez pas ! Tant qu’il n’est pas prouvé que Daliphart nous entraîne dans sa ruine, il faut faire face à l’orage… Puis ne reste-t-il pas une ressource ?…

– Laquelle ?

– Cet héritage des Kermor, dont il faut avant tout prendre possession…

– Vous en laissera-t-on le temps ?

– C’est affaire d’une semaine. Voici la lettre que Me Du-peyrat m’a écrite en m’envoyant le détail du rapport. D’après cette lettre, nous sommes convoqués, M. le duc et moi, pour samedi prochain par le commissaire enquêteur à l’hôtel de Kermor, rue Saint-Dominique. C’est là, en notre présence, qu’aura lieu la levée des scellés et que seront remplies les der-nières formalités.

– Soit ; mais la réalisation de l’héritage demandera encore bien du temps. Vous ne pouvez songer à vendre les immeubles pour en mettre la valeur à l’abri. Ils deviendront la proie des syndics de Daliphart.

– Ce n’est qu’un tiers de la fortune totale, car les biens sis à Cuba ne seront pas saisissables et la succession de la duchesse

 

– 336 – est considérable en valeurs mobilières et titres de rente au por-teur. Certes, si je dois quitter la place et suivre votre conseil et votre exemple, il faudra me résigner à laisser bien des choses derrière moi ; mais je ne partirai pas les mains vides… Songez que toutes mes réserves étaient déposées chez Daliphart… Je n’ai pas en ce moment 20,000 francs devant moi.

– En ce cas, ayez soin de tenir bien secrète la solution de votre instance, car si l’on apprenait que vous pouvez toucher si rapidement les propres liquides de Mme de La Roche-Jugon, il suffirait d’une simple opposition d’un créancier mal disposé pour vous enlever ce dernier espoir… Prévenez surtout Du-peyrat qu’il soit muet et qu’il s’entende avec le maître des requê-tes pour arrêter toute communication à la presse…

– Oui, c’est de première urgence…

– Je n’ai pas à faire valoir mes conseils, Hercule ; mais si vous m’aviez écoutée, vous pourriez affronter cette crise presque avec indifférence.

– Comment ?

– Ne vous avais-je pas dit de tenir M. le duc à l’écart de la société, de ne pas mêler son nom à celui des administrateurs ? Alors la chute de Daliphart ne le touchait pas. Il restait maître de se désintéresser de vos pertes et la succession de la duchesse, qui lui revient directement, ne pouvait lui être disputée par per-sonne. Vous aviez alors sous son nom le loisir de vendre, de ré-aliser, de rendre portative cette fortune… Tandis qu’aujourd’hui, sans qu’il s’en doute, votre père est entraîné dans l’abîme. Tous les procès-verbaux de la Société universelle sont signés de lui. À chaque instant son nom figurait comme président de nos as-semblées générales. Dix fois pour une vous l’avez invité vous-même à faire acte d’administration,… et quand je vois les pré-cautions prises par le juge d’instruction, la manière sévère dont

 

– 337 – l’affaire est conduite, je m’étonne que vous n’ayez encore reçu aucune assignation,… aucune communication du parquet.

– Vous croyez qu’on oserait ?…

– N’était-ce pas pour nous mettre à l’abri de toute revendi-cation de cette nature, pour nous assurer contre les risques ju-diciaires, mon cher marquis, que nous avions fait de si impor-tantes recrues dans le monde du Palais ? Oh ! certes, Cardailhac vivant, notre procureur général debout, on n’eût pas été enta-mer contre vous la moindre enquête ; mais aujourd’hui vous êtes en présence d’hommes inconnus, que je pressens hostiles… Avez-vous d’ailleurs la mémoire si courte ?… Vous n’en meniez pas large, il y a huit jours, lorsque vous vous êtes laissé prendre au piège, à l’issue de votre fameuse expédition de la Closerie des Acacias. On a réussi à vous incarcérer quarante-huit heures. Vous avez traversé toute la vallée de Chevreuse sous la surveil-lance des gendarmes, comme un simple évadé du bagne ; et pourtant Cardailhac était tout-puissant et votre crédit à son zé-nith… Et j’ajouterai que si l’on remuait le passé à votre endroit…

Le marquis, subitement inquiet, l’interrompit.

– Voyons,… toutes ces préparations peu rassurantes an-noncent sans doute que vous avez un conseil à me donner.

– Oui,… celui de ne pas vous jeter étourdiment dans la gueule du loup. Vous n’avez plus que Colombin qui soit resté en place, et Colombin n’est pas un étai suffisant ;… vous avez pu vous en apercevoir. Mon avis, le voici. Je suis, moi, en dehors de vos combinaisons, et je crois pouvoir défier le plus habile juge d’instruction de me mêler à toutes ces affaires. Sans rester abso-lument à l’hôtel, je surveillerai ce qui s’y passe et vous tiendrai au courant. Vous, prenez ce soir même le train de Bruxelles ; vous avez là-bas des charbonnages : votre voyage est donc moti-vé. Montrez-vous place de la Monnaie, donnez le change aux

 

– 338 – banquiers de votre situation personnelle, et annoncez votre dé-part pour la place d’Amsterdam, où vous pouvez avoir de gros intérêts ; mais, en route, changez de train, revenez ici et descen-dez à l’hôtel du Louvre sous le nom de M. de La Roche. Après-demain vous aurez ma visite, et j’aurai fait agir les quelques amitiés qui nous restent, pour savoir ce qui nous menace et jus-qu’à quel point on peut avec succès faire tête à l’orage.

– C’est bien, et samedi, la liquidation consommée à l’hôtel de Kermor, j’expédie le duc en Bretagne…

– Et vous partez, le portefeuille garni…

– Avec vous…

– Trop galant,… en vérité… Les circonstances en décide-ront… Qui sait ce qui peut se passer d’ici à samedi ?… Et puis il sera temps de fixer notre itinéraire quand le baron sera revenu.

Mais Coppola n’avait garde.

 

– 339 –