LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 1 sur 11

Pages du PDF

LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Ide Bitard en Caillebotte.

I

DE BITARD EN CAILLEBOTTE.

 

Arrivé rue de Varennes, à la porte de Me Bompard, Urbain avait expédié John chez le notaire pour savoir si l’invalide était arrivé.

– Oh ! yes ! dit le groom en redescendant, il était assis là-haut, expecting son tournée…

– Bien, attendant son tour ?…

– Yes ! perfectly !

– Mais si on l’a déjà suivi, on doit savoir par où il vient et par où il s’en va ?…

– Aoh ! certainly.

– Eh bien…

– Il venait always et retournait also always to the great house, là-bas,… avec le calotte en or…

Et John, pour compléter son indication, tendit la main dans la direction du boulevard. Urbain aurait eu bonne envie de se fâcher du baragouin anglais de John, qu’il n’avait jamais pris au sérieux. Mais il était trop préoccupé de Bitard pour le mo-ment.

 

– 3 –

– Ah ! dit-il, il sort des Invalides, et y rentre…

Et il descendit du coupé.

– Restez ici, je vais me poster au coin du boulevard, et quand je l’aurai rejoint, vous nous suivrez de loin.

Le groom fit une grimace aussitôt dissimulée.

Urbain était déjà loin.

– Heureusement, murmura John en excellent français, que le cas a été prévu et que j’ai ma mouche au troisième arbre du terre-plein.

Mais cette mouche était pressentie par le jeune homme ; aussi, à peine se fut-il arrêté à l’angle de la rue de Varennes et du boulevard des Invalides, qu’il la chercha des yeux et n’eût pas de peine à la trouver.

C’était un gavroche de treize à quatorze ans, portant en éventaire une petite boîte de bois où gisaient pêle-mêle des crayons, des boîtes d’allumettes et des billes de toutes couleurs. Pour le moment, accroupi au pied d’un arbre, il jouait avec des sous, à la marelle, de l’air le plus innocent du monde.

Mais Urbain le reconnut pour l’avoir déjà plusieurs fois vu rôder aux environs de l’hôtel de la rue du Cirque.

Et il ne s’en préoccupa pas davantage. Dès lors qu’il le connaissait, il trouverait bien, au moment voulu, un procédé pour se débarrasser de son espionnage.

Posté à l’angle de la rue, il surveillait la porte du notaire, devant laquelle stationnait toujours le coupé.

 

– 4 –

Enfin, Bitard parut sur le seuil ; il sembla intrigué par la présence de cette voiture armoriée, la considéra un instant avec une défiance visible… Mais elle était vide et les laquais, immobi-les, ne semblaient pas s’occuper de lui. Il fit demi-tour tout d’une pièce, et de son pas réglementaire il gagna le haut de la rue, se dirigeant vers le point où, sans qu’il s’en doutât, l’attendait et le guettait Urbain.

Celui-ci s’était reculé d’un pas, ne voulant être vu de l’invalide qu’au dernier moment, quand il ne pourrait plus rien faire pour lui échapper.

Mais le cœur lui battait fort, quand il entendit enfin réson-ner son pas tout près de lui.

Bitard déboucha et tout d’abord ne l’aperçut pas ; il se dis-posait à traverser la chaussée, coupant droit sur les Invalides, quand une main se posa sur son épaule.

Il se retourna brusquement, prêt à se gendarmer de cette familiarité ; mais, à la vue d’Urbain, il grommela un « Mille bombes ! » inarticulé, et devint pâle.

– Il paraît, mon brave Bitard, dit Urbain en souriant, que ma rencontre ne vous cause pas une surprise des plus agréa-bles ?

– Je ne dis pas cela,… mon cher garçon… Certainement, vous êtes couché parmi mes amis, mais je m’attendais si peu et pour le moment… Je suis si pressé, voyez-vous…

– Savez-vous, Bitard, que, sur votre lettre, j’ai voulu mou-rir ?

Bitard se troubla.

 

– 5 –

– Oui, dit-il, j’ai eu tort, je ne pensais pas que ça irait si loin. Oui, on me l’a bien…

Il se reprit :

– Je me le suis bien reproché depuis ; mais faut pas m’en vouloir, monsieur Urbain, voyez-vous, je croyais faire pour le mieux.

Tout en causant ils avaient gagné le terre-plein, et le gamin aux allumettes s’était approché, les écoutant sous prétexte d’offrir sa marchandise.

Bitard, que le jeune homme retenait par le bras, faisait mine de vouloir se dégager pour le quitter.

– Oh ! vous n’en êtes pas quitte,… lui dit Urbain, nous avons trop de choses à nous dire.

Du coin de l’œil il vit le petit espion tout à fait à sa portée, et, d’un geste brusque qui devait passer pour un hasard de ren-contre, il heurta si vivement le dessous de la boîte, que les allu-mettes, les crayons et les billes, après avoir sauté en l’air comme le bouquet d’un feu d’artifice, se dispersèrent sur le sol, qui d’un côté, qui de l’autre, roulant dans toutes les directions.

– Bon ! s’écria Urbain, qui parût stupéfait de son chef-d’œuvre, quel maladroit je fais !

Et, lançant au gavroche ahuri une pièce de cent sous :

– Ramasse, lui dit-il, voilà qui t’indemnisera de ta mar-chandise avariée.

Et vivement il entraîna Bitard dans la direction de l’Esplanade, en lui glissant dans l’oreille :

 

– 6 –

– Maintenant gagnons au large, les espions de Mme de Frégose ne doivent pas entendre un mot de notre conversation…

Le nom prononcé ainsi par Urbain eut un effet magique.

– Vous connaissez cette Frégose, cette…

L’épithète se perdit dans un grognement sauvage.

– Pour que nous parlions de tout cela à l’aise, avons-nous un endroit où l’on ne puisse nous suivre ni nous relancer ?

– Bon ! l’hôtel !

Et il désignait les Invalides.

– Vous êtes sûr qu’on n’y pourra entrer après nous ?…

– Oh ! il y a des coins où l’on ne nous joindra pas ;… c’est bien ce qui m’a permis d’en faire mon quartier général chaque fois que je viens à Paris.

– Alors dépêchons,… car je vois déjà poindre la voiture, et le marchand d’allumettes va sans doute faire son petit rapport, qui mettra mes drôles aux champs.

– L’accès de l’hôtel est à peu près libre par la porte princi-pale, et nous ne pouvons les empêcher d’y pénétrer ; mais, par cette entrée, seul vous allez passer avec moi, et nous aurons ga-gné le gîte avant même qu’ils n’aient pu faire le tour.

Et sur un mot dit par Bitard au sergent de planton du poste de cette entrée latérale où il avait conduit Urbain, ils entrèrent par une poterne dans les bâtiments intérieurs.

 

– 7 –

Le groom arrivait derrière eux, assis près du cocher, sur le siège du coupé, et les vit se perdre sous une voûte, où il n’avait pas le plus petit prétexte plausible pour les suivre, en admettant qu’on ne l’eût pas arrêté au passage.

Il fit arrêter la voiture dans la contre-allée et descendit pour rejoindre le petit camelot, qui courait encore à quatre pat-tes après ses crayons et ses billes.

Quand il fut au fait de l’incident :

– On te laisse entrer et circuler dans l’hôtel ?

– Oui, dans les cours et dans les jardins. Mais quand on nous voit dans les corridors, on nous donne la chasse.

– Si bien que s’ils ont pénétré dans les chambres du caser-nement, tu ne peux les rejoindre ?…

– Et je le pourrais, voyez-vous, m’sieur Pacot, que ça ne servirait à rien.

– Comment cela ?…

– Bon ! parce qu’il se méfie…

– Le jeune homme ?

– Allez, c’est pas par hasard qu’il m’a chambardé ma bouti-que ; le coup était trop bien appliqué ; il avait combiné le truc pour se débarrasser de moi… J’avais bien vu déjà quand il a dé-bouché de la rue et qu’il me guignait au pied de mon arbre… Ça l’a chatouillé dans le nez,… il m’avait flairé, quoi !

 

– 8 –

– Hum ! mauvaise campagne… Pendant que nous restons jobardés à cette place, ils ont dix fois le temps de s’entendre.

– Pour ça,… c’est sûr.

– Et quant au Bitard, tu n’as pu encore te rendre compte comment il entre et sort de l’hôtel ?

– Ça, voyez-vous, c’est de la magie. Il n’est pas pension-naire. Il vit au dehors, c’est notoire. Eh bien ! tous les mois il vient faire visite aux vieux camarades avant d’aller chez le no-taire. Il paraît un matin dans les chambrées, le soir il disparaît, et en voilà pour quatre bonnes semaines sans qu’il montre sa calebasse. Mais jamais, là, jamais, depuis qu’il fait ce métier-là, on n’a pu savoir par quelle porte il entre, jamais on ne l’a vu sor-tir… Faut croire qu’il a trouvé un trou pour passer avec corres-pondance par les Catacombes.

– Pourvu qu’il ne m’enlève pas mon pendu par la même voie… Le baron pousserait de beaux cris… Et pourtant ça finira par là… Je sais bien que l’oiseau voit pousser ses ailes et qu’il ne demande qu’à se donner de l’air… Va toujours bricoler à l’intérieur, mon petit gouspin, dit-il au gavroche ; moi, je vais attendre correctement le bon plaisir de monsieur notre neveu.

Et il regagna le coupé.

Urbain, après avoir traversé plusieurs voûtes et plusieurs cours à la suite de l’invalide, se trouva dans la galerie de l’économat, absolument déserte en ce moment.

Là Bitard, s’étant assuré qu’ils n’avaient personne sur les talons, introduisit le jeune homme dans une grande salle vitrée qui servait de réserve aux légumes, de fruiterie, et qui avait un autre accès sur une cour de service où se trouvait une charrette de maraîcher dételée.

 

– 9 –

Dans un coin de cette vaste salle, une sorte de petite cahute en bois, vitrée, servait de retraite au comptable à l’heure des livraisons.

– Là nous sommes chez nous, dit Bitard ; nul ne viendra nous y relancer. Le préposé aux choux et aux carottes est un camarade. Et je lui dois un procédé tout à fait original pour en-trer et pour sortir d’ici et de Paris quand j’y viens ; et c’est grâce à ce procédé que j’ai dérouté jusqu’à ce jour les bonshommes qui s’escrimaient pour trouver ma piste.

– Vous avouez donc, mon ami, que vous avez rejoint Mlle Émilienne dans sa retraite ?

– Je ne puis essayer de mentir avec vous : je conviens donc de la chose ;… mais ne m’en demandez pas davantage pour le moment. Pour vous en dire plus, il faudrait que j’y fusse autori-sé… Puis vous voudriez la revoir,… ce qui serait provoquer un nouveau danger, car, d’après ce que vous m’avez tout à l’heure donné à entendre, et d’après ce qu’on nous a appris d’autre part, vous êtes vous-même sous le coup d’une surveillance particu-lière et vivez justement côte à côte avec vos ennemis…

– Douteriez-vous de moi ?…

– Pas plus que de moi-même, mon cher garçon,… mais je me défie des imprudences d’un cœur passionné…

– Oh ! je sais à qui j’ai affaire, ou du moins j’en ai le pres-sentiment ; je l’ai eu le premier jour, ce qui m’a permis d’échapper à tous les pièges qui m’ont été tendus, et je crois bien que ma présence à l’hôtel des La Roche-Jugon peut, à un moment donné, servir les intérêts de Mlle Émilienne. Je n’en veux donc pas sortira,… mais j’ai bien des observations à lui transmettre ; j’ai surpris peut-être des choses qu’il lui serait

 

– 10 – utile de connaître… De son côté, j’en suis sûr, elle a moyen de me fixer sur des points que j’ignore et qui éclaireraient mon ac-tion…

– Oui, je ne dis pas…

– Vous saviez ce que j’étais devenu, vous le constatiez tout à l’heure ; je ne puis deviner qui s’est trouvé en état de vous ren-seigner sur ce point, mais alors vous savez aussi que, sans l’avoir cherché, je me vois associé à toute cette intrigue, dont la cause et le but m’échappent. Si j’agis à tâtons, même en voulant bien faire, je puis, par mégarde, devenir dangereux au lieu d’être utile ; je puis compromettre, par ignorance, celle que je voudrais sauver ; cela me fait une situation d’anxiété insoutenable. Qu’elle consulte les amis qui la conseillent, et, s’ils ont quelque prudence, ils l’encourageront à ne pas me laisser dans les ténè-bres…

– Certainement, certainement ;… mais on peut, malgré vos précautions, que j’admets les meilleures du monde…

– Me faire suivre au jour du rendez-vous. C’est bien la chose élémentaire à laquelle ils ne manqueront pas ; mais quant à m’empêcher de leur glisser des mains, ils n’y réussiront pas, Bitard, je le jure bien. Songez donc que je ne suis occupé que de machiner la combinaison qui me permettra de leur échapper un jour entier, Eh bien ! cette combinaison, je la tiens, et si subtile et si simple à la fois, qu’ils n’y verront que du feu. Sans cela je n’insisterais pas, mon ami ; ne sentez-vous donc pas que plutôt que de tenter une démarche qui pourrait compromettre la sécu-rité de Mlle Émilienne, je me ferais couper le poignet droit ? Mais non, cette objection n’en est pas une, il ne faut pas la faire entrer en ligne de compte, car j’ai ma riposte assurée. Tablez donc seulement sur ce fait : il y a urgence à me donner les armes qui me manquent… Il est indispensable de me fournir la clef de la conduite de ceux qui ont eu la prétention de se servir de moi

 

– 11 – comme d’un pantin… Je suis au fort de la mêlée les mains vi-des… tendez-moi une hache, un couteau, un épieu, et je ferai merveille.

Bitard secoua la tête :

– Allez, ce n’est pas que la langue ne me démange, et de-puis longtemps, si je ne parle… D’autant que vous avez, en somme, quelque droit de savoir…

– Hein ?

– La chose vous touche de plus près que vous ne croyez.

– Comment ?

– Minute ! je m’entends… Ce qu’il y a de sûr, c’est que moi, voyez-vous, je vous aime de tout mon cœur… Ah ! vous me rap-pelez le beau temps… Mon colonel, alors, n’était pas…

– N’était pas ?…

– … Mon général… Suffit !… Je sais ce que je veux dire… et ce n’est pas moi qui détournerai sa… Pardon ; non ! je m’embrouille…

Urbain souriait de l’embarras du vieux soldat.

– Vous pouvez compter, continua Bitard, que s’il ne faut qu’un mot de moi pour décider Mlle Émilienne à faire ce que vous demande,… eh bien ! ce mot-là, je ne le ferai pas attendre.

– Merci.

– Maintenant il faut nous séparer… L’heure approche où je vais quitter incognito l’hôtel.

 

– 12 –

– Incognito.

– Parbleu ! il a bien fallu s’ingénier pour empêcher qu’on me suivît. Je vous expliquerai la chose plus tard ;… pour l’instant, faut que je me taise.

Urbain n’insista pas.

– Vous ne sauriez prendre trop de précautions, comme moi-même, mais nous devons du moins nous entendre pour la réponse que vous avez à me transmettre.

– Diable ! c’est juste… Par la poste, impossible,… ça laisse une trace,… le timbre.

– Aussi, n’est-ce pas de votre retraite qu’il faut me l’expédier, mais de Paris…

– De Paris ?…

– Et voici comment. Que Mlle Émilienne écrive seulement deux lignes, qui ne pourront être comprises que de moi. Si elle consent à me voir, une simple indication de localité, avec le jour et l’heure où je devrai m’y rendre, suffira. Si elle repousse ma demande, son arrêt peut se réduire à un seul mot. Qu’elle mette ce petit billet sous double enveloppe fermée. La première por-tant mon nom ; la seconde à l’adresse de M. de Sainte-Marie des Ursins, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, au pa-lais de l’Institut, 3, rue Mazarine.

– Oui ; mais il faut toujours en venir à la poste.

– Attendez… Ne connaissez-vous pas, autour de vous, des gens qu’on ne doit pas surveiller comme vous-même et qui viennent régulièrement à Paris ?…

 

– 13 –

– Oui, au fait…

– Eh bien ! une lettre timbrée est bien vite jetée dans une boîte, et celui à qui vous confierez cette mission n’a même pas besoin de savoir autre chose, sinon que vous avez des raisons toutes personnelles de vouloir que votre lettre ne soit mise à la poste qu’à Paris.

– C’est vrai,… et ça répond à tout.

Urbain griffonna quelques lignes sur une feuille de son ca-lepin.

– Voici l’adresse de M. de Sainte-Marie. Il m’aime comme un fils. Je le préviendrai dès demain ; peut-être même le verrai-je ce soir, et je puis entièrement disposer de lui.

– Ça va bien ! ça va bien ! grommela Bitard. Tenez, j’ai eu une douleur quand je vous ai vu tout à coup, je ne vous le cache-rai pas, mon cher garçon ; oui, je craignais que vous ne fussiez pas raisonnable. Dame ! vous savez, les gens passionnés, on ne leur fait pas toujours entendre raison comme on veut, et je me disais : Il est bien gentil, mais il va nous créer des embarras…

– Certes, je m’en garderai bien.

– C’est ce que je reconnais maintenant avec plaisir, et je me sens tout guilleret du résultat de notre rencontre… Car il n’y a pas à dire, si je vous repoussais, ce n’était pas sans mal au cœur. La vérité, c’est que vous me manquez beaucoup, et que plus tôt nous pourrons être… tous réunis… mieux ça vaudra…

– Tous réunis, murmura Urbain avec émotion… Ah ! voilà un moment, Bitard, que j’appelle de tous mes vœux.

 

– 14 –

– Et la meilleure chose à faire pour qu’il ne se fasse plus trop attendre, c’est de ne pas retarder mon départ, dont voici l’heure ;… autrement je serais cloué ici jusqu’à demain…

– Bon ! je pars, mais n’oubliez pas que je vais compter les jours… et travaillez à ce que la réponse chez M. de Sainte-Marie ne se fasse pas trop attendre.

À la porte latérale de l’hôtel des Invalides, Urbain retrouva le coupé et se fit aussitôt conduire rue du Cirque. En route, il combina sa version.

Avec d’aussi excellents amis, si dévoués à ses intérêts, si émus par tout ce qui le touchait, il ne pouvait avoir l’air de faire le mystérieux. Il devait au contraire jouer le rôle de l’homme confiant, qui ne peut soupçonner un calcul chez autrui, et qui dit tout sans ambages, tout ce qui le concerne, ce qui lui arrive d’heureux, comme ce qui peut lui advenir de désagréable.

Il se hâta de se présenter chez Mme de Frégose.

Mais Jessica n’était pas seule.

Le marquis, assis, à demi renversé dans une chauffeuse avec une pose abandonnée, passablement américaine, tordait sa moustache d’un air suffisamment agacé pour qu’Urbain le re-marquât.

Au salut d’entrée du jeune homme, il fit un demi-effort pour se relever sur son fauteuil, de façon à simuler un demi-bonjour, puis il se laissa retomber et reprit en silence le tortil-lage de ses poils fauves.

Mme de Frégose se trouvait debout au milieu de son bou-doir quand Urbain y pénétra après avoir été annoncé par la soubrette. Un esprit soupçonneux et jaloux aurait pu croire

 

– 15 – qu’elle était peut-être un moment auparavant très près du mar-quis, et qu’elle n’avait eu que juste le temps de faire les trois pas qui l’en séparaient, pour prendre une attitude moins compro-mettante.

Mais Urbain n’était pas jaloux, nous le savons. Il avait peu de motifs et de droits pour cela, bien que Mme de Frégose n’eût pas lutté beaucoup pour l’empêcher de conquérir sur elle les plus beaux droits du monde. Seulement l’occasion qui lui était offerte lui parut bonne à saisir pour leur faire croire que leurs plans avaient réussi, et il eut une inspiration des plus heureu-ses :

– Si je ne suis pas jaloux de Jessica, se dit-il, il est au moins important de le laisser croire, et la belle a trop de confiance en ses charmes pour douter un instant que je sois sincère.

Il joua donc le rôle de l’homme embarrassé et vexé, qui veut se retirer par susceptibilité et méchante humeur.

– Excusez mon indiscrétion, madame, je vous croyais seu-le,… sans cela je ne me serais pas permis… ; mais je me retire.

Il dit tout cela d’un petit ton aigre, en regardant le marquis du coin de l’œil.

Jessica y fut prise, et un petit sourire de triomphe se dessi-na sur ses lèvres de pourpre.

Mais tendant la main à Urbain, qui fut forcé de lui livrer la sienne, elle l’attira par une pression significative et nerveuse jusqu’au canapé, où elle le fit, bon gré, mal gré, asseoir auprès d’elle.

– Qu’est-ce qui vous prend Urbain ? dit-elle ; nous cau-sions de vous et de vos amours…

 

– 16 –

– Oh ! mes amours !

– Le marquis s’y intéresse, et nous vous attendions, dans l’espoir de vous voir revenir ravi et au comble de vos vœux.

– M. le marquis est bien bon… et me fait trop d’honneur… Mes amours… ou, pour mieux parler, les restes de mon an-cienne passion, qui m’avait mené à la folie, tombent de plus en plus en ruines.

– Que dites-vous ?

– Mon Dieu ! la vérité,… une vérité qui me saute aux yeux.

– Alors, vous n’êtes pas satisfait de votre expédition ? de-manda la belle Jessica, après un coup d’œil échangé avec le marquis.

– Je ne sais si je dois,… répondit Urbain d’un air pincé.

– Me croyez-vous de trop ? dit enfin le marquis ; et pour-tant, monsieur Ribeyrolles, tout ce qui vous intéresse me tou-che…

– Monsieur le marquis, vous me rendez vraiment confus.

Et Urbain s’inclina.

– Parlez donc, reprit Mme de Frégose, nous sommes entre amis.

Il n’y avait plus à hésiter, ou tout au moins à paraître hési-ter.

 

– 17 –

– Eh bien ! dit Urbain, j’ai pu joindre Bitard, grâce aux ex-cellents renseignements de mon oncle. Mais j’ai trouvé un homme évidemment résolu à me tenir à distance et à l’écart.

– Il vous l’a dit ?

– Il me l’a fait sentir… Je ne sais pourquoi, mais il m’a semblé qu’il n’était pas pour moi ce qu’il avait été autrefois : il semblait se défier, calculer ses paroles… J’aurais eu à me repro-cher d’avoir trahi sa confiance, qu’il n’aurait été envers moi ni plus froid ni plus réservé,… et pourtant, Dieu sait que j’avais plutôt le droit de me plaindre moi-même !… À deux ou trois fois, j’ai failli éclater, tant son attitude me révoltait comme in-juste ; mais, par réflexion, je suis parvenu à me contenir.

– Par réflexion ?

– Oui ; je me suis dit qu’après tout il connaissait mieux que moi les sentiments de Mlle Émilienne. Je m’étais flatté un jour de l’avoir attendrie ; je me trompais sans doute, et, dès lors qu’elle ne voulait pas me compter parmi ses amis, je n’étais plus qu’un importun dangereux. Dans ces conditions, toute insis-tance devenait ridicule, méprisable. Et je compris que si j’avais été regretté, on n’aurait pas cherché à me désespérer en me fai-sant croire qu’elle était morte. Puisqu’elle avait autorisé Bitard à me faire ce mensonge sinistre, c’est qu’elle avait le secret désir de se débarrasser de mon ennuyeuse personne et de ne plus ja-mais entendre parler de moi…

– Allons, vous exagérez…

– Je voudrais vous croire, et cependant, par moments, il me semble que ce serait un grand soulagement qu’on m’apporterait en m’enlevant tout espoir,… oui, quelque chose comme une délivrance…

 

– 18 –

Et il jeta à Mme de Frégose un regard merveilleusement alangui.

– Je pense, moi, dit-elle, évidemment satisfaite de l’épreuve, que vous ne devez pas vous retirer si vite sous votre tente. Bitard vous a-t-il donc absolument refusé l’entrevue que vous demandiez ?

– Pas absolument… il ne pouvait, d’ailleurs, prendre sur lui un pareil refus, et tout au moins devait-il avoir l’air, pour la forme, de s’engager à transmettre ma requête.

– Alors, vous attendez sa réponse ?

– Oui, je l’attends, sans y comptera,… malgré les promesses que je lui ai arrachées… et je ne sais vraiment pourquoi je me suis donné tant de mal… À quoi vais-je m’obstiner ? Le bonheur est-il de ce côté ? Trop de fois nous nous acharnons à courir après une chimère,… quand nous avons à notre portée une réali-té plus douce et moins trompeuse…

Et il fit mine de s’absorber dans ses pensées.

– Peut-être avez-vous raison, mon ami, dit Mme de Frégose en lui prenant la main. Je n’ose condamner vos pressentiments ; mais vous vous devez à vous-même de chercher la vérité sous les ténèbres dont on l’enveloppe… Ce n’est qu’ensuite, lorsque votre édification sera complète, qu’il ne vous sera plus permis de douter que toute liberté vous soit rendue, que vous pourrez sans remords disposer de vous-même et chercher des consola-tions,… qui ne se feront pas attendre, et viendront même au-devant de vous… Mais, jusqu’à ce que de la bouche même de Mlle Émilienne vous ayez entendu confirmer la vanité de vos espérances, il y aurait faiblesse, erreur,… qui sait ? maladresse peut-être… à ce renoncement prématuré… Le dépit, parfois, nous conseille mal, et qui peut répondre du cœur d’une femme ?

 

– 19 –

C’est souvent au moment ou elle semble de glace qu’elle est plus près de se rendre.

– Mme de Frégose a raison ! s’écria le marquis, qui semblait désireux d’insister. Tant que vous n’aurez pas revu cette jeune fille, vos craintes restent sans fondement… Mais peut-elle se refuser à une entrevue qui aurait les témoins de son choix, et ne serait pas de nature à la compromettre ?

– Elle a des précautions à prendre… Elle craint de révéler le secret de sa retraite…

– Bon ! vous n’êtes pas un homme à la trahir… Elle consentira…

– Et en ce cas, sans doute, demanda Jessica, ce Bitard vous préviendra rapidement ?

– Oui, il m’a dit posséder les moyens de me faire parvenir une lettre.

– Ici ?…

– Certainement ici ;… la faire adresser ailleurs eût amené un retard que je voulais éviter.

– Vous avez bien fait…

– Toute cette histoire est vraiment intéressante et rare, dit le marquis en se levant, et, pour ma part, je ne vous le cache pas, je vais me passionner de curiosité jusqu’à ce qu’elle ait son dénouement… Et même il me vient une idée, monsieur Ri-beyrolles : ce Bitard, cet invalide, n’y aurait-il pas moyen de le séduire ?…

– Oh ! pour cela…

 

– 20 –

– Bien entendu, c’est une extrémité ; il faudrait n’en venir là que s’il vous refusait tout rapprochement avec la jeune fille… Mais alors ne vous gênez pas, disposez de moi… et ne regardez pas à la somme.

– Je vous suis obligé, monsieur le marquis, mais Bitard ne vendrait assurément pas pour de l’argent le secret qui lui est confié.

– Il y a peu de gens absolument incorruptibles, croyez-moi, j’en sais quelque chose ; tout dépend de la somme et du procé-dé…

– C’est un ancien soldat, longtemps attaché à la personne du général Beauchêne…

– En vérité ! dit le marquis en souriant de son plus mauvais sourire.

Urbain en fut si frappé qu’il devina aussitôt que le marquis Hercule en savait plus long que lui sur les rapports de Bitard et du général.

Et le marquis pensait :

– Pardieu ! en toute autre circonstance, j’aurais déjà fait agir le général ; mais ici je ne tiens pas à ce qu’il fourre son nez et sa moustache ; ce ne serait ni convenable ni prudent.

Puis, sur nouvelle réflexion :

– Mais par le directeur des Invalides peut-être… Oui, de ce côté on pourrait agir…

Et se levant :

 

– 21 –

– Faites donc pour le mieux, mon cher monsieur Ribeyrol-les, et de nouveau, je vous le répète, en cas de difficulté, ne crai-gnez pas d’user de moi…

Urbain avait assez bien joué son jeu pour faire croire à la sincérité de son récit, à la réalité de ses doutes.

Mais la confiance n’était pas le faible du baron de Coppola, et comme, d’autre part, le rapport de John prouvait que le jeune homme avait déployé une certaine dextérité à se délivrer de ses espions, la surveillance organisée autour d’Urbain ne se ralentit pas.

Et Mme de Frégose s’emparait de tous les moments que ses travaux de laboratoire lui laissaient libres.

Mais elle avait changé de tactique. Très amicale, mais plus réservée dans ses expansions, elle laissait voir qu’elle ne se dé-ciderait à commencer son rôle de consolatrice et à le jouer sans coupures que le jour où l’on aurait retrouvé la belle Émilienne…

Ces atermoiements comblaient les vœux d’Urbain, qui plus d’une fois s’était cru à la veille d’être forcé dans ses derniers re-tranchements.

D’ailleurs il devinait fort bien que l’ayant élevé au rang de limier, on craignait qu’il ne lui prît la fantaisie beaucoup trop tôt de changer de piste.

Le quatrième jour, M. de Sainte-Marie des Ursins arriva un matin comme Mme de Frégose, Urbain et le baron se levaient de table pour prendre le café dans le boudoir de Jessica.

Et tirant de sa poche une liasse de notes :

 

– 22 –

– Tenez, mon ami, dit-il à Urbain, voici le petit travail dont je m’étais chargé… Vous allez voir que, pour être définitif, il n’y manque plus que la sanction fournie par une certaine expé-rience, dont j’ai posé la formule, et dont nous allons faire la preuve… Mais je n’ai qu’une heure à moi. Nous avons séance aujourd’hui à l’Institut. Avalez donc vite votre café, montez pré-parer ce qui nous est nécessaire, et dans quelques minutes je vous rejoins… Est-ce dit ?

– C’est dit.

Urbain, servi par Mme de Frégose, avait déjà bu d’un trait sa tasse de café.

Un regard particulier de M. de Sainte-Marie, quand il lui avait remis les papiers, lui donnait à penser que la réponse d’Émilienne était cachée dans ce petit lot de notes chiffrées par un algébriste.

Il ne se trompait pas.

Une fois seul dans le laboratoire, il fouilla anxieusement la chère liasse et trouva une petite lettre dont la suscription avait été écrite évidemment par Bitard.

Il fit sauter le cachet.

« Soyez jeudi, à midi, aux abords du château de Dampierre et promenez-vous dans l’allée qui conduit du château à la porte de Senlisse. Quelqu’un se présentera devant vous, qui vous nommera. Écoutez celui qui vous abordera et suivez-le. »

Le billet était bien de l’écriture d’Émilienne.

Dans l’emportement de sa joie triomphante, Urbain eût vo-lontiers fait voltiger à travers le laboratoire fioles et cornues.

 

– 23 –

Mais déjà Coppola montait l’escalier, précédant le secré-taire perpétuel.

Urbain se composa immédiatement la figure de son em-ploi.

Et on le trouva en pleines manipulations, les notes de M. de Sainte-Marie collées çà et là au mur ou au manteau de la cheminée.

Coppola n’avait rien soupçonné. Le savant s’était montré habile dans sa tactique, car plus d’une fois déjà il en avait usé de même avec Urbain. Et lorsque le baron les vit réellement oc-cupés à leurs analyses et tout enfiévrés par leurs observations, il se retira.

Il s’agissait maintenant pour Urbain de s’absenter vingt-quatre heures et de ne pas se laisser deviner ni suivre.

On était au mardi, et le rendez-vous était fixé au surlende-main.

Il commença à mettre à exécution le plan qu’il avait conçu et pour lequel les dispositions qu’il remarquait chez Jessica le servaient à merveille.

Toute la soirée, et durant la journée du lendemain, il parut sombre, mélancolique, préoccupé, demandant dix fois par jour aux domestiques s’il n’y avait rien pour lui au courrier.

L’antichambre du laboratoire, qui était en même temps le palier de l’escalier qui conduisait sous le porche, avait une fenê-tre donnant sur la rue ; il y passa deux heures, attendant an-xieux une lettre qui n’arrivait pas, un messager qui ne paraissait pas davantage.

 

– 24 –

Le soir, Mme de Frégose fit atteler la calèche et lui proposa une promenade au bois.

Il répondit assez amèrement qu’il avait à écrire et courut s’enfermer chez lui.

Puis il attendit la nuit pour accomplir son évasion.

Car c’était une véritable évasion.

Il avait bien étudié les localités.

L’escalier qui descendait de son appartement et du labora-toire sous la voûte de la porte cochère, aboutissait juste devant la porte de la loge du suisse. Par là il ne pouvait donc sortir sans être vu.

Mais la seconde issue de son appartement était moins pra-ticable encore, car elle donnait directement chez le baron ou dans les salons de Mme de Frégose.

Plusieurs fois, en descendant l’escalier, et se trouvant seul, il en avait étudié les dispositions.

C’était un escalier en spirale, placé dans une sorte d’entonnoir prenant jour par une lanterne vitrée placée à la par-tie supérieure et desservant uniquement le logis d’Urbain et son laboratoire, en apparence tout au moins, car aucune porte ne semblait s’ouvrir dans les parois boisées aux étages intermédiai-res.

Mais, un soir qu’il remontait chez lui, Urbain avait été frappé, à vingt-cinq marches au-dessus du vestibule, du soudain vacillement de la bougie qu’il tenait en main. S’assurant d’abord qu’il était bien seul, il inspecta le mur, et, guidé par un vif cou-

 

– 25 – rant d’air qui couchait la flamme à son approche, il découvrit une porte habilement dissimulée, aperçut dans une rainure du panneau, déguisé par une couche de peinture, le bouton d’un ressort qui jouait sous la pression du doigt, et la porte s’ouvrit.

Tout d’abord sa découverte lui parut sans intérêt.

La petite pièce où cette porte donnait accès était une sorte de réserve où l’on entassait des malles vides. Évidemment on n’y pénétrait que lorsque l’on avait à préparer les déplacements des maîtres de l’hôtel, et Urbain allait se retirer après avoir par-couru ce capharnaüm de valises et de caisses de toutes tailles, quand son attention fut attirée par la fenêtre qui éclairait la pièce, grâce à la lumière d’un bec de gaz fort voisin.

Cette fenêtre donnait donc sur la rue.

Il s’en approcha, et vit qu’elle n’était pas à plus de deux mè-tres du sol.

C’était pour lui la clef des champs.

Ne pouvait-il pas, en effet, grâce à cette fenêtre, échapper à la surveillance dont on l’entourait ? Par cette ouverture placée à six pieds du sol, il devenait facile, la maison close et tout le monde endormi profondément, de se laisser glisser dans la rue, sans aucun risque.

Qui sait même si la rentrée ne s’opérerait pas avec une égale facilité ?

Un rebord de cimaise servant de marchepied, un homme de sa taille devait atteindre à l’armature de fer du balcon, et, à la force des poignets, se hisser et grimper jusqu’à l’ouverture.

 

– 26 –

Mais il se réserva d’en faire l’épreuve seulement lorsqu’une circonstance grave lui commanderait de s’absenter secrètement de l’hôtel.

Et la lettre d’Émilienne lui en fixa le moment.

Après avoir écrit et cacheté un petit billet à l’adresse de Mme de Frégose, qu’il plaça en évidence sur une table de sa chambre à coucher, où John avait l’habitude de trouver chaque jour son courrier, il éteignit ses bougies, fit ses préparatifs en silence et dans l’obscurité, et attendit que le sommeil eût gagné tous les habitants de l’hôtel.

Il comptait les heures.

Lorsque trois heures sonnèrent, il se dit que tous les es-pions, trompés par son attitude, devaient dormir profondément et que le moment était venu.

Et les bottes soigneusement enveloppées dans des chiffons de feutre noués à la cheville, et qu’il avait trouvés au laboratoire, il descendit à pas comptés.

Il savait le nombre de marches qu’il lui fallait franchir pour arriver juste au niveau de la porte masquée, et, du premier geste, il toucha le ressort.

La porte céda, il se glissa dans l’intérieur, referma sans bruit le panneau et écouta.

Rien ne bougeait.

Éclairé par le bec de gaz, il alla doucement ouvrir la fenê-tre, dont il assujettit et cala chaque battant, pour qu’en son ab-sence le vent ne la fit pas se refermer, et il inspecta la rue.

 

– 27 –

La rue était absolument déserte.

Dans la direction du faubourg Saint-Honoré, il entendit ré-sonner le pas cadencé de deux sergents de ville. Il vit leur sil-houette traverser la chaussée, puis disparaître.

– Allons ! dit-il.

Et il enjamba la balustrade, se laissa glisser le long du mur, tout cramponné aux ferrures du balcon. Une entaille où son pied s’arrêta lui permit de regarder au-dessous de lui.

Cinquante centimètres à peine le séparaient du sol.

Il se laissa tomber sans bruit et, gagnant l’ombre, arriva au coin de l’avenue Gabrielle.

Là, il s’arrêta un instant pour examiner si rien ne se passait d’extraordinaire derrière lui, dans la direction de l’hôtel de la Roche-Jugon.

Tout était calme. Personne n’avait bougé dans l’hôtel. Au-cune lumière. Il était évident que sa fuite avait pu s’accomplir sans éveiller l’attention de personne.

Les choses marchaient au mieux. Dans la matinée, John trouverait la lettre qu’il avait pris soin d’écrire, et la porterait à Mme de Frégose.

Dans cette lettre, il jouait le désespéré. Pris d’un accès subit de spleen, il déclarait qu’il allait revoir ce coin du bois de Vin-cennes où il avait cru un jour trouver un remède à ses maux. Il promettait de ne plus se laisser aller à la tentation, mais il avait besoin de ce jour de solitude pour se préparer à la vie nouvelle qu’il voulait se faire… Il reviendrait, ayant conduit le deuil de ses illusions et délivré du passé.

 

– 28 –

Et, pendant qu’on le chercherait peut-être aux environs du lac des Minimes, il serait à Dampierre, attendant le messager d’Émilienne.

– Personne sur mes talons, se dit-il ; mais, tant que je serai dans la zone des Champs-Élysées, on peut encore me dépister…

Et, de son pas le plus rapide, il franchit le terre-plein du Cirque, traversa la grande avenue, tourna le palais Marigny, et, par le pont de la Concorde, se jeta dans le faubourg Saint-Germain.

Là, son avance était acquise, et, comme on ignorait le but de sa course, il devenait plus difficile de le rejoindre.

– J’ai tenu parole à Bitard. Personne ne m’espionnera, et j’aurai pu voir Émilienne sans compromettre le secret de sa re-traite.

Et il gagna allégrement, respirant à pleins poumons l’air frais de cette nuit d’été, la gare de Sceaux et de Limours.

À l’heure fixée il se trouvait dans la grande avenue qui mène du château de Dampierre à la porte de Senlisse…

D’abord il n’y vit personne, et crut être arrivé le premier au rendez-vous.

Mais bientôt il entendit marcher derrière lui.

Il se retourna et se trouva en présence d’un inconnu qui lui dit, le sourire aux lèvres :

– Je vous salue, monsieur Urbain Ribeyrolles.

 

– 29 –

C’était Caillebotte. Dissimulé derrière un chêne, il l’avait laissé passer en avant pour avoir le temps de le considérer.

– Vous me connaissez ?

– Seulement depuis le 25 juin.

– Hein ?

– Oui, le bois de Vincennes était très bien fréquenté ce jour-là… et, si certain baron ne m’avait pas devancé, il est pro-bable que c’est moi qui vous aurais épargné une folie que vous devez être fort aise à cette heure de n’avoir pu pousser à bout.

Urbain regarda son interlocuteur avec étonnement.

– Vous en savez bien long.

– Bien plus long encore que vous ne pouvez supposer. Mais prenez la peine de me suivre et vous en saurez bientôt tout au-tant que moii,… sur certains points du moins.

– Je suis prêt.

– Mais avant de vous conduire auprès de Mlle Émilienne, je suis chargé de vous poser quelques questions.

Et comme il vit Urbain un peu agacé :

– Oh ! ne vous gendarmez pas… et causons sérieusement. Vous ne savez qui je suis et cela vous paraît étrange que je sois déjà mêlé à votre existence et que je me pose en inquisiteur. Mais, si vous tenez à ne pas démériter de la confiance qu’on vous a témoignée en vous donnant ce rendez-vous, si ardem-ment sollicité par vous, soyez moins ombrageux et plus docile.

 

– 30 –

Urbain rougit et comprit son tort.

– Je vous remercie de la leçon, monsieur, et je l’accepte ; je ne devrais pas oublier, en effet, la grâce qui m’est faite et quels dangers on brave en m’accueillant. Interrogez-moi, et je répon-drai du meilleur gré, je vous l’atteste.

– Allons, voilà qui est bien. Et nous allons nous entendre à merveille. Car je suppose que vous n’êtes pas dupe du Coppola et que vous n’avez eu garde de vous laisser prendre aux papiers de famille qu’il vous aura produits ?

– Oh ! je tiens ce cher oncle pour un parfait aventurier, et si j’ai accepté de séjourner à l’hôtel de La Roche-Jugon, c’est que j’ai lu en partie dans son jeu et dans celui de Mme de Frégose…

– Et de quelle manière vous y êtes-vous pris pour échapper à leur surveillance ?

Urbain raconta comment il s’était rendu compte de l’aménagement de l’hôtel, et de quelle façon il en avait profité.

– Oui, c’est assez bien trouvé,… et vous comptez rentrer de même… pendant la nuit ?

– N’est-ce pas votre avis ?

– Non ;… je crois, au contraire, que, pour vous ménager une seconde fois cette sortie facile, vous devez opérer votre ren-trée par la grande porte, au vu et su de tout le monde, comme quelqu’un qui n’a aucun intérêt à se cacher. De la sorte, si on n’a pas visité cette chambre de débarras, on croira que vous êtes sorti tout naturellement au petit jour par la porte, pendant que les piqueurs et le suisse étaient occupés dans les cours… Vous avez passé sans être vu… Voilà votre version. Et votre truc reste intact : il peut resservir avec le même succès au premier jour.

 

– 31 –

– Vous avez raison.

– Tandis que si on ne vous voit pas plus rentrer qu’on ne vous a vu sortir, on cherchera, on s’ingéniera, et le Coppola met-tra le nez sur la petite fenêtre de l’entresol,… c’est immanqua-ble… Or, il peut se produire tel incident où il faille que, sans perdre une minute, vous accouriez nous donner l’éveil, ne l’oublions pas.

– Oui,… et je regrette maintenant cette fenêtre ouverte, aux battants calés ; j’aurais dû trouver un procédé pour la refermer derrière moi… On peut, de la rue, la voir ainsi béante, s’étonner et visiter la chambre.

– La précaution était inutile… Mais il n’est pas dit qu’on y regardera. Ne nous alarmons pas d’avance…

Ils étaient arrivés à la lisière du bois.

Caillebotte inspecta soigneusement les environs.

– Je crois bien que vous n’avez personne à vos trousses… Mais je n’en serai absolument sûr que lorsque nous aurons tra-versé ce taillis.

– Pourquoi ?

– C’est bien simple ; nous allons nous engager dans le bois, au plus épais, par des sentiers qui s’entrecroisent, que j’ai bien pratiqués et qui seraient un labyrinthe inextricable pour de nouveaux venus. Et je vous préviens que je ne vous conduirai pas par le plus court. Mais de quelque côté que nous nous diri-gions, nous aurons derrière nous, invisible, surveillant tout, à distance, une vigie d’arrière-garde qui ne se laissera pas prendre en défaut.

 

– 32 –

– Et si quelque espion de Coppola m’a suivi…

– Forcément il s’engagera sur notre piste, à travers boise qu ;… nous le mènerons au plus épais, et, sur un signal convenu, nous nous dérobons par un écart subit. Ne sachant plus où nous sommes passés, son fil conducteur se trouvera rompu, et je lui donne bien alors vingt-quatre heures avant qu’il s’en puisse ti-rer… Ne perdit-il qu’une heure, chose invraisemblable, nous serons hors d’atteinte quand il aura gagné la plaine.

– Une véritable ruse de trappeurs !

– Comme vous dites.

– Mais si, – ce que je crois, – personne ne m’a vu sortir ?

– Oh ! alors, rassurez-vous, la promenade s’abrégera… Nous ne vous ferons pas languir…

Ils marchèrent environ vingt minutes par des sentiers tor-tueux et si étroits, qu’ils ne pouvaient y passer de front, au mi-lieu d’une frondaison épaisse qui bornait absolument la vue à quatre pas.

Arrivé à une petite clairière que dominait un vieux chêne oublié ou épargné pour sa beauté au milieu de ce jeune taillis, Caillebotte s’arrêta et fit signe à Urbain d’attendre et d’écouter.

Et, disposant ses doigts d’une certaine façon dans sa bou-che, il lança une modulation douce et grave, à laquelle, au bout de quelques secondes, répondit le cri strident de la pie surprise au gîte.

– Parfait ! dit Caillebotte. Personne n’a pénétré dans le bois… Nous pouvons couper au plus court…

 

– 33 –

L’émotion gagnait Urbain. Il se disait que maintenant cha-que pas qu’il allait faire le rapprocherait d’Émilienne.

Et il fut pris d’une sorte de tremblement nerveux lorsque Caillebotte, lui montrant, de la crête où ils débouchèrent tout à coup, la petite vallée où se cachait la Closerie des Acacias, lui dit :

– C’est là !

– Là…

Il fut obligé de s’appuyer à un arbre et d’attendre que les battements précipités de son cœur, en s’apaisant un peu, lui permissent de reprendre sa marche.

Caillebotte le suivait du coin de l’œil sans mot dire, mais très content de son examen.

Il y avait là tous les indices d’une passion sincère et vraie, il n’en pouvait douter.

Et d’ailleurs Urbain, après sa petite pique d’amour-propre, si promptement rachetée, avait gagné peu à peu toutes ses sym-pathies.

– Pardonnez-moi, dit Urbain, cette faiblesse, mais il y a si longtemps que j’appelle de mes vœux sans succès ce quart d’heure de joie ,… que je me sens comme anéanti au moment de revoir cette amie si chère que je croyais à jamais perdue pour moi…

– Hé ! je suis loin de vous en vouloir de cette preuve de la profondeur de votre affection… Mais prenez courage… Quand il a été question de vous faire venir à Méridon, on m’a consulté et,

 

– 34 – je ne vous le cache pas, vous sachant sous la coupe du Coppola, craignant une imprudence, une étourderie de jeune homme, j’hésitais un peu… Mais Mlle Émilienne a une telle foi dans votre loyauté, un tel regret aussi de l’acte de désespoir dont elle fut indirectement la cause, qu’elle nous a tous convaincus… Si vous êtes ici, c’est bien par sa volonté et son désir, énergiquement exprimés et soutenus…

Comme ils s’engageaient dans le chemin creux, un étranger parut à l’entrée du sentier qui descendait également du bois, – étranger pour Urbain seulement, – car c’était Corréard.

– Eh bien ? fit Caillebotte.

– Nous pouvons agir sans inquiétude. M. Ribeyrolles a par-faitement déjoué toute surveillance.

– On me cherche peut-être au bois de Vincennes, dit en souriant Urbain, qui avait parlé à Jacques de sa lettre à Mme de Frégose.

– Je le crois assez volontiers… et s’il en est ainsi, nous leur donnerons satisfaction.

– Comment ?

– Oui, s’ils vous cherchent bien, ils vous y trouveront.

– À Vincennes ? Je ne saisis pas.

– Laissez faire, je vous expliquerai cela plus tard.

Déjà il faisait jouer le ressort qui ouvrait la porte de l’habitation de Mme Saint-Ange.

 

– 35 –