LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 9 sur 11

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LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Ixl’héritage des Kermor.

IX

 

L’HÉRITAGE DES KERMOR.

 

L’hôtel de Kermor était situé rue Saint-Dominique, dans la partie comprise entre la rue du Bac et la rue de Bellechasse, et faisait face à l’hôtel de Montmorency, qui devînt ensuite l’hôtel de Guerchy, et qu’habita d’Aguesseau. Venu par alliance à la maison Kermor, cet hôtel avait appartenu aux cadets d’Aiguillon et avait été construit seulement dans les dernières années du dix-septième siècle. Le style Louis XIV y régnait dans toute sa froideur, mais aussi dans toute sa majesté.

Ce jour-là, les fenêtres venaient d’en être ouvertes pour la première fois depuis la mort de la duchesse de La Roche-Jugon. Mais le suisse s’était borné à aérer les appartements du rez-de-chaussée. Il avait fait balayer, épousseter les meubles et les ten-tures du grand salon, qui prenait jour à la fois sur la cour et sur le jardin, par huit fenêtres de trois à quatre mètres de haut.

Les volets du premier étage étaient restés fermés. La raison en était péremptoire. Les appartements particuliers avaient été mis sous les scellés. Seules, les pièces du rez-de-chaussée, consacrées aux grandes réceptions, s’étaient trouvées soustrai-tes à cette mesure, sur l’avis du notaire et la décision conforme du juge de paix, qui avait pensé qu’un inventaire régulièrement dressé devait suffire pour cette partie de l’hôtel. On ne s’attendait pas alors à ce que la question d’hoirie resterait si longtemps indécise et que la procédure pour l’envoi en posses-sion du mari de la duchesse éprouverait de telles difficultés.

 

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La veille au soir, le commissaire de police du quartier était venu prévenir le suisse Borcard qu’il eût à préparer le salon et la bibliothèque attenante, qui faisait retour sur le jardin. Et il lui avait remis une liste des personnes qui devaient être admises et introduites dans le grand salon à midi précis.

– Une heure auparavant, ajouta-t-il, sur les onze heures, il se présentera un groupe de personnes que la procédure suivie appelle en témoignage. Celles-là n’ont pas à vous donner leurs noms, mais elles exhiberont un laissez-passer signé de moi, sur le modèle que voici. Vous les introduirez par la porte de gauche directement dans la bibliothèque. Mais vous laisserez fermée à clef la porte qui communique du grand salon à la bibliothèque. Et cette clef, vous ne la remettrez qu’à moi.

– C’est entendu, monsieur le commissaire.

Lorsqu’à midi, la calèche du duc de La Roche-Jugon arriva au perron, tout était prêt et le suisse sous les armes. Hercule descendit le premier et aida le vieux duc à descendre. Puis il lui offrit le bras pour monter les marches. Cette sollicitude inaccou-tumée sembla réveiller un instant M. de La Roche-Jugon de sa torpeur. Généralement, Hercule, sans plus s’inquiéter de lui, quand, par hasard, ils sortaient ensemble, laissait aux valets de pied le soin de soutenir leur maître. D’où provenait cette défé-rence subite ? Au milieu des nuages qui obscurcissaient sa pen-sée, le duc, évidemment, se trouvait subitement ramené à la vie réelle par sa surprise et cherchait l’explication de ce problème, dont il pouvait d’autant plus difficilement deviner le mot, que depuis huit jours on lui avait absolument caché la crise où se débattaient l’honneur et la fortune des La Roche-Jugon.

Et pourtant, la situation s’était chaque jour aggravée. On pouvait lire une catastrophe prochaine sur le front accablé du dernier des La Roche-Jugon. Hercule venait jouer sa dernière carte, et malgré son infatuation persistante, il avait éprouvé de

 

– 341 – tels déboires, qu’il commençait à douter de cette succession, qui lui semblait quelque temps avant si bien conquise. Sans doute rien ne lui démontrait que Me Dupeyrat se fût trop avancé en lui donnant copie des conclusions du commissaire chargé de l’enquête. Mais les déceptions s’étaient succédé si rapides pen-dant cette interminable semaine, qu’il ne pouvait dominer la frayeur superstitieuse qui s’était emparée de lui.

D’abord, aucune nouvelle de Coppola. On ne savait ce qu’il était devenu.

Le marquis s’imaginait qu’apprenant la débâcle et se sen-tant très chargé de responsabilités, il avait cru prudent de se mettre à l’abri et de les laisser se débrouiller seuls.

Mais Mme de Frégose, sans lui expliquer ses motifs, – ne pouvant lui raconter qu’elle avait prudemment mis la main sur le magot du baron, – affirmait qu’il fallait des circonstances ex-ceptionnelles, des empêchements graves pour expliquer ce si-lence et cette disparition. D’autant qu’il était parti avec Brin-d’Amour et que, par le piqueur, il eût pu tout au moins trans-mettre un mot, une lettre, un avis. Mais toutes les dépêches étaient restées sans réponse, et John, qu’on avait cru devoir en-voyer à Saint-Brieuc et sur la côte de Bretagne, n’avait pas repa-ru.

Colombin avait été révoqué le lendemain même de sa visite à Mazas, et toute sa combinaison pour séduire un des surveil-lants s’était aussitôt écroulée.

Si bien que trois jours après, la faillite de la Société univer-selle avait été prononcée, et que des mandats de comparution étaient à la veille d’être envoyés à tous les administrateurs.

Le marquis avait été prévenu officieusement que son père et lui seraient appelés le lendemain au Palais de Justice.

 

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Dans la presse même, on avait déjà insinué que l’arrestation des grands personnages qui faisaient partie du conseil, avait été discutée et résolue affirmativement par le mi-nistère.

C’était aller un peu vite en besogne, car nos hommes d’État ont trop de scrupules pour aborder franchement de telles situa-tions.

Mais le seul fait d’avoir osé imprimer la nouvelle sans crainte d’être sévèrement démenti, révélait la surexcitation ex-trême de l’opinion publique contre les auteurs de tant de ruines.

C’est à l’hôtel du Louvre, où il était descendu incognito à son retour de Belgique, que le marquis avait appris de la bouche de Jessica tout ce qui s’était passé pendant sa courte absence, et ce ne fut pas sans une sorte de répugnance qu’il reparut, le sa-medi, rue du Cirque, pour venir prendre le duc son père et se rendre avec lui à l’hôtel de Kermor.

Pourtant, si ce cap dangereux pouvait être heureusement doublé sans tempête, il se disait qu’il n’y aurait que demi-mal. Il partirait aussitôt pour Londres, et de là pour Cuba, avec une fortune dans sa poche et la perspective d’une vie nouvelle.

Et tous ses préparatifs étaient faits en conséquence. Son valet de chambre l’attendrait à partir de midi et demi, dans une voiture, rue de Bellechasse, avec les bagages, pour gagner le chemin de fer du Nord. Il avait combiné sa fuite comme un sim-ple caissier.

Quand ils entrèrent dans le grand salon, dont le suisse leur ouvrit les portes à deux battants, et au milieu duquel étaient disposés une table pour les gens de loi et un cercle de fauteuils formant demi-lune pour les parents et autres personnes convo-

 

– 343 – quées comme témoins, il n’y avait encore personne, pas même Me Dupeyrat, pour les recevoir.

Le duc s’assit pensif. Le marquis se promena du côté des fenêtres donnant sur la cour, guettant avec impatience les re-tardataires.

Il était là depuis cinq minutes, qui lui avaient paru longues d’une heure, quand le bruit d’une porte le fit se retourner. Et à son grand étonnement, de la porte de la bibliothèque, il vit sor-tir trois hommes à tenue officielle, et qu’il voyait pour la pre-mière fois. Le principal clerc de Me Dupeyrat les suivait, portant un volumineux dossier.

Puis venait un greffier, qui alla disposer aussitôt la table et s’assit au bas bout, quand les trois personnages, après avoir si-lencieusement salué le duc et le marquis, y eurent pris place eux-mêmes. Le principal du notaire s’assit un peu en arrière, déployant son dossier sur une chaise, prêt à en passer les pièces une à une à qui de droit.

À ce moment, le marquis entendit une sorte de roulement sourd, et se retournant vers la cour, il vit le suisse pousser les deux battants de la grande porte cochère et la fermer à triple verrou.

Une stupéfaction voisine de la crainte se manifesta sans doute sur la figure du marquis Hercule, car l’un des nouveaux venus, prenant la parole, crut devoir expliquer la mesure prise.

– Toutes les personnes que nous attendions, témoins et in-téressés, étant actuellement présentes à l’hôtel, j’ai donné l’ordre que les portes fussent fermées pour que l’on ne vint pas nous interrompre.

 

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Et comme le marquis, reprenant son calme, semblait, par son attitude, demander à qui il avait affaire :

– Je suis ici, reprit celui qui semblait présider, délégué en cette circonstance par M. le garde des sceaux, dont j’ai l’honneur de diriger le cabinet…

Une lumière soudaine se fit dans l’esprit du marquis. Il lui sembla qu’il avait là en face de lui un de ses principaux adver-saires, et le nom lui revint en même temps.

– M. de La Condamine, dit-il, conseiller d’État en service extraordinaire !

– Oui, monsieur le marquis, répondit La Condamine avec une inclinaison de tête, et voici mon collègue, M. le conseiller d’État Roland, chargé du rapport par la commission d’enquête de la deuxième session, et M. le substitut du procureur général Castelnau, qui nous assiste.

Si Coppola eût été présent, il eût pu reconnaître dans celui que l’on présentait au marquis avec son nouveau titre de substi-tut du procureur général, son procureur de Saint-Brieuc.

Après ces présentations sommaires, le conseiller d’État chargé du rapport prit la parole, et ses premiers mots firent dresser l’oreille au marquis.

– Monsieur le duc, dit-il, monsieur le marquis, j’ai à vous communiquer non seulement les résultats de la première en-quête faite à l’effet de vous envoyer en possession de l’héritage de feu Mme la duchesse de La Roche-Jugon, veuve en premières noces de Gabriel-Desiré comte de Kermor, mais aussi des dé-couvertes qu’une seconde enquête, motivée par un incident inattendu, vient tout récemment d’apporter à l’instruction de l’affaire.

 

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– Un incident inattendu… Me Dupeyrat, dans ses commu-nications, ne fait allusion à rien de semblable.

– La chose est naturelle… Le fait auquel se rapporte la deuxième enquête étant plus récent de date et ne s’étant même produit que vingt-quatre heures après l’arrestation de Me Du-peyrat.

– Me Dupeyrat arrêté ! s’écria le marquis en se levant tout effaré.

– Ne le saviez-vous pas ? dit M. de La Condamine. Le fait a suivi de près l’effondrement de la Société universelle. Me Du-peyrat avait joué avec les sommes appartenant à ses clients ; de nombreuses plaintes ont été déposées, et il a été arrêté à Ter-gnier, au moment où il s’apprêtait à passer la frontière.

Et comme le marquis, dans son agitation, qu’il avait peine à contenir, semblait prêt à quitter la place :

– Veuillez vous asseoir, lui dit sèchement le conseiller-rapporteur.

Puis se tournant vers le duc :

– Je dois vous rappeler en quelques mots, monsieur le duc, l’historique de la question. Lorsque Mme de La Roche-Jugon, votre femme, mourut, Me Dupeyrat produisit un testament par lequel elle vous instituait son légataire universel. Ce testament était de date récente et était motivé dans ses dispositions par la mort du fils qu’elle avait eu de son premier mariage avec le comte de Kermor et par le décès qu’elle croyait également cons-taté de la femme et des deux enfants de ce fils. Sur le vu de ce testament, l’homologation de ce legs allait vous être accordée, quand il se produisit une protestation…

 

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– Oui, dit le duc, il m’en souvient, et je m’empressai de demander le premier une enquête.

– Nous vous rendons cette justice, monsieur le duc, c’est que vous pouviez alors profiter de l’absence de l’opposant et du manque de preuves à l’appui. Mais que tout au contraire vous avez insisté, vos lettres sont là au dossier, pour que la lumière fût faite, vous déclarant très satisfait si l’on pouvait retrouver la trace des enfants que l’on signalait comme ayant survécu à leur père.

– Eh bien ! monsieur ?

– Des années se sont passées sans que la question avançât d’un pas. Les autorités espagnoles de Cuba affirmaient que Mme de Kermor et ses enfants avaient été ensevelis sous les rui-nes de l’hacienda brûlée par les volontaires ; mais, seul, le consul de France à Santiago soutenait le contraire, refusait de contresigner le constat de la disparition, et, par ce fait, mettait un obstacle régulier à votre envoi en possession…

– Il y avait là, dit le marquis, une mauvaise volonté toute personnelle, et dont son successeur a révélé les mobiles.

– Peut-être, reprit le conseiller. La suite va nous l’apprendre. Les seuls événements qui ne souffraient aucune contradiction, c’était d’abord l’incendie de la plantation du Pa-radas, l’arrivée du comte de Kermor en France, sur la côte de Bretagne, et sa mort tragique et mystérieuse dans un cabaret de Saint-Servan.

Cet appel au passé, ces souvenirs lugubres avaient réussi à tirer absolument le duc de sa torpeur. Il s’était redressé dans son fauteuil, et droit, l’œil bien ouvert, la main fermement ap-puyée sur le bec-de-corbin de sa canne, il écoutait.

 

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Le marquis, lui, dans l’attente de quelque catastrophe, sen-tait une sueur froide lui perler sur le front.

Le conseiller rapporteur continua :

– Mme de La Roche-Jugon, cruellement atteinte dans ses affections, ne survécut qu’un an à la mort de son fils, et le tes-tament qui vous institue légataire fut dicté évidemment dans la conviction que la mort avait frappé ses héritiers naturels et di-rects.

– Assurément.

– Alors vous reconnaissez que si le moindre doute était survenu avant la mort de la duchesse, elle eût fait de vous son exécuteur testamentaire peut-être, mais non son légataire.

– Je le reconnais.

– La protestation qui arriva six mois après sa mort et qui fit surseoir à l’exécution, était signée du nom d’Hoël Legoarrec. Connaissez-vous cet homme ?

– J’en avais seulement entendu parler comme du frère de lait de mon beau-fils. Il lui était dévoué, disait-on, jusqu’à la mort…

– Et même jusqu’à la folie, ajouta dédaigneusement le marquis ; il l’a prouvé d’ailleurs.

– Sa folie était honorable et vraiment raisonnable, reprit le conseiller. Il affirmait que les enfants du comte de Kermor et sa femme n’avaient pas péri dans l’incendie. Il annonçait qu’il était parti pour les retrouver et demandait péremptoirement qu’on fît bénéficier les héritiers de la grande fortune de M. de La Roche-

 

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Jugon des dispositions de la loi qui consacrent et garantissent les droits des absents pendant un certain nombre d’années.

– Il avait raison, dit le duc.

Le marquis haussa les épaules et mordit sa moustache.

– Les affirmations d’Hoël, continua le rapporteur, se trou-vèrent, à l’enquête, corroborées par l’opinion personnelle du consul de Santiago, et la question resta en suspens, privée de solution, toujours équivoque et douteuse, jusqu’au mois dernier. C’est alors que mon prédécesseur, chargé de la première en-quête, reçut, par l’entremise des bureaux des Affaires étrangè-res, un document qu’il jugea suffisamment explicite et probant pour lui permettre de prendre des conclusions, et, par son rap-port, que j’ai là sous les yeux, se basant sur les témoignages nombreux recueillis par le nouveau consul de France à Santiago, il proposa de mettre la cause en discussion et de consentir, se-lon la teneur du testament de 1869, à votre envoi en possession.

Il y eut un silence ; le conseiller s’était interrompu pour prendre quelques pièces nouvelles dans son dossier, et le mar-quis, profondément inquiet, ne le quittait pas des yeux, se de-mandant où il voulait en venir.

Au bout de trois secondes, il reprit :

– La discussion et le vote eurent lieu en séance du conseil et le résultat vous fut favorable. Un premier décret fut rédigé, dont on transmit copie à Me Dupeyrat, et on se préparait à pas-ser à l’exécution, quand l’incident nouveau dont j’ai parlé se produisit.

Il faut croire que le conseiller savait à quel point ses révéla-tions portaient sur le cerveau du marquis, car il scandait lente-

 

– 349 – ment ses paroles tout en le regardant, comme s’il se fût fait un malin plaisir de le tenir sur le gril.

– Le fait dont je vais vous entretenir devait nous forcer à surseoir, car il ne s’agissait de rien moins que de l’intervention directe de M. le garde des sceaux.

La Condamine eut un hochement de tête approbatif.

– Une série d’informations sur l’affaire était parvenue au cabinet du ministre : lettres, dépêches, rapports de police, se combinant et concordant entre eux. Il avait fait rédiger une note d’ensemble avec les documents à l’appui et nous invitait à nous assurer, avant d’aller plus avant dans la voie où nous étions en-gagés, de l’exactitude des faits et de la sincérité des témoigna-ges. Or, en première ligne, nous retrouvions le nom de cet Hoël Legoarrec, qui avait signé la première protestation, et qui, de-puis, n’avait plus donné signe de vie. Mais son silence s’expliquait. Il avait consacré ces longues années à la recherche des victimes de l’incendie du Paradas, et il s’empressait, avant de regagner la France, d’aviser l’ancien consul à Santiago, au-jourd’hui fixé à Paris, de l’heureux succès de ses démarches…

– L’heureux succès ! dit le duc ; mais alors les héritiers de Mme la duchesse sont vivants, retrouvés !

– Au moins se présentent-ils pour recueillir l’héritage… Et si l’identité est constatée, leurs droits seront-ils de nature à primer les vôtres.

Le marquis ne put contenir une sourde exclamation de rage.

– Qu’avez-vous, monsieur le marquis ? dit La Condamine.

 

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– Eh ! monsieur, un héritage de cette importance est de na-ture à exciter la convoitise de bien des aventuriers. Pour s’assurer ces millions on ne recule pas devant un crime…

– Vous avez parfaitement raison, monsieur le marquis, dit le conseiller rapporteur en lui coupant la parole, mais nous n’avions pas besoin d’être encouragés par vos avis pour nous tenir en garde contre de criminelles revendications. Cette affaire de succession Kermor, quand on l’étudie de près, est déjà toute pleine de honte et de sang.

– De honte et de sang ? s’écria le duc.

– Oh ! vous n’en pouvez rien savoir, monsieur le duc, dit le conseiller avec une réelle déférence. Tout s’est passé en dehors de vous et loin de vous. Mais aujourd’hui que nous reconstrui-sons ce passé douloureux, vous allez pouvoir juger par vous-même que mon appréciation, si grave qu’elle vous semble, est encore une atténuation…

– Que savent-ils donc ? pensa le marquis… J’ai l’air d’un coupable sur la sellette.

– Le premier document de la cause, c’est la lettre d’Hoël Legoarrec, écrite au lendemain de la mort de Mme la duchesse. Aucun fait particulier. Il ne précise rien, affirme seulement l’existence des héritiers et déclare qu’ils se présenteront. Le se-cond est un rapport du consul de Santiago. Revenant sur les faits qui se sont passés au Paradas, il déclare que, de l’enquête à laquelle il s’est livré, il ressort nettement pour lui la certitude que les volontaires de Cuba n’ont été que les instruments d’un complot particulier contre la famille de Kermor, qu’on espérait faire disparaître, et il se demande à qui devait profiter ce qua-druple crime ?

– Comment, monsieur ? dit le duc.

 

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– Attendez. Dans un second mémoire, le consul déclare que les restes de la comtesse de Kermor n’ont pas été retrouvés sous les décombres ; qu’une mulâtresse à son service, qui a péri de ses blessures, a raconté avant de mourir que la comtesse avait pu fuir par un passage souterrain, et qu’au moment où elle allait la suivre, elle avait été renversée par une poutre embrasée. D’autre part, l’embarquement du comte avec ses deux enfants est inscrit au livre de bord d’un paquebot qui faisait alors le ser-vice de la poste de la Havane à Liverpool. Nous en avons obtenu le certificat à la seconde enquête.

– Cependant, dit le duc, qui suivait ce récit avec une ex-trême attention, on m’a raconté que le comte de Kermor, mon beau-fils, avait débarqué à Saint-Malo, et que, dans une rixe malheureuse avec des matelots étrangers, il avait été tué ;… mais on le disait arrivé seul en France et de ses enfants nul ne parlait…

– C’est précisément ce qu’explique la déposition d’Hoël. Prévenu qu’on en voulait à ses jours et que ces mêmes ennemis qui n’avaient pas réussi à se débarrasser de lui à la Havane, le guettaient à son arrivée en France, le comte ne garda que son fils avec lui. Sa fille aînée resta cachée dans une ferme bretonne, et lors du guet-apens de la taverne de Saint-Servan, le petit gar-çon, effrayé par la bagarre, s’était si bien caché dans le bas d’un bahut que les assassins, bien qu’il eût été blessé d’un de leurs coups de feu, ne le découvrirent pas et crurent que le père l’avait fait emporter.

– Alors les deux enfants étaient en France et ont survécu ?

– Oui, monsieur le duc, mais il n’était pas permis à Hoël, après de telles preuves, de douter du mobile qui faisait agir les misérables ou le misérable qui avait commandé la mort du père ; aussi, pour préserver leur existence, renonçant à venger

 

– 352 – sur l’heure le meurtre de son frère de lait, s’occupa-t-il d’abord de choisir aux enfants un asile sûr, puis il partit pour retrouver la mère et recueillir les témoignages qui devaient leur assurer la libre possession de leur fortune.

– Mais enfin, qui accuse-t-on donc de l’assassinat du comte de Kermor ?

– Nous y arriverons tout à l’heure, monsieur le duc ; mais, pour ne pas perdre la filière, permettez-moi de continuer ce ré-cit d’après l’ordre de mes documents… Hoël Legoarrec, retourné à la Havane, resta des années sans fournir de ses nouvelles. Mais ses adversaires ne s’endormirent pas pendant ce temps-là. Ils réussirent à faire destituer le consul qui s’opposait à leurs visées et de plus ils parvinrent à découvrir la retraite d’Yvonne et de Thaddée de Kermor.

– Et alors ?…

– Voici ce qui se passa… Nous arrivons à des évènements très récents. Les enfants du comte avaient été confiés par Hoël Legoarrec à une de ses proches parentes qui habitait Provins. Il devenait important de les faire disparaître. Un notaire de Paris se chargea de les attirer chez lui sous prétexte d’affaires d’héritage et de les livrer à leur ennemi. Il y réussit à moitié. Les enfants, une jeune fille de seize à dix-sept ans, un jeune garçon de quatorze, après avoir été conduits par lui dans une campagne où il leur offrait un asile sûr, furent enlevés, grâce à sa complici-té, par des gens qui, sans doute, avaient mission de s’en défaire, mais qui furent déjoués dans leurs calculs par la fuite du petit garçon et l’intervention d’un étranger.

– Ce Caillebotte maudit ! murmura le marquis entre ses dents… Allons ! tout est perdu… Mais, mon père ?

 

– 353 –

Et pour la première fois, il se prit à réfléchir à l’effet qu’allaient produire sur le vieux duc ces révélations, qu’il pou-vait d’avance prévoir accablantes.

– Cet étranger qui a joué un rôle très actif dans toute cette affaire, nous apportera son précieux témoignage. Il nous redira de quelle façon son attention a été attirée dans le bois de Vin-cennes par le coup de pistolet tiré par le piqueur Brin-d’Amour sur le jeune comte de Kermor…

– Brin-d’Amour, monsieur le marquis… Vous entendez… Brin-d’Amour, votre piqueur ? dit le duc en se tournant vers Hercule. Qu’avez-vous à répondre ?

– Eh ! monsieur ! que sais-je des exploits de ce drôle, qui n’est plus même à mon service ?

– Ce Brin-d’Amour avait conduit la jeune fille dans une ha-bitation de l’île des Loups qui, d’après l’enquête, vous appar-tient, monsieur le duc, continua le rapporteur sans paraître s’être aperçu des quelques mots échangés entre le père et le fils.

Mais, cette fois, l’accusation devenait directe, il n’y avait plus à en douter.

Jusqu’où pouvait-elle aller ? Le duc, redevenu silencieux, attendit, l’œil fixé sur son fils.

– C’est de là que Jacques Caillebotte, l’étranger généreux dont j’ai parlé tout à l’heure, réussit à faire sortir la jeune Yvonne pour la mettre à l’abri, ainsi que son frère, des machina-tions de gens évidemment désireux de se débarrasser de ces deux enfants. Mais la tâche entreprise par Jacques Caillebotte n’était pas facile, car on le suivait à la trace, et les événements graves qui viennent de s’accomplir dans la baie de Saint-Brieuc

 

– 354 – prouvent à quel point ses adversaires faisaient bon marché de la vie humaine.

Le marquis eut un redoublement d’attention anxieuse. Que s’était-il passé dans la baie de Saint-Brieuc ? Il allait donc enfin l’apprendre et savoir aussi ce qu’était devenu Coppola, dont il n’avait aucune nouvelle depuis huit jours.

Le rapporteur avait pris une pièce dans son dossier et re-prit :

– C’est du retour en France d’Hoël Legoarrec qu’il s’agit ici. Son embarquement à la Havane avait été signalé, on en a la preuve, dans une série de dépêches qui ont été relevées par voie de commission rogatoire. Il était parti sur la Séraphita, et à Li-verpool, s’il fût descendu à terre, il n’eût peut-être jamais reparu en France. Mais bien au contraire, c’est la côte de Bretagne qu’il visait, et pour plus de sécurité et de mystère, se sachant suivi, il avait décidé, avec le capitaine Duclair, que la Séraphita vien-drait courir des bordées jusqu’au phare des Verdelets et que la descente s’opérerait de nuit avec la chaloupe… Mais sur la côte on le guettait à l’arrivée et la perte de la Séraphita avait été froi-dement combinée. Les principaux embrigadeurs de cet horrible drame sont connus. L’agent principal est un certain aventurier depuis longtemps recherché par la justice, et qui, j’ai le regret de le constater, monsieur le duc, occupait depuis son dernier ava-tar une situation élevée dans votre maison, une large place dans votre intimité…

– Que dites-vous, monsieur ? De qui voulez-vous parler ?

– D’un prétendu baron de Coppola.

– Prétendu…

 

– 355 –

– Oh ! son dossier a été reconstitué, et c’est même ainsi que toute la filière de cette affaire de la succession de Kermor s’est trouvée soudainement éclairée aux yeux de la justice. Cet homme qu’on avait introduit chez vous, monsieur le duc, sous le nom de Coppola, avait joué antérieurement à Cuba, sous celui de Ramirez, un rôle sanglant. C’était cet homme, en effet, qui commandait les volontaires qui mirent le feu à l’hacienda du Paradas, dans l’espoir d’y faire périr toute la famille de Kermor.

– Quoi ! s’écria le duc, cet homme que j’abritais sous mon toit, ce Coppola que vous m’aviez présenté, mon fils, comme un gentilhomme savoisien, dont l’honorabilité vous était connue…

– Eh ! monsieur, ne pouvez-vous penser ou que ces affir-mations sont dénuées de preuves ou que j’ai été trompé moi-même…

– Monsieur le marquis, dit ave sévérité le conseiller, vous avez des mots imprudents. Avant de parler d’affirmations dé-nuées de preuves, vous devriez attendre la fin de mon récit… Votre commensal, ou, si vous aimez mieux, votre ami, ledit ba-ron de Coppola est, je le crois bien, au bout de sa carrière d’aventurier, car les comptes qu’il a à nous rendre sont très considérables, et il lui faudra des années pour les apurer… et comme les agents qui le ramènent de Saint-Brieuc sont fidèles, il est à supposer que cette rois il ne faussera pas compagnie à ses juges…

La révélation était si accablante, le coup si direct, que le marquis devint blême et essaya vainement de balbutier une ré-ponse.

– J’achève ce récit un peu précipité, monsieur le duc, mais qui contient des détails dont vous devez avoir connaissance. Je vous ai dit que la Séraphita devait profiter de la nuit pour dé-barquer Hoël Legoarrec. Mais le Coppola et son agent Brin-

 

– 356 – d’Amour étaient malheureusement au fait de ce projet, et pour en empêcher l’accomplissement, ils n’hésitèrent pas à avoir re-cours au crime.

Le duc était retombé dans son fauteuil. Dans sa face pâle l’œil seul semblait vivant encore… Pourtant, il tressaillit à ce mot de crime, et ses lèvres le répétèrent avec effroi.

– On acheta et l’on grisa le gardien du phare des Verdelets, et Brin-d’Amour, secondé par un épais brouillard, put éteindre les feux. Le capitaine Duclair, trompé par cette manœuvre meurtrière, vint donner dans la région des brisants, et la Séra-phita eût infailliblement péri corps et biens, sans le dévouement du fermier des Verdelets, de ses amis, de ses parents et d’un certain nombre de marins de la côte… Ce crime atroce fut donc commis en pure perte. Brin-d’Amour, surpris au milieu de l’exécution de son infâme action, se brisa le crâne sur les ro-chers du phare. Et le principal coupable, celui qui avait tout combiné et tout conduit, vint, dans sa rage, se prendre au piège qu’il avait tendu. En effet, cet aventurier, abusant dans nos mi-nistères de relations avec de hauts personnages, qui, au-jourd’hui, le connaissant mieux, s’empressent de le renier, avait obtenu une sorte de procédure qui pouvait tromper un œil mal exercé et provoquer l’extradition immédiate d’Hoël Legoarrec. Mais l’éveil avait été donné à Paris sur ces manœuvres et les précautions bien prises pour faire avorter sa tentative. Des confrontations de la première heure résulta immédiatement la conviction que ce Coppola, qui avait fait de l’hôtel de La Roche-Jugon le quartier général de ses entreprises criminelles, était bien le Mathéo Barrabino et le Ramirez qui nous était signalé. Restaient à établir les complicités.

Le conseiller s’arrêta. Avant d’aller plus loin, il semblait inspecter le visage du vieux duc, comme pour voir s’il était en état de supporter la vérité. Ce fut le duc lui-même qui l’encouragea.

 

– 357 –

Il se redressa comme atteint par ce silence.

– Ne craignez pas ma faiblesse, monsieur, et dites sans ré-ticence tout ce que vous avez à dire. Ma maison est compromise, j’ai le droit de tout connaître.

Le marquis, une main dans son gilet, se déchirait la poi-trine de ses ongles. L’idée de quitter la place lui était venue na-turellement. Mais il s’était dit qu’au point où en étaient les cho-ses, les portes devaient être gardées.

Après un coup d’œil échangé avec ses collègues, le conseil-ler reprit :

– Ces complicités, deux télégrammes et une lettre venus de Paris à l’adresse du Coppola, à Pléneuf et à Saint-Brieuc, nous les révélèrent, et ces pièces servirent de point de départ à la nouvelle enquête, qui a pu facilement être menée à bien en quelques jours. Les conclusions du second rapport diffèrent es-sentiellement de celles du premier, car aujourd’hui la comtesse de Kermor, ramenée de Cuba par Hoël Legoarrec, sauvée du naufrage de la Séraphita, a retrouvé aux Verdelets ses deux en-fants, qu’on avait envoyés là dans la ferme du capitaine Alain Le Guénic, où leurs jours ne pouvaient plus être menacés. Les droits de la comtesse à l’héritage dont il s’agit, ne sont point contestables. Elle hérite de son mari comme survivante de la communauté et comme tutrice de ses enfants. Et quant à la for-tune personnelle de Mme la duchesse de La Roche-Jugon, sa ca-pacité successible est la même, bru et nièce de la duchesse, mère du jeune comte Thaddée et de Mlle Yvonne de Kermor, elle doit à ces divers titres être envoyée en possession, sauf protestation motivée de votre part, monsieur le duc, et c’est pour savoir de votre bouche si vous mettrez la moindre opposition aux conclu-sions nouvelles du conseil d’État, que vous avez été convoqué ainsi que M. le marquis de La Roche-Jugon.

 

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Le duc parut surpris. Il s’attendait à tout autre chose. Le conseiller rapporteur avait eu pendant un instant toute l’allure d’un accusateur. C’était bien une sorte de réquisitoire qu’il avait prononcé, et dans ses conclusions il semblait pourtant qu’il ou-bliât ses prémisses.

– J’ai dit, monsieur, répondit le duc d’une voix nette, que j’étais prêt à m’incliner devant les droits des héritiers naturels de madame la duchesse, Vous les avez retrouvés, il suffit, je fais plus que m’incliner, je suis heureux de cette résurrection. Mais sont-ce donc là vos seules conclusions ?… Vous parliez tout à l’heure de crimes prémédités, de révélations, de complicités ?…

– Monsieur le duc, j’ai dû en effet lire les faits criminels qui nous sont connus, par nécessité d’argumentation, mais il ne m’est donné à moi, ainsi qu’au conseil que je représente, que de délibérer sur des faits du domaine civil… Pour le reste, M. le procureur général Castelnau est seul autorisé à parler de façon plus explicite…

Déjà le duc se retournait vers le procureur général pour re-nouveler sa mise en demeure ; quand le marquis, jouant sa der-nière carte, s’écria :

– Monsieur le duc, permettez que je réclame une présenta-tion qui aurait dû être le premier objet de cette réunion…

– Comment ?

– Avant de céder la place à la veuve du comte de Kermor et à ses enfants, ne convient-il pas que nous soyons appelés à juger à quel point les enfants ressemblent à leur père et la veuve… à elle-même. Des héritiers qui surgissent au bout de dix années me paraissent terriblement sujets à caution, et je ne pense pas que M. le conseiller rapporteur, quelles que soient ses convic-

 

– 359 – tions, veuille considérer ma légitime curiosité comme une tenta-tive criminelle.

Le marquis, pour un instant, avait repris toute son imper-tinence.

– Qu’à cela ne tienne, dit M. de La Condamine, vous allez être satisfait.

Et, se tournant vers le greffier, qui déjà repoussait sa chaise pour se lever :

– Faites entrer la comtesse de Kermor, ses enfants et les divers témoins convoqués.

Le greffier se dirigea vers la porte de la bibliothèque et en ouvrit les deux battants.

Instinctivement le duc se leva et fit un pas en avant. La gravité de la situation avait galvanisé ses nerfs, il se tenait droit et ferme comme à quarante ans.

Le marquis, bien que provoquant l’épreuve, avait été désa-gréablement surpris de la voir si prompte, et s’il se leva, ce ne fut pas pour avancer. Au contraire, il s’accouda derrière le haut dossier de son fauteuil, comme s’il voulait s’en faire un rempart.

Le greffier, après avoir fait un signe d’appel aux personnes que contenait la bibliothèque, s’était effacé, et Mme de Kermor parut avec ses deux enfants, à la fois appuyée sur Pervenche et Thaddée et enlacée par eux.

Elle était encore bien faible et bien pâle, et son doux sou-rire, son regard vague, étonné, cet abandon machinal de sa per-sonne auraient pu révéler l’état de son esprit à des gens moins préoccupés que le duc et le marquis.

 

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Mais, en dépit du changement que les années et la souf-france avaient apporté à ses traits, le duc n’hésita pas un instant à reconnaître en elle sa nièce et la femme de son beau-fils… D’ailleurs n’avait-elle pas à ses côtés Pervenche, qui se dressait devant lui avec l’auréole de ses cheveux blonds, comme un vi-vant portrait de famille,… Pervenche, l’image de sa mère à seize ans !…

Aussi, sans plus attendre et ne voulant pas permettre qu’aucune discussion s’engageât sur ce point :

– Monsieur le conseiller, monsieur le procureur général, dit-il à voix haute, je déclare hautement et devant tous que je reconnais madame comme étant bien Charlotte-Désirée-Yvonne de La Roche-Jugon, ma nièce, fille de feu mon frère et la veuve du comte de Kermor, mon beau-fils. Et dès maintenant je dé-clare sans fondement aucun toutes les actions en revendication qui ont pu être exercées en mon nom au sujet de la succession de Mme de La Roche-Jugon ma femme, dont voici les héritiers légitimes.

Le greffier avait aussitôt transcrit la déclaration sur son procès-verbal.

Le duc se retournant vers lui, ajouta :

– Ce dont ma signature, messieurs, fera foi au bas de ce procès-verbal.

Et, prenant la plume, il parapha la page que lui indiqua le greffier.

Cependant sa voix avait réveillé un écho lointain dans le cœur de Mme de Kermor.

 

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– Mon oncle, dit-elle en faisant un pas en avant.

Mais le duc l’arrêtant du geste :

– Permettez, chère enfant, que j’accomplisse un dernier devoir.

Elle s’arrêta, sans comprendre autre chose que le geste ; il crut qu’elle se soumettait par déférence.

Et, s’adressant cette fois au procureur général :

– Le moment serait venu sans doute pour vous, monsieur le procureur général, d’établir les responsabilités et de réclamer des comptes. Mais ne pensez-vous pas que l’autorité paternelle a des droits antérieurs ?

– Monsieur le duc…

– Mme de Kermor est désormais chez elle ; votre premier soin doit être de la remettre en possession de son hôtel. Laissez-moi, pendant que vous remplirez cette formalité et la levée des scellés, entretenir quelques instants M. le marquis en particu-lier. Vous nous retrouverez tous les deux prêts à souscrire à vos désirs, quand votre mission sera terminée.

– Soit, dit le procureur général en montrant au duc un petit salon dont les fenêtres donnaient sur le jardin ; vous pouvez disposer de ce salon…

Le marquis étouffait de rage. Un instant il eut l’idée de pro-tester ; mais, parmi les témoins, il voyait des figures dont les yeux, fixés sur lui, ne lui annonçaient rien de bon. Il ne connais-sait ni Caillebotte, ni Bruno, ni Corréard, mais les traits d’Hoël étaient restés gravés dans sa mémoire, et un autre visage mena-çant se dressait devant lui… celui du capitaine Duclair.

 

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– Le père de Balbine… murmura-t-il. De celui-là pas de grâce à attendre !

Aussi quand le duc, lui montrant la porte ouverte du petit salon, lui dit :

– Venez, monsieur…

Ne trouvant plus une objection à faire et presque heureux de se soustraire aux regards de tant d’ennemis, se borna-t-il à s’incliner et à suivre le vieillard.

Sur le seuil, le duc le fit passer le premier, puis referma la porte au verrou.

 

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