LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Viila Terre Promise.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
VII
LA TERRE PROMISE.
Les îles de la Manche contenues dans le golfe formé par le Cotentin et la côte de Bretagne ont une physionomie complexe. La nature y vit de contrastes frappants.
D’un côté le roc, de l’autre l’oasis. Ici la tempête, la mer rude, les falaises abruptes et dénudées, bravant les efforts inces-sants de la vague ; là de riants jardins, des orangers en pleine terre, des lauriers fleuris, le camélia en arbre à l’air libre, à côté de l’aloès : un printemps de conte oriental.
C’est que ceci garantit cela. La falaise rocheuse, âpre, sert de berceau et de défense à cette serre tempérée. Elle seule reçoit les efforts de l’ouragan, qu’il soit de l’ouest ou du nord, refou-lant les flots tourmentés de l’Océan. C’est la muraille qui dit à la bise glacée : « Tu n’iras pas plus loin ; tu respecteras ma plaine, mon vallon, ma forêt ombreuse, mes gazons frais ; tu ne rideras pas de ton souffle la surface limpide de mes ruisseaux bleus ; tu ne flétriras pas de ton baiser mortel mes roses, mes jasmins et mes camélias ; car pour pénétrer jusqu’à ce paradis, que j’embrasse dans mes bras protecteurs, il faudrait entamer mes flancs de granit, qui, depuis des siècles, subissent sans plier tes assauts de tous les jours, de toutes les nuits. »
Telle est Jersey, telle Chausey, d’autres encore. Les Verde-lets, qui semblent un morceau détaché de la côte de Bretagne, sont aussi privilégiés par la bonne fée de la Manche. Comme Jersey, les Verdelets sont défendus par une ceinture de falaises
– 185 – très élevées qui leur cache le nord et l’ouest. Mais le soleil en se levant leur adresse son premier rayon et les vents du sud les caressent librement de leurs vivifiantes effluves.
Les Verdelets font face au havre de Dahouet et sont comme l’une des vigies de la baie de Saint-Brieuc, vers l’est, l’île d’Harbour étant l’autre du côté de l’Océan.
Administrativement, les Verdelets dépendaient du canton de Pléneuf ; mais, bien que l’île eût de sept à huit kilomètres de tour, comme elle était la propriété d’un seul fermier, elle n’était même pas érigée en commune. Ce dont se louait fort le proprié-taire, d’ailleurs, qui se trouvait ainsi le maître chez lui, sous cer-taines conditions de redevance, il est vrai, et de droit de visite, car la douane n’oublie jamais son exercice.
Mais comme Le Guénic était de bonne composition, qu’il mettait volontiers la main à la poche et que son cidre était de première qualité, les gabelous et le percepteur faisaient avec lui très bon ménage et ajoutaient foi à ses simples déclarations.
Maître Alain Le Guénic n’avait pas toujours été fermier. C’était seulement à la mort de son père qu’il avait pris la direc-tion des travaux agricoles de l’île, pour ne plus quitter la maman Martha Le Guénic. Mais jusqu’à quarante ans, il avait couru la mer, de Bretagne en Écosse, poussant quelquefois même jusqu’à la côte norvégienne, avec son brick caboteur, dont il ne s’était pas séparé sans regrets.
Mais il était devenu chef de famille, il avait deux jeunes sœurs à établir. Sa présence était nécessaire à la maison : il prit bravement son parti, déposa le porte-voix dans une armoire, à côté du compas et de la boussole et troqua sa tenue de capitaine marchand contre la veste et le gilet bretons, les braies et les guê-tres, et se coiffa du large chapeau rond à ganse de soie, mettant au clou la casquette galonnée, brodée d’une ancre dorée.
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Il y avait bientôt douze ans que maître Alain s’était ainsi transformé. Et ses regrets étaient moindres, car sa tâche avait été bonne. Il avait si bien su conduire non sa barque, mais son île, que le rendement des Verdelets avait triplé et que non seu-lement il avait pu fort bien établir ses deux sœurs à leur gré, les mariant à de braves cœurs et à des gars solides qui complétaient fort bien la famille ; mais que, de plus, le jour où la ferme se trouva mise en vente à la suite du décès du propriétaire, il put retrouver dans son armoire, à côté du bas de laine qui contenait ses économies de caboteur, un autre bas de laine rempli jus-qu’aux jarrets de bons louis qui provenaient des plus-values des dernières années, et, de fermier il se transforma, grâce à cette riche paire de bas, en propriétaire des Verdelets.
Étant né à Pléneuf, en 1826, la logique et l’arithmétique voulaient, d’un commun accord, qu’en 1878, à l’époque où se passaient les événements que nous racontons, il eût cinquante-deux ans, et il n’avait pas la moindre envie de les renier, car il les portait gaillardement.
À peine grisonnant, l’œil vif et le jarret solide, il était gui-gné dans l’arrondissement de Saint-Brieuc par bien des veuves, qui se seraient empressées de faire son bonheur. Mais il se riait de leurs œillades. J’ai des neveux et des nièces, disait-il, et je ne veux pas les déshériter.
Quand Caillebotte avait déterminé Mme Legoarrec à se ren-dre en Bretagne, de façon à se trouver à portée d’Hoël, prête à le recevoir et à s’instruire, elle avait songé immédiatement à son cousin le capitaine Alain : car, bien qu’il eût dit à jamais adieu à son commandement, les gens de Dahouet et de Pléneuf ne ces-saient de l’appeler le capitaine Alain… et il se laissait faire.
Le capitaine Alain, avant de prendre le commandement de son brick, avait longtemps navigué en compagnie d’Hoël. De
– 187 – plus, ils étaient parents. Et certes, Mme Legoarrec avait raison de supposer que, voulant aborder la côte de Bretagne mystérieu-sement, Hoël n’hésiterait pas à mettre le cap sur les Verdelets.
Aussi, lorsqu’elle était arrivée à Pléneuf, accompagnée par Jacques, son premier soin avait-il été de se rendre au faubourg de Dahouet.
Il y avait bien des années qu’elle n’était venue au pays, mais la Bretagne ne se transforme pas vite, et le vieux faubourg, à peine augmenté de quelques maisons neuves, avait gardé sa physionomie. Elle s’y orienta comme si elle en fût sortie seule-ment la veille, et, après trois ou quatre détours à travers des ruelles qu’éclairait mal la lumière de la lune, elle arriva sur une petite place formée par une auberge, deux maisons basses et une vieille chapelle.
L’une des maisons, par les fenêtres du rez-de-chaussée, lançait sur la place des lueurs rouges.
Et par la haute cheminée qui dominait le toit, s’échappait une fumée incandescente.
– C’est bien cela, dit-elle à Jacques, voici la maison du tail-landier.
– Et alors,… nous sommes arrivés ?
– À peu près… Marianne Le Guénic a épousé Guillaume Caradec. Marianne est ma filleule et m’écrivait une fois l’an.
– Il n’y a donc qu’à frapper et se faire reconnaître.
– Mais la forge est en plein feu ; les ouvriers veillent peut-être avec le maître.
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– Nous allons nous en assurer.
Et Jacques, s’approchant des fenêtres flambantes, regarda ce qui se passait dans l’atelier du taillandier.
Le spectacle qu’il vit était fait pour lui plaire. On eût dit une scène évoquée des âges antiques.
Debout, bien en vue, en plein reflet du feu de la forge, une jeune femme, aux formes élégantes et pleines, tenait à deux mains la chaîne de l’immense soufflet, et, d’un mouvement ré-gulier qui ne manquait pas d’une certaine grâce coquette, acti-vait le foyer, où rougissaient des barres de métal.
Mais son regard, détourné du brasier, restait fixé avec vigi-lance et tendresse sur un massif berceau de bois à bascule que, d’une légère pression de son petit pied ensabotté, elle balançait doucement.
Là, un petit ange blond, aux cheveux bouclés, dormait ses petits poings fermés, sans souci du bruit de la forge.
C’est que ce bruit était presque une musique. Au bout de ses larges tenailles, le père tenait bien sur l’enclume une lame de fer étincelante, d’où son marteau faisait jaillir des paillettes de feu ; mais ce massage méthodique du métal docile s’accomplissait en cadence, et chaque coup porté provoquait une note puissante ou sourde dont l’harmonie, alternativement sonore ou sourde, chatouillait agréablement l’oreille.
Le bébé connaissait la chanson de l’enclume, et chaque soir elle l’endormait en le charmant.
– C’est Marianne, Guillaume et le petiot, dit Mme Legoarrec, qui s’était penchée vers la fenêtre ; ils sont
– 189 – seuls… Sans doute le travail presse… Et cela nous sert à pénétrer sans donner l’éveil dans le faubourg.
Mais avant que Mme Legoarrec n’eût fait trois pas pour ga-gner la porte, la fenêtre s’ouvrait.
La jeune mère, de sa fine oreille, avait surpris le bruit des pas, et accourait voir ce qui pouvait, à cette heure, se produire à sa porte.
Mais aussitôt, à la lumière de la lune, elle reconnut la vieille dame.
– Marraine ! s’écria-t-elle en se tournant vers son mari, c’est marraine !
Et pour la recevoir, elle-même releva la barre et tira les lourds verrous.
Tandis que les deux femmes s’embrassaient, Jacques admi-rait l’homme dans son calme, le marteau reposant sur l’enclume, la lèvre souriante et la main tendue, disant avec une simplicité cordiale :
– Soyez les bienvenus chez moi.
On leur expliqua la situation ; comment Mme Legoarrec était arrivée de nuit, ne voulant pas être dépistée. Sa présence ne devait être connue que par les Le Guénic et les Caradec. Et comme au faubourg de Dahouet elle était trop exposée à être vue et reconnue, il était urgent de la faire parvenir au plus tôt aux Verdelets.
Là, maître Alain saurait bien l’installer à l’abri des curieux.
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– J’ai ma barque à la pointe du havre, dit Guillaume, et si votre compagnon, qui me paraît solide, veut bien me donner un coup de main, elle sera vite à l’eau et nous pourrons traverser la passe sans aucun danger, car la lune nous servira de phare et tracera le chemin.
– Bien volontiers, dit Jacques.
Marianne garda la maison et l’enfant.
À la pointe du promontoire, la barque avait été remontée à l’abri de la vague.
Mais elle contenait deux solides rouleaux qui facilitaient la manœuvre de la mise à flot.
Jacques et Guillaume en vinrent à bout sans effort.
Un quart d’heure de traversée ; une demi-heure pour faire connaissance avec le maître des Verdelets et lui confier ce qu’il pouvait apprendre pour le moment du but poursuivi, et Jacques rembarquait avec Guillaume, traversait rapidement Pléneuf, ne voulant pas y séjourner, se faisait indiquer la route de Lamballe, où il reprenait le train pour Paris.
Il n’avait vu les Verdelets qu’à la nuit, mais il avait jugé les Caradec et les Guénic.
– C’est à ces braves cœurs, s’était-il dit, que je confierai Pervenche et Thaddée.
Nous savons déjà comment il exécuta à travers mille embû-ches son projet, et comment au retour il fut reconnu par Brin-d’Amour et, après la petite leçon donnée au piqueur, conduit à la Conciergerie.
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Pour la troisième fois, Jacques avait repris la route de la Bretagne.
Corréard et Bruno l’accompagnaient.
Mais il ne voulut pas se diriger par Pléneuf.
Il ne fallait pas que sa présence dans le canton attirât l’attention des agents de Coppola sur les Verdelets.
C’est à Granville qu’il conduisit ses deux recrues.
Il y possédait, sur la route de Saint-Pair, en haut de la fa-laise, une petite maison où il avait eu précédemment le soin de s’arrêter deux jours pour y faire quelques préparatifs, car il vou-lait y installer son quartier général.
Là, dans une crique assez profonde, s’était installé depuis une dizaine d’années un constructeur-pilote, qui le connaissait de longue date et lui était tout dévoué. Un petit chenal naturel, percé dans la falaise, servait de port de refuge à sa flottille, dont le vaisseau amiral était un petit yacht à vapeur qu’un Anglais, habitant de Grandville, avait laissé pour compte au pilote, forcé qu’il s’était trouvé de partir subitement pour recueillir aux Indes une grosse succession.
Sitôt que Caillebotte apparaissait sur la côte de Grandville, le pilote appareillait son yacht et le mettait en chauffe ; et le yacht restait à la disposition de Jacques toute la durée de son séjour, toujours prêt à prendre la mer au moindre signe, comme un cheval ardent qui piaffe, tout sellé et bridé dans l’écurie.
La petite maison, construite dans un vallonnement de la fa-laise, semblait tourner le dos à la mer et regardait la route d’Avranches. La bise venue de l’Océan se brisait contre sa mu-raille sans fenêtres, mais s’attaquait à sa lanterne.
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C’était une sorte de phare en fonte et en cristal, taillé pour la résistance, et où l’on parvenait de la terrasse par un escalier de fer intérieur.
Aussi, grâce à sa tourelle, qui dominait toute la côte, la maison de Caillebotte avait-elle été baptisée la Vigie, par les Grandvillais, et le nom lui était resté.
Avec Corréard et Bruno, il était arrivé de nuit. La vieille Normande qu’il avait installée comme gardienne au logis n’avait su qu’au matin que le maître était présent. Mais elle était faite à ces surprises, et se borna à prendre ses ordres pour le déjeuner, qu’il fit dresser, dans une salle vitrée où s’amorçait la tourelle.
C’est là que le rejoignirent ses hôtes.
Le spectacle qui les attendait était merveilleux.
La brise était tombée du matin ; le ciel pur et bleu, l’air d’une transparence inouïe.
Devant eux, à perte de vue, l’Océan allant à l’extrême hori-zon mêler sa note verdâtre à l’azur de l’éther.
À droite, émergeant des flots moutonneux, une corbeille de verdure, Chausey ; plus loin la silhouette tourmentée des Min-quiers qui, semblaient des monstres marins prenant leurs ébats dans la vague. Plus loin encore l’ossature rocheuse de Jersey, se dressant comme une sentinelle avancée à la rencontre de l’Occident.
À gauche, les falaises qui dominent la baie de Saint-Michel ne leur permettaient pas de voir le mont et l’abbaye, de même que le rocher de granit qui surplombe Cancale leur dérobait Saint-Malo… Mais au delà du cap Fréhel, Jacques, mettant au
– 193 – point sa lunette d’approche, leur fit remarquer une petite ligne verdoyante immobile au milieu des flots mouvants.
– Les Verdelets !
– Bon ! s’écria Corréard ; mais de cette lanterne, on doit les découvrir mieux encore.
– Aujourd’hui, assurément.
– Il serait donc facile d’organiser des signaux qui seraient compris de l’île.
– Vous comptez sans le brouillard. Dans toute une année, à peine jouit-on, sur cette côte, de cinq ou six matinées comme celle-ci. Le plus ordinairement mon horizon borné ne dépasse pas Chausey et je distingue rarement Cancale. D’ailleurs, nous sommes ici trop loin des Verdelets pour qu’un signal d’appel, nous parvint-il à volonté et à souhait, nous soyons en état d’accourir assez promptement à l’aide. C’est de plus près que nous devons veiller.
– C’est juste.
– Et je ne vous faisais voir à tous deux les Verdelets que pour bien vous indiquer la route que nous devons suivre tout à l’heure en allant reconnaître les abords.
– N’y débarquons-nous pas ?
– Peut-être,… cela dépendra des rencontres… Pour ma part, je désire vous mettre en rapport avec maître Alain. Il faut qu’il connaisse ceux qui me secondent. Vous savez à quelles gens nous avons affaire. Je puis être tué dans cette lutte, et ceux qui me survivront devront continuer l’œuvre et la conduire à bonne fin.
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Corréard secoua la tête.
– À Dieu ne plaise !… Sans vous, nous ne serions plus que fantômes, épouvantails misérables, dont on aurait trop facile-ment raison. Ménagez-vous, c’est le plus sûr. Et c’est le rôle d’un chef d’armée.
– Et ! je n’ai nulle envie de vous fausser compagnie, ma foi ! Seulement, il faut prévoir et se mettre en garde… Aussi, que ce soit aujourd’hui ou dans deux jours, je ferai en sorte que le maître des Verdelets ait tout le loisir de vous voir et de vous fournir les moyens les plus sûrs pour correspondre avec lui, à mon défaut.
Puis, dirigeant sa lorgnette sur une fissure perpendiculaire de la falaise s’ouvrant à quelques pas de la terrasse :
– Voyez, dit-il, cette légère fumée floconneuse qui sort de la crique.
– Cela ressemble à un jet de vapeur.
– C’en est un. Écoutez.
– Oui, un sifflet de chaudière.
– C’est notre Mouette qui bat des ailes.
– Comment ?
– Nous sommes lestés… et gréés pour la route… Je vais vous montrer la coquille de noix à vapeur sur laquelle je cours cette mer.
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Un petit sentier taillé en plein roc conduisait en quelques minutes au petit port d’embarquement où le yacht se tenait sous vapeur.
– Monsieur Jacques, dit Bruno, mes voyages m’ont tou-jours appris quelque chose, je suis bon manœuvrier et je connais la chauffe et les pistons… Si vous voulez user de moi.
– Merci mon ami, mon équipage ne se compose que de deux hommes, le pilote et le mécanicien. Vous ne pouvez rem-placer le pilote sur ce golfe semé d’écueils, où il ne faut pas que la barre dévie d’un quart de seconde, et le mécanicien, pour un pareil joujou, peut surveiller lui-même sa chauffe. Mais il est toujours bon d’avoir un matelot expérimenté de plus à bord.
Et s’adressant au pilote, qui l’attendait au quai le bonnet à la main :
– Tout est prêt, Lolif ?
– Nous pouvons partir, monsieur Jacques, quand il vous plaira.
– Alors, embarque ! et mets le cap sur la pointe de Fréhel.
La Mouette était un joli bâtiment de plaisance et de course, en bois d’acajou, avec un solide bordage de cuivre ; de plus pon-tée, ce qui lui donnait le droit d’affronter les gros temps sans craindre les paquets de mer, qui glissaient sur son parquet ciré ; enfin taillée pour fendre la vague.
Et c’était plaisir à la voir alertement courir, fuyant gracieu-sement les lames qui la lutinaient.
Bruno était allé s’asseoir près du pilote, suivant avec intérêt la marche du yacht.
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Corréard, qui se promenait à l’avant, s’assura qu’il ne pou-vait l’entendre, et se tournant vers Jacques :
– Les enfants du comte de Kermor ne sont-ils pas aux Ver-delets ?
– Oui, avec Mme Legoarrec.
– Et vous croyez le moment venu de mettre Bruno en leur présence ?
– Pas encore, bien qu’après dix ans il doive lui être difficile de retrouver les bébés qu’il a connus en Pervenche et Thaddée. Mais eux, du moins, pourraient bien le reconnaître, et je ne juge pas la chose utile… Non, Bruno a encore d’autres épreuves à subir avant celle-là. Nous lui laisserons la garde du yacht. Il ignore absolument ce que nous sommes venus faire en Breta-gne. Je lui ai dit que sa tâche de réhabilitation commençait, mais qu’il devait avoir en mes instructions une foi aveugle ; que, jusqu’au jour choisi par moi, il devait agir sans comprendre et ne pas essayer de deviner. Il s’y est engagé. Il restera au poste que je lui assignerai sans détourner une fois la tête, si je l’exige. Pour le moment, nous n’avons donc pas à nous préoccuper de lui. Tenons-le seulement à distance des choses et des personnes qu’il ne doit ni connaître ni voir, et soyons sur nos gardes pour qu’un mot imprudent ne nous échappe pas en sa présence.
– C’est entendu. Et votre plan ?
– À cette heure, nous allons savoir du capitaine Alain s’il a quelques données sur les bâtiments qui reviennent des Gran-des-Antilles, et suivant ce qu’il aura appris, nous partagerons la surveillance des côtes ; mais vous, Corréard, avec Bruno pour second, vous devrez surtout vous attacher à découvrir dans ces environs la présence des agents des La Roche-Jugon. Tâchons
– 197 – de les bien connaître, et quand nous les tiendrons de l’œil, il nous sera plus facile de leur glisser entre les mains en leur four-nissant l’occasion de s’emballer sur de fausses pistes.
– Oui, je prendrai le costume et l’allure d’un de ces rats de port qui travaillent pour les petits armateurs de la côte et vous racolent des matelots qu’on envoie à Terre-Neuve ou en Islande. On ne rencontre que cela dans les cabarets. J’ai dans ma man-che un fréteur de Saint-Malo qui me donnera une commission… C’est dans ce milieu que Coppola a dû choisir ses agents.
– Voici le cap Fréhel, dit Jacques.
– Nous marchons bien.
– Lolif ! cria Caillebotte, pare à serrer au plus près les Ver-delets par l’ouest…
– Bien !
– Nous longerons d’un trait à cinq cents mètres pour virer face à Dahouet et nous remiser à la grotte du Dragon.
– C’est dit.
On fut bientôt en vue de l’archipel des Verdelets, car, à côté de la grande île, propriété du capitaine Alain, il y avait quatre ou cinq îlots absolument dénudés ; le varech qui en tapissait les flancs rocheux ne peut compter, en somme, pour une végéta-tion. Ces masses granitiques qui émergeaient des flots étaient autant d’écueils dont il fallait se défier, et le pilote devait connaître, à quelques centimètres près, la profondeur de ces passes dangereuses avant de s’y hasarder.
Sur le plus haut de ces récifs, qui représentait assez bien un cône tronqué et occupait le poste avancé en tête de l’archipel, un
– 198 – phare en fonte à feux fixes était campé avec la logette de son gardien.
Pour parvenir au faîte, il avait fallu tailler à coups de pic un escalier dans le roc, et l’on citait encore dans le pays comme un travail merveilleux d’audace, l’érection de cette lourde lanterne au sommet de cette aiguille de pierre.
Plus d’une fois la mer avait compromis l’entreprise, brisé les échafauds, mis en pièces les pontons et englouti les grues. On y était parvenu cependant, au prix des plus grands sacrifi-ces ; mais du moins l’entrée de la baie de Saint-Brieuc, si fatale et si redoutée des navigateurs, était devenue accessible sans pé-rils aux pilotes les moins expérimentés.
Lolif dirigeait habilement le yacht, dont il connaissait bien le faible tirant d’eau. Il frisa la base du phare en décrivant un arc de cercle gracieux, et sortant du labyrinthe des basses ro-ches, il arriva en vue d’une falaise taillée à pic, baignée par la vague, sans que le plus petit bourrelet de roc permît d’en contourner la base à pied sec.
C’était la face ouest-nord de la grande île. Du flot à sa crête, il y avait bien trente mètres, la hauteur de deux maisons de cinq étages.
– Ce n’est toujours pas par ce côté, dit Corréard, qu’on es-saiera de surprendre votre capitaine Alain.
– La montagne a ses secrets, répondit Jacques. Heureuse-ment qu’ils ne sont pas connus de tous.
– Que voulez-vous dire ?
– Vous le saurez tout à l’heure.
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Le yacht avait longé la muraille à distance. Et au moment où s’arrondissait la falaise, il s’en éloigna de quelques encablu-res avant de modifier sa marche. Puis tout à coup, sur un signe de Jacques, qui observait silencieusement les abords de l’île, Lolif vira de bord et pointa droit sur le flanc de la montagne.
Le petit bâtiment marchait à toute vapeur, et Corréard, malgré son habitude de ne s’étonner de rien, eut un mouvement d’inquiétude et ne put s’empêcher de pousser une exclamation.
– Soyez tranquille, dit Jacques en souriant, je ne me soucie pas plus que vous d’aller me briser contre ce bloc inclément ; mais ce n’est qu’une illusion d’optique.
En effet, à ce moment, comme on n’était plus qu’à dix mè-tres de l’obstacle, le yacht obéissant biaisa légèrement sur la droite, et Corréard put apercevoir distinctement l’ouverture d’une passe dont il n’avait pas, de la pleine mer, soupçonné l’existence, la banquette de rocher qui en formait l’une des pa-rois se confondant au loin avec la falaise même, comme si elle y eût été étroitement appliquée.
Bientôt le chenal se fit voûte, et, grâce au demi-jour miroi-tant qui les éclairait encore, Corréard avisa un large portique formé de plusieurs arcades qui donnait l’accès d’une grotte pro-fonde dont la mer avait pris possession.
Quand le yacht eut pénétré de plusieurs brasses dans ce lac souterrain, la nuit se fit ; mais le mécanicien sortit de la soute au charbon une torche enflammée à la main.
Et Bruno non plus que Corréard ne purent retenir leur cri d’admiration.
C’était un spectacle magique, en effet, que cette caverne immense dont la mer avait mis des siècles sans doute à creuser
– 200 – les flancs pour accomplir un chef-d’œuvre d’architecture. C’était la colonnade de Saint-Pierre de Rome soutenant un dôme de granit et se réfléchissant dans un miroir de cristal.
Le remous des flots s’arrêtait, en effet, à l’entrée de la grotte, et, seule, l’hélice du yacht, laissant derrière le léger bâti-ment un sillon écumeux, troublait la placidité de cette eau calme et transparente.
– C’est la grotte du Dragon, dit Jacques, en désignant du doigt à Corréard une silhouette bizarre qui se dressait sur l’un des côtés de la colonnade et qui, pareille à une guivre pétrifiée semblait défendre l’accès d’un palais mystérieux.
– Un hasard de la nature, qui fait de l’art par caprice et boutade, continua Jacques. Ce dragon que nous allons aborder a gueule et dents, des yeux bien creusés, des griffes visibles, des ailes déployées.
De près, une mousse verdâtre dessinait ses contours comme une carapace et le rendait plus effrayant. L’œil sombre et cave avait quelque chose de sinistre.
Cependant le pilote, sans aucun respect pour cette bête de pierre qui faisait songer à l’Apocalypse, avait jeté son ancre dans la cavité formée par l’une des ailes du monstre, et le yacht, ainsi amarré, pivotant machine en arrière de toute la longueur du câble, atteignait les pilastres de la colonnade, ou un second filin le fixa.
– Voici le falot, monsieur Jacques, dit Lolif en lui tendant une lanterne allumée.
– Hé ! Bruno, dit Caillebotte, il faut m’attendre.
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– J’attendrai, répondit l’autre simplement en se rasseyant sur la banquette du bordage.
Jacques fit signe à Corréard de le suivre et mit pied sur le sol de la colonnade.
Le sable qu’ils foulaient en marchant était d’un blanc grisâ-tre.
– C’est du sel tout simplement, dit Jacques,… et la douane ne s’en doute pas.
Au bout de quelques mètres, un couloir en ogive s’ouvrit devant eux.
– La porte secrète des Verdelets ? demanda Corréard.
– Précisément. Le capitaine Alain, qui a voulu se rendre compte des tenants et des aboutissants de sa propriété, a décou-vert la grotte, dont personne, dans le pays, ne connaissait l’existence de mémoire de pêcheur. Puis, en sondant ces arcades et ces voûtes, il a rencontré l’orifice d’un couloir qui sans doute avait été creusé à une époque reculée, puis bouché de quartiers de roche mal assemblés. Il a seul, en prenant pour cela quelques heures sur ses nuits, rétabli la communication. Mais je ne conseillerais pas à qui ne connaît les méandres de ce passage de s’y hasarder pour tenter une surprise. Voyez ce puits qui semble nous barrer la route ; celui qui y tomberait n’en sortirait jamais. Dans cette partie de l’entonnoir, la voûte est armée de roches aiguës comme les dents d’une scie ; si l’on ne marchait courbé en deux, comme je le fais, il suffirait d’un pas maladroit, on au-rait le crâne fendu. Enfin, l’entrée du côté de l’habitation, qui donne sur une ancienne carrière, et que nous allons trouver ac-cessible, parce que Le Guénic est prévenu et nous attend, est ordinairement close comme vous l’allez voir.
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Ils étaient arrivés à un petit préau circulaire qui semblait absolument fermé.
– Mais c’est un cul-de-sac, dit Corréard.
– En apparence. En réalité, c’est un puits de carrière.
Et il lui montra, en élevant sa lanterne, une échelle de fer appliquée à la paroi.
– Elle est solide, vous pouvez me suivre sans attendre. D’ailleurs, au bout de quarante échelons nous retrouvons le sol.
– Et la lumière, dit Corréard, car il me semble là-haut voir déjà la lumière du jour.
– Là-haut nous débouchons dans la principale artère, à deux pas du soleil.
Jacques grimpait comme un chat.
Corréard le suivait plus posément.
L’échelle de fer aboutissait à une plate-forme en bois de chêne munie d’un garde-fou, et où l’on prenait pied facilement.
De là on gagnait le sol de la carrière.
– Sans avaries ? dit une voix cordiale.
– Sans aucune avarie, capitaine, répondit Jacques.
Maître Alain Le Guénic, penché sur le puit, les avait enten-dus et vus monter.
– Personne à l’arrière ?
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– Personne.
– En ce cas, je vous coupe la retraite, dit maître Alain en riant.
– Nous n’avons nulle envie de nous échapper.
Le capitaine Alain avait mis en mouvement un treuil, et l’échelle de fer remontait lentement, rendant désormais impos-sible toute escalade de ce puits de trente pieds.
L’échelle était articulée en trois tronçons qui se repliaient sur le fond de la galerie. Quand elle fut remontée, le capitaine Alain referma l’ouverture béante au moyen d’une plaque de fonte qui, une fois encastrée dans son alvéole de bronze, ne se rouvrait plus sans une clef qu’il portait sur lui.
Au sortir de la carrière, ils se retrouvèrent au milieu d’un beau parc.
– Et vous avez réussi jusqu’à ce jour à cacher à tous la pré-sence de vos hôtes aux Verdelets ? demanda Jacques.
– Le secret a été bien gardé. Sauf mes sœurs et leurs maris, personne ne sait rien de la venue de la cousine Legoarrec ; en-core moins des deux jeunes gens. Ici, d’ailleurs, la curiosité peut facilement être mise en défaut. Vous savez déjà le partage que j’ai fait du terrain. La ferme et les dépendances, les hangars d’approvisionnement, mes bureaux, occupent toute la plaine et la basse plage de l’île. J’ai fait établir mon habitation person-nelle au plateau central, d’où je puis tout surveiller : c’est ma dunette.
Et toute la région qui se trouve comprise entre ma maison et la falaise, j’en ai fait mon parc de plaisance, et nul n’y pénètre,
– 204 – car il est clos d’un gros mur et défendu par un fossé profond. Justement, il se trouvait au beau milieu de ce parc un joli chalet bien abrité, caché sous les sapins, au milieu d’un parterre de fleurs. C’est là que j’ai logé ma cousine et vos protégés. Ma sœur Jeannine, la femme de Quillio, qui me sert de lieutenant sur ce navire éternellement à l’ancre, s’est chargée de veiller à ce qu’ils ne manquassent de rien,… et je ne crois pas qu’ils soient trop mal installés et servis.
– Sous ce rapport, je suis tranquille… Un chalet, un parc, dans ce petit paradis embaumé, mais c’est une hospitalité quasi royale.
– Mon Dieu ! ils ne se plaignent pas, et le jeune Thaddée a déjà pris bellement possession de tout ce petit domaine, ainsi que de la falaise, qu’il escalade comme un chat sauvage… Seu-lement, au milieu de leur joie, ils ont une impatience et un re-gret qui se manifestent chaque jour.
– Lesquels ?
– Votre absence. Chaque matin, Thaddée, qui est parvenu à s’expliquer pour moi aussi clairement que s’il avait la parole, me demande si j’ai de vos nouvelles et si vous allez arriver bientôt, et, comme jusqu’ici je ne pouvais rien lui dire, il s’en allait pen-sif et tout attristé. Vous êtes sûr aujourd’hui de les surprendre agréablement…
– Et Mme Legoarrec les a-t-elle informés des découvertes que nous avons faites sur leur famille et des événements qui les ont faits orphelins ?
– Elle a exécuté vos instructions de point en point, dans la limite que vous aviez tracée…
– Sans dire ce que l’on croit au sujet d’Hoël ?…
– 205 –
– Elle s’en est bien gardée… Le fait n’a rien de sûr… À quoi bon leur donner une fausse joie ?
– Et c’est dans cette partie du parc que vous les avez instal-lés ?…
– Nous approchons…
Corréard était en extase devant cette nature luxuriante qui, par certains arbres, certaines fleurs étranges, rappelait le tropi-que.
– Oui, c’est un pays béni, dit le capitaine Alain, et Thaddée, qui est fort sensible aux beautés de cette nature, a trouvé le nom de ce petit coin de paradis ; il l’a appelé la Terre promise. Quand je dis appelé, le pauvre garçon n’a pas pour cela recouvré la parole ; mais vous savez que sa baguette est éloquente, quand il s’avise de tracer sur le sable des lettres et des caractères, ou de dessiner quelque profil, et c’est du bout de cette baguette, après m’avoir, par sa pantomime, témoigné sa joie d’habiter dans un lieu si plaisant à son goût, qu’il écrivit ces mots sur le sol.
Et la vallée où se trouve le chalet, en découvrant mes treil-les, qui portent des chasselas déjà presque mûrs en juillet et d’énormes grappes pleines de promesses, il l’a baptisée la vallée de Chanaan, et, ma foi, nous ne disons plus autrement au-jourd’hui à la ferme. La maman Le Guénic me demande chaque soir des nouvelles de la Terre promise, et Jeannine, chaque ma-tin, en nous quittant avec ses paniers, dit : « Je vais porter mes provisions à Chanaan. »
Ils marchaient silencieusement sous bois, sur un tapis de mousse fine qui amortissait leurs pas.
– Eh mais ! dit Jacques, voyez donc.
– 206 –
Et il désignait, à la lisière qui s’ouvrait sur un charmant vallon tout ensoleillé à cette heure, un grand chêne dont le tronc bas faisait la fourche à deux mètres du sol, et dans l’ouverture des grosses branches, assis, les jambes croisées, absorbé par le croquis qu’il faisait sur son album, Thaddée, qui ne les voyait point venir.
Mais il les entendit. Une branche avait craqué sous la botte de Jacques. Il leva la tête…
Et alors l’album et le crayon et le jeune homme sautèrent en l’air comme mus par un même ressort.
L’album retomba à plat, Thaddée sur ses jambes.
Et en deux bonds il fut dans les bras de Jacques.
Ah ! comme on devinait, dans les yeux du pauvre muet, ce qu’il souffrait à ne pouvoir exprimer par des paroles toute l’étendue de sa joie ! Ah ! son ami Jacques ! Quel accueil !
Il l’embrassait, il lui serrait les mains, il s’arrêtait pour le contempler, comme s’il doutait encore de cette bonne fortune qu’il avait de le revoir.
Tout à coup il lui prit le bras et l’entraîna.
Il semblait dire :
– Qu’attendons-nous ? Je ne veux pas que Pervenche m’accuse de t’accaparer en égoïste… Elle aussi, il lui faut sa part de joie…
Et sa pantomime se faisait malicieuse.
– 207 –
Corréard était resté en arrière avec le capitaine Alain.
Et Jacques, pour obéir à l’impulsion de Thaddée, un peu aussi peut-être à l’impatience de son cœur, avait hâté le pas vers le chalet, qu’on entrevoyait coquettement posé sur le point culminant du vallon.
Quand ils furent à peu de distance, Thaddée fit comprendre à Jacques qu’il voulait ménager une surprise complète à sa sœur, et lui indiquant une allée de magnolias qui contournait le boulingrin et aboutissait tout près des fenêtres du chalet, il lui fit comprendre que par là, en marchant avec précaution, ils ga-gneraient les abords sans avoir été signalés par personne.
Ils y parvinrent en effet. Arrivés près de la maison, Thad-dée se glissa le premier en longeant la cloison vers les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée.
Il jeta un regard à l’intérieur, et se retournant tout sou-riant, il s’accroupit contre la paroi au-dessous de la première fenêtre, en faisant à Jacques le signe d’approcher à son tour.
C’était un enfantillage, et pourtant Jacques s’y prêta.
Mais non sans émotion.
Et malgré lui, quand il mit le pied sur la première des mar-ches qui le séparaient de la fenêtre, son cœur battait à rompre sa poitrine.
Il s’était avancé si doucement, qu’une seconde il put voir avant d’être vu.
Pervenche était assise près d’une table, à demi cachée par une brassée de fleurs coupées.
– 208 –
Un vase se dressait sur la table, à demi garni.
Mais sans doute quelque pensée obsédante l’avait inter-rompue dans son gracieux travail, et elle était là pensive, accou-dée, l’œil fixé vaguement sur quelques brins de myosotis qu’elle tenait de la main gauche.
Jacques se pencha en avant et son ombre le trahit.
La jeune fille leva les yeux, brusquement tirée de sa rêverie, et se dressa toute saisie, laissant s’échapper de sa main les myo-sotis, glisser à terre les fleurs étalées sur ses genoux ;… un cri étouffé par l’émotion,… deux pas en avant,… et si sa main ten-due n’eût rencontré la main de Jacques pour s’y accrocher, on eût pu croire, à sa pâleur, qu’elle allait perdre connaissance.
– Vous ! murmurait-elle, monsieur Jacques, enfin… Elle se remit, et dégageant sa main, elle la posa sur l’appui de la fenê-tre.
Jacques, la contemplant, s’était reculé d’un pas jusqu’à l’autre embrasure.
– Vous m’attendiez, pourtant, dit-il.
– Mais tant de remises et de retards avaient trompé notre attente, que je finissais par craindre toute sortes de complica-tions, et,… ma surprise, pourquoi le cacherai-je ? ma joie m’ont causé le plus vif saisissement…
Thaddée se montra.
– Voici le coupable.
– Je m’en doute un peu, l’espiègle… Ce matin, il me sup-pliait de lui permettre de vous écrire pour vous demander
– 209 – d’aller vous rejoindre. Il affirmait qu’il vous serait utile au mi-lieu des dangers que vous pouviez courir… Et malgré moi je m’associais à cette pensée, si folle qu’elle me parût, tout en me rendant compte que sa présence pourrait être pour vous une gêne et une préoccupation plus qu’une sauvegarde. Mais mon inquiétude était si vive…
– Votre inquiétude ?…
– Croyez-vous donc que j’aie pu vivre ici indifférente et in-soucieuse pendant que vous poursuiviez, par amitié pour nous, une lutte si périlleuse ? Mme Legoarrec m’a avoué ce qu’elle sa-vait de nous ; elle m’a dit les découvertes que vous avez faites. Mais ce récit, qui m’éclaire sur un passé brillant et douloureux ; ces espérances de fortune que vous nous apportez, ah ! tenez ! loin de m’enorgueillir et de me séduire, m’effrayent ; le passé, plein de deuil, me fait l’avenir plein d’épouvante.
– Que dites-vous ?
– J’ai peur de les payer bien cher, cette richesse, ce rang, cette noblesse, qui m’étaient inconnus jusqu’à ce jour… Je tremble d’être la cause d’un malheur… Songez donc à qui vous avez affaire… Ces misérables parents qui ont fait deux orphelins par le meurtre et l’incendie, hésiteraient-ils à vous frapper vous-même qui osez mettre obstacle à leurs projets ?… Cette idée me torture… À ce prix, qui voudrait d’une fortune ? Thaddée pas plus que moi… Ne pouvons-nous renoncer à cette succession fatale ?… Nous étions heureux près de la bonne Mme Legoarrec… Ici, voyez quel paradis… Nous ne sommes entourés que de cœurs d’or… On oublierait volontiers le reste du monde…
Thaddée approuva d’un signe, mais saisissant la main de Jacques, il compléta la pensée de sa sœur à ne s’y pas mépren-dre.
– 210 –
– Oui, disait-il, nous renoncerions à toute grandeur, à toute fortune pour vivre ici… mais à la condition que notre bon ami Jacques ne nous quitterait plus.
Une légère rougeur colora les joues de Pervenche. Mais elle eut la bravoure d’être franche.
– Thaddée a raison, notre Terre promise ne serait pour nous le paradis retrouvé qu’à la condition que votre place y se-rait marquée…
– Mademoiselle, répondit Jacques avec un léger tremble-ment dans la voix, votre générosité s’exagère les difficultés de la situation. Nous aurons raison de vos ennemis sans risquer la vie de personne, et l’arrivée d’Hoël, en nous fournissant un second témoin de tout ce passé d’infamie, rendra le triomphe facile et écourtera forcément et singulièrement la lutte. Une fois démas-qués, ces coquins n’auront plus aucune raison de vouloir atten-ter à vos jours, ni à ceux de personne : un crime inutile n’est pas de leur fait, et un crime ne leur rendrait pas le butin qu’ils vont perdre… Résignez-vous donc à la fortune, résignez-vous à rede-venir ce que vous êtes par droit de naissance, mademoiselle Yvonne de Kermor… Je ne me ferai pas, pour ma part, complice de ces velléités d’abdication…
Pervenche le regarda sans répondre. Mais il crut voir une larme perler au bord de sa paupière.
À ce moment, le capitaine Alain et Corréard arrivaient de-vant le chalet, tandis que la bonne Mme Legoarrec, attirée par ce mouvement inaccoutumé, descendait l’escalier extérieur en poussant un cri de joie…
– Monsieur Jacques !…
– 211 –
Mais à peine eut-il le temps de serrer les mains tendues de la vieille Bretonne un incident coupa court à ces effusions.
Le capitaine Alain venait de pousser un cri de surprise, qui les fit tous retourner du côté de la pelouse, qu’un homme fran-chissait à grands pas.
– Caradec ici, à cette heure ! dit maître Alain ; il se passe quelque chose de grave.
En effet, il était rare que le taillandier s’absentât de sa forge un jour ouvrier.
En arrivant, Guillaume jeta un regard autour de lui, tendit la main à Jacques et s’arrêta devant Corréard, qu’il voyait pour la première fois.
– Un ami, devant qui l’on peut parler, dit Jacques, qui de-vina la pensée du taillandier.
– Entrons donc, dit Guillaume.
Et, quand on fut dans le salon du rez-de-chaussée :
– J’apporte des nouvelles d’Hoël, dit-il.
Ce fut une exclamation générale.
– Vous l’avez vu ? Il est ici ?
– Non pas… mais il ne tardera pas à paraître aux Verdelets, et comme c’est un gaillard qui ne jette pas ses atouts à l’écart, il a pris un moyen adroit pour nous faire savoir son arrivée sans éveiller les soupçons.
– Comment ?
– 212 –
– Ce matin, il s’est présenté à la forge un gars dont la figure ne m’était pas inconnue, demandant à être embauché. Juste-ment l’ouvrage presse, mais on veut savoir à qui l’on a affaire. « Tu es du métier ? lui dis-je. – J’ai commencé par là, me ré-pondit-il. Puis le goût des aventures m’est venu, et dame ! vous savez, tout Breton est marin ; j’ai pris la mer et, à cette heure je reviens de la Havane, et j’en ai assez. » La désignation de la Ha-vane m’avait fait dresser l’oreille ; la façon particulière dont il avait prononcé le mot révélait un sous-entendu. Je compris qu’il n’en dirait pas plus pour le moment, tout mon monde étant à l’atelier. – « Mon garçon, repris-je, il faut au moins faire tes preuves ;… si tu as navigué quelques années, le marteau te para-îtra lourd et l’enclume te sera rebelle… – Oh ! je ne demande qu’à m’essayer, dit-il, et puisque voilà l’heure où les autres vont manger la soupe, donnez-moi ma tâche, elle sera faite et par-faite avant leur retour. » D’un clin d’œil nous nous étions com-pris, et je lui cédai mon marteau et mes tenailles pendant que l’atelier se vidait.