LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 3 sur 11

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LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Iiibruno.

III

 

BRUNO.

 

Ce matin-là, Mme Veronica Saint-Ange avait reçu deux let-tres à son adresse. Mais toutes deux avaient une double enve-loppe, portant simplement, dans le coin à gauche, un petit pa-raphe ressemblant fort à la première lettre du nom de Jacques.

Elle s’empressa de rejoindre Caillebotte au jardin.

– Voici votre correspondance, mon ami, lui dit-elle,… Saint-Brieuc et Paris.

Jacques ouvrit d’abord la lettre de Saint-Brieuc.

C’était une missive courte et affectueuse de Pervenche. Elle lui donnait des détails sur leur installation. Elle se sentait là bien cachée, sous la garde de cœurs dévoués ; mais elle ne pou-vait s’empêcher de désirer son prompt retour. Tant qu’il était loin d’elle, sa sécurité et celle de son frère ne lui semblaient pas complètes. Peut-être exagérait-elle ses craintes sans en avoir conscience ; peut-être un esprit clairvoyant aurait-il pu lui faire avouer que ce qu’elle prenait pour de l’inquiétude n’était que le vide causé à son cœur par l’absence d’un ami qui, chaque jour, lui devenait plus cher à son insu.

Caillebotte soupira.

La lettre était charmante et lui laissait une impression de trouble.

 

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Et, pour chasser l’idée importune qui lui venait trop sou-vent en tête, il s’empressa d’ouvrir l’enveloppe de l’autre lettre.

Celle-là était de Tonton et contenait ces seuls mots :

« Bruno veut parler. Matagrin dit qu’il y a urgence. »

Jacques se souvint aussitôt de la promesse qu’il avait faite au blanchisseur, et que les événements précipités de ces derniè-res semaines l’avaient empêché de tenir.

Mais il était peu disposé à s’embarquer dans une nouvelle affaire.

Et il lui tardait de partir pour la Bretagne dans les vingt-quatre heures.

D’autre part, l’insistance de Matagrin lui donnait à réflé-chir.

Peut-être, après tout, en serait-il quitte pour un bon conseil.

Et pouvait-il refuser, surtout si les circonstances étaient graves, comme devait le lui faire croire la phrase de Mme Mouton ?

Il connaissait la discrétion extrême de Matagrin.

– Consultons Corréard, se dit-il.

Le policier avait des principes.

– Ne jamais refuser une confidence. Dans le nombre, il peut, sur dix, y en avoir neuf de sottes et de ridicules ; mais c’est

 

– 59 – en les supportant avec patience que vous arrivez à la dixième, qui sera une trouvaille.

Cette théorie, malgré son allure paradoxale, avait du bon ; Caillebotte, par lui-même, en savait quelque chose. Si les ba-vards l’avaient maintes fois agacé et énervé, souvent aussi les esprits troublés avaient laissé échapper des lumières qui l’avaient servi et guidé.

– J’irai donc à Paris, ou plutôt à Charenton, ce soir, dit-il à Corréard.

– Soit, répondit l’autre, nous irons à Charenton.

– Pourquoi tous deux ?

– Pourquoi ? mais tout simplement parce que je ne vous ai pas tiré de la Conciergerie pour que l’on vous y refourre une se-conde fois.

– Qui peut me chercher de ce côté ?

– Qui sait ? Il ne doit pas vous arriver… ça… que je ne le sa-che… Laissez-moi donc me constituer votre garde du corps. D’ailleurs, nous avons tout loisir de faire cette expédition en-semble. Nos préparatifs sont parachevés ; nous n’attendons qu’un dernier renseignement de la baronne de Prades pour nous mettre en route, et je ne crois pas qu’il nous parvienne avant deux jours. D’autre part, la lettre qui vous vient de Saint-Brieuc ne vous annonce, m’avez-vous dit, aucun changement dans la situation. Sachons ce que veut le Bruno… D’autant que je ne serai pas fâché de le connaître moi-même… D’après ce que je sais, c’est un homme d’exécution… de trop d’exécution peut-être, et le moment peut venir où nous aurons besoin d’un per-sonnel en sous-ordre suffisamment solide… Ne pourrait-on pas

 

– 60 – le recruter ?… Quand il s’associerait, par hasard, et pour une fois, à une bonne action, il ne s’en porterait pas plus mal.

– Oui, c’est un point de vue. Il a sans doute quelque vieil arriéré judicaire dont la liquidation l’inquiète. Vous pouvez, plus que tout autre, m’aider à le rassurer, et, en ce cas, il est à nous. D’autant que Matagrin l’y poussera.

– Procédons alors à notre toilette.

Corréard s’était fait suivre à la Closerie des Acacias par une malle amplement fournie de costumes et d’accessoires les plus divers. Et comme, avec Jacques, il lui fallait être prudent pour deux, il ne se gênait pas pour le contraindre à l’imiter dans ses transformations, toujours raisonnées et logiques d’ailleurs.

Caillebotte, ne discutait pas les précautions utiles. Livré à lui-même, il pouvait les oublier quand sa sûreté était seule en jeu. Mais il n’avait jamais l’oreille fermée à un bon avis.

Il monta donc avec Corréard à l’appartement qu’occupait le policier.

Un quart d’heure après, Jacques représentait un superbe compagnon charpentier, et Corréard était le plus parfait spéci-men des garçons de cave de Bercy.

Évidemment ils devaient passer inaperçus à Charenton, où l’on coudoyait, du matin au soir, des gens de même sorte.

Et, sous ces costumes, ils avaient la facilité de circuler de jour, sans craindre les espions, au lieu d’attendre la nuit pour se glisser mystérieusement à Paris.

Avant de partir, Caillebotte demanda à Mme Saint-Ange si elle était prête à tout événement.

 

– 61 –

– Nous avons obéi à vos prescriptions, Émilienne et moi ; à votre premier signe, à la première alerte, nous pouvons déguer-pir, portant tout notre bagage et toute notre fortune dans une valise de la dimension d’un grand nécessaire.

– Et sans laisser derrière vous de traces qui permettent de vous joindre ?

– Nous avons tout vérifié. Pas un papier, pas une lettre qui puisse fournir un indice n’a échappé au feu.

– C’est parfait.

– Prévoyez-vous donc qu’il nous faille bientôt prendre ce parti extrême ?

– Oui,… car j’ai réfléchi…

– Ah !

– Et je trouve qu’il serait imprudent de vous laisser seules ici avec Bitard pendant que nous serons en Bretagne.

– Douteriez-vous d’Urbain Ribeyrolles ?

– Lui !… il se ferait couper en quatre.

– Mais alors ?…

– La révélation peut venir d’autre part. Coppola ne s’endort pas. Le marquis a sa police,… et puisque aussi bien nous avons une retraite sûre à vous donner…

– Nous rallierons l’arrière-garde au premier commande-ment, dit en souriant Mme Veronica. N’est-ce pas, Émilienne ?

 

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– Mais si j’en crois Pervenche, répondit la jeune fille, nous serons le mieux du monde dans la petite maison verte de la rue Burcq.

– Eh bien ! à notre retour, nous en recauserons, mes chères amies.

Et pour ne pas se rencontrer à la porte de l’habitation avec des gens du pays, que leurs déguisements auraient pu surpren-dre et faire jaser, Caillebotte et Corréard gagnèrent les ruines et, par les caves de la tourelle, arrivèrent à une petite brèche dissi-mulée sous les lianes et qui s’ouvrait sur un fossé voisin du chemin creux.

Là, les mains dans les poches et la pipe à la bouche, ils avaient l’air de deux artisans parisiens qui revenaient de faire l’un un devis de charpente, l’autre une mise en bouteilles.

Ils étaient au-dessus du soupçon.

Aussi le trajet se fit-il sans encombre.

Arrivés à Charenton-le-Pont, Corréard indiqua à Jacques un petit cabaret placé sur le quai, à vingt pas du viaduc du che-min de fer.

– C’est là que vous me retrouverez et que vous viendrez me prendre, si vous avez besoin de moi, car je ne dois pas vous ac-compagner chez Matagrin. Ma présence entraverait les confi-dences de son frère. Ce n’est qu’ensuite, lorsque vous serez édi-fié et que vous l’aurez prévenu de notre entente parfaite, que je pourrai paraître utilement… Je vais seulement vous accompa-gner jusqu’aux environs du logis pour reconnaître le terrain, après quoi je reviens me terrer dans ce trou, dont le patron est de mes amis…

 

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– Ah !

– Oui, c’est un dénicheur excellent, auquel nous devons plus d’une trouvaille.

– Mais peut-être alors sait-il ?…

– Que je suis à pied ?… c’est improbable ; on ne public pas en général le bulletin de nos petites révolutions intérieures ; mais le saurait-il par quelque hasard, il n’en sera pas moins dis-posé à me servir ; je n’ai qu’à lui dire alors que je travaille pour mon compte, et qu’il y a gras… à gagner. Le reste lui importe peu.

Matagrin était dans son étuve, quand Zoé vint lui dire qu’un compagnon charpentier l’attendait dans la cour.

Du plus loin, à la tournure, il reconnut Caillebotte et s’empressa.

– Ah ! bon ! dit-il à Zoé, je sais ce que c’est. C’est pour la nouvelle buanderie sur le jardin. Nous avons un devis à faire… Tu diras qu’on nous laisse tranquilles… Nous allons voir si le plancher du grenier peut s’emmancher avec la charpente nou-velle.

Et, après l’avoir congédiée, il entraîna Jacques dans un couloir qui conduisait à la fois au jardin et à l’escalier des étages supérieurs.

– Ah ! ma foi ! lui dit-il, vous arrivez bien. Je crois que j’aurais eu peine à le retenir vingt-quatre heures encore. Il faut qu’il ait quelque diable à ses trousses.

– Il voulait partir ?

 

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– Oui,… à ce que j’ai compris… Chaque matin il demandait après vous,… et quand j’ai dû lui dire, d’après Mme Mouton, que vous pourriez être retenu longtemps loin de Paris par les affai-res qui vous occupaient, il a perdu patience… C’est pourquoi j’ai insisté pour qu’on vous écrivît… J’ai pensé que vous m’excuseriez, vu l’intention.

– Certes,… et vous le voyez, d’ailleurs, mon brave Matagrin, j’avais un jour de liberté, et je suis accouru.

On était arrivé au sommet de l’escalier.

Matagrin ouvrit la porte d’un premier grenier de vaste di-mension.

Puis, montrant à dix pieds un plancher qui commençait à la charpente et formait un large appentis comprenant une bonne moitié du grenier :

– C’est là que vous aller le trouver.

– Bon ; mais c’est bourré de paille…

– Sur le devant.

– Puis il faudrait des ailes pour monter là.

– Ou une échelle, et en voici une.

– Alors il est prisonnier dans sa cachette ?…

– Ah ! bien, oui,… est-ce qu’il aurait consenti ? Il a là-haut une corde à nœuds bien attachée, qui lui permet de descendre et monter sans le secours de personne… D’ailleurs, c’est lui qui a tout combiné à sa guise.

 

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– Et il vit là, dans l’obscurité ?

– Mais non,… attendez,… vous allez voir…

Matagrin s’assura d’abord, en refermant la porte de l’escalier, que personne ne les avait suivis et ne pouvait les en-tendre, et tout un dressant l’échelle couchée le long de la mu-raille, il fit entendre un léger sifflement.

On entendit comme le froissement d’une botte de paille.

– C’est lui !…

Les bottes de paille qui comblaient le milieu de l’appentis se dérangèrent, laissant le passage d’un homme.

Mais personne ne se montra encore.

– C’est M. Jacques, dit simplement Matagrin.

– M. Jacques ! répondit l’homme, encore invisible… M. Jacques ! et sa voix tremblait d’émotion. Amène l’échelle, vite, que je l’arrime, et montez…

Jacques monta le premier et vit qu’un couloir sombre dans sa partie antérieure et clair dans sa seconde révolution, parce qu’il formait un angle aigu, avait été fort habilement ménagé dans l’amoncellement des bottes de paille et des sacs d’avoine qui remplissaient les premiers plans de ce second grenier, for-mant une muraille de deux mètres. Au delà, l’espace libre se trouvait en pleine lumière, grâce à un grand vitrail ouvert hori-zontalement sur la toiture. Dans un angle, une sorte de meur-trière permettait aussi de voir au dehors, sur le jardin.

 

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Du reste, l’installation était assez confortable. Matagrin avait réussi à monter là une couchette et quelques vieux meu-bles. Il y avait même à terre un grand morceau de tapis en assez bon état.

Mais peu importaient à Jacques ces détails, c’était de l’homme qu’il s’occupait.

Pour la première fois depuis vingt ans, ou à peu près, il le revoyait en face.

Et sans doute ce premier examen amena sur les lèvres de Caillebotte un sourire attristé, car Bruno secouant la tête :

– Oui, c’est moi, dit-il, assez peu semblable au Bruno que vous avez connu, un écervelé, un diable, un fou, dont la face in-souciante et rieuse, pouvait parfois traduire des regrets, mais non des remords. Aujourd’hui, mon masque trahit, malgré ma volonté et en dépit de mes efforts, les vingt années de vie infer-nale que j’ai menée.

Il disait vrai.

Le jeune homme avait pu être beau, l’homme fait était si-nistre. Sa tête rasée, ses yeux caves, sa face grimaçante de rides précoces, sa peau tannée et brunie par les soleils mexicains, sa bouche, dont le rictus était démesurément agrandi par une cica-trice profonde qui se prolongeait sur la joue gauche, en partant de la commissure des lèvres, une singulière mobilité du regard toujours en quête, aurait-on pu croire, d’un danger prochain ou d’un ennemi caché, composaient une physionomie capable de faire fuir des enfants, de faire évanouir une femme.

Cependant, au milieu de tout cela, Jacques devina une der-nière lueur de conscience. Chaque fois que le regard de Bruno

 

– 67 – osait se fixer sur le sien, il y lisait comme la supplication muette d’une âme qui cherche le pardon et la pitié.

Aussi, sans hésiter, lui tendit-il la main gravement, affec-tueusement, et comme Bruno semblait se demander s’il oserait toucher cette main de la sienne :

– Tu as souffert,… tu t’es racheté,… et si je puis t’aider à re-trouver ta foi en toi-même et à combler les abîmes du passé, compte sur moi.

– Matagrin avait raison… Vous êtes bien l’homme qu’il me faut… Asseyons-nous.

Il offrit une chaise à Jacques et prit un escabeau.

Matagrin s’assit sur un sac d’avoine, dans un coin de la pièce.

Après un instant de recueillement, Bruno se décida.

– Je n’ai pas à vous raconter ma jeunesse. Elle se résume en deux mots. J’étais le dernier né, et l’on me gâta. Même mes frères avaient pour mes sottises d’enfant une indulgence dont ils ne mesuraient pas les résultats. Matagrin était toujours prêt, quand je fus jeune homme, à cacher mes fredaines et à réparer mes fautes, et me sachant excusé d’avance par ceux qui m’aimaient, je me laissais aller aux erreurs de mon tempéra-ment, à mes appétits croissants, aux vices de mon caractère, sans m’inquiéter des conséquences et sans voir la pente où je glissais.

Toujours affolé de plaisirs, je courais les sociétés où l’on s’amuse, peu scrupuleux sur le choix de mes amitiés. On m’avait élevé pour être un bourgeois au lieu de faire de moi un travail-leur.

 

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On m’avait mis en pension, puis au collège. J’avais même pris à l’École de droit mes inscriptions, sinon mes grades ; de sorte que le milieu où vivait ma famille, milieu honnête et de gens au dur labeur, ne pouvait convenir à l’étudiant parisien, qui ne reparaissait guère à Charenton que lorsque sa bourse était vide et qu’il avait besoin de la remplir.

Mais bientôt les quelques carottes que je réussissais à tirer à mes parents, à mes frères, à mes amis, si nombreuses et si fré-quentes qu’elles fussent, ne purent suffire à satisfaire à mes be-soins. Pendant un temps, le jeu me vint en aide… Oui, je courais les tripots et aussi les quelques salons faciles où l’on est admis sans contrôle sérieux, sur sa bonne mine…

– Oui, ces salons qui surgissent brillants et bruyants, un beau soir d’hiver, où le Parisien passe par curiosité, le monocle à l’œil, puis s’esquive, sachant bien que le sol est mouvant, et qu’avant le carême le commissaire-priseur viendra siéger à la place du piano à queue.

– C’est ainsi que je vous vis passer un soir, en curieux, un sourire dédaigneux aux lèvres.

– Moi ?

– Et vous ne vous doutiez pas alors de mon existence ; vous ne savez même pas encore aujourd’hui l’influence que vous avez eue sur cette période de ma vie.

Caillebotte, étonné, le regarda d’un air interrogateur ainsi que Matagrin.

– Oh ! je ne vous accuse pas de mes erreurs, poursuivit Bruno ; c’est la fatalité qui s’en est mêlée, mais elle a voulu

 

– 69 – qu’en jouant votre rôle d’honnête homme, vous ayez ruiné les espérances d’un coquin qui m’a entraîné à sa suite et m’a perdu.

– Expliquez-vous.

– Dans nos soirées d’étudiants, j’avais beaucoup admiré un jeune homme de Limoges pour son adresse au billard. Je l’avais connu d’abord au café de la Rotonde, qui était situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue de l’École-de-Médecine. Mon Li-mousin se faisait appeler d’Ardant d’Oradour et se donnait de la baronnie. Très brillant, beau parleur, passé maître à tous les jeux, il menait un train au-dessus des ressources des étudiants, ses amis. Il racontait qu’il attendait la réalisation d’une pro-messe faite par le ministre des affaires étrangères, et que le premier poste vacant d’attaché à une grande ambassade lui re-venait de droit…

– D’Ardant d’Oradour, dit Caillebotte, il me semble en effet que ce nom…

– … Ne vous est pas tout à fait inconnu, mais il a pu fuir vo-tre mémoire, car vous aviez sur le personnage qui nous éblouis-sait alors des données que nous ne possédions pas, et, sachant son véritable nom, peut-être n’avez-vous pas prêté grande at-tention au pseudonyme dont il s’était affublé.

– C’est possible,… mais continuez,… car déjà je crois être sur la voie.

– D’Oradour, me croyant sans doute d’un caractère plus fa-cile à séduire que les autres, me témoignait une amitié particu-lière et m’associait volontiers à ses parties de plaisir… Je m’inclinais devant la supériorité de son expérience, ce qui le flattait en premier lieu ; puis, sachant mon origine et que le monde m’avait été absolument fermé jusque-là, il ne craignait pas sans doute que je fusse en état de scruter sa vie ; il était as-

 

– 70 – suré que je le croirais sur parole, et que je répondrais même de lui corps pour corps, avec l’entière bonne foi d’un naïf.

– Et cela l’arrangeait ?

– Peu à peu, il en vint aux confidences, et me dit ses projets d’avenir. Il avait trouvé le moyen de s’insinuer fort avant dans l’intimité d’une jeune princesse hongroise mariée au fils d’un ancien hospodar de Valachie. Il l’avait rencontrée sur la plage de Dieppe et sauvée, dans une promenade au château d’Arques, de je ne sais quel danger. La reconnaissance lui ouvrit les portes et la mère le favorisa. En effet, la mère de la princesse Alessandri était une excentrique, et il avait eu promptement fait de se ren-dre maître de son esprit.

Bruno s’interrompit un instant :

– Je vous parle de tout cela, dit-il, comme je le vois main-tenant, mais alors je ne connus que le côté romanesque de l’aventure, et jusqu’à votre intervention je crus d’Oradour sin-cère et ne devinai pas par quels moyens il comptait arriver à ses fins.

– Oui, oui, répondit Jacques, qui murmurait entre ses dents : la princesse Alessandri… d’Oradour…

– Bref, aidé par la mère de la princesse, il surprit si bien les secrets du mari, il excita si fort la jalousie de la jeune femme, une enfant crédule, au caractère passionné, et facile à pousser aux résolutions extrêmes, qu’à la faveur d’un scandale qu’il avait machiné lui-même, une rencontre dans un petit théâtre où le jeune mari se montrait avec sa maîtresse, la rupture fut com-plète, et, grâce aux lois roumaines sous l’empire desquelles était rédigé leur contrat, le prince et la princesse divorçaient au bout de six mois.

 

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– Et maintenant je suis tout à fait sur la voie, s’écria Jac-ques, la mémoire m’est revenue. Je m’intéressais fort à Alessan-dri, un brave garçon, un peu léger, mais qui adorait sa femme et que cette rupture avait désespéré. Il avait compris qu’une in-fluence étrangère s’était dressée entre eux.

L’affaire avait été menée trop rondement pour que la vo-lonté hésitante de sa femme n’eût pas été étayée de quelque mauvais vouloir résolu et intéressé à ce divorce. Je me chargeai volontiers de déchiffrer l’énigme et j’arrivai à voir clair dans le jeu de votre d’Oradour assez à temps pour l’empêcher de re-cueillir le fruit de ses perfidies, assez à temps surtout pour sau-ver Trinka, – n’était-ce pas le nom de la princesse ? – pour la sauver d’une alliance infamante avec ce…

Jacques s’était arrêté brusquement au moment de pronon-cer le nom de d’Oradour.

Il se frappa le front, et, se levant avec agitation, la surprise et la satisfaction l’empêchant de demeurer en place :

– Pardieu ! dit-il, je ne m’attendais pas, quand vous avez commencé votre récit, à en tirer le bénéfice que j’y trouve.

– Comment ?

– Mais vous m’apportez la plus importante des révéla-tions ; vous me donnez les armes les plus terribles contre un drôle que je vise en ce moment même…

– D’Oradour ?

– Oh ! d’Oradour… Vous avez dû vous-même, depuis, si vous ne l’avez pas perdu de vue, et ne m’avez-vous pas dit qu’il avait été votre mauvais génie ? vous avez dû lui connaître d’autres noms…

 

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– Oh ! pour cela…

– Il a dû en changer souvent. À cette époque, il en était déjà à sa troisième transformation.

Le d’Ardant d’Oradour, avec sa baronnie, cachait un ser-gent-fourrier de la légion étrangère condamné à trois ans de fers pour avoir mangé la grenouille ; évadé avant d’avoir subi sa peine, il s’était sauvé à Madère et de là en Portugal.

Dans la légion étrangère, il s’appelait Barrabino, et c’est, je crois, son véritable nom ; car il est Génois ; – à Lisbonne, on le nommait Juan Santos ; mais compromis dans la fameuse affaire du vol des bijoux de la cathédrale et relâché faute de preuves, il avait fait un plongeon en Espagne, où il a dû vivre dans la mon-tagne jusqu’à l’époque où, couvert par la prescription, il osa re-passer en France.

Il avait sans doute amassé, avec les amis de la sierra, d’assez jolis bénéfices ; car, de retour à Paris, après une petite promenade en Limousin, où il alla se créer un semblant d’état civil, par un tour de sa façon qui n’était pas maladroit, – il mena un certain train, se lança dans ce monde étranger que vous avez décrit, cherchant sa proie, tout en fréquentant par goût les ca-fés, où il se rencontrait avec la jeunesse des écoles, espérant sans doute y trouver quelques instruments dociles pour ses pro-jets, quelques complices inconscients pour ses fourberies.

– Je ne connaissais rien de ce passé, dit Bruno, et sur sa rupture avec la princesse Trinka Alessandri, il se montra fort réservé ; j’appris seulement que c’était vous qui aviez fait avor-ter ses espérances, qui l’aviez séparé de la jeune femme, et cela pour réunir les deux époux, qui partirent presque aussitôt pour leur terre de Hongrie.

 

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– En effet, je démasquai à temps le Mathéo Barrabino, je pus édifier Trinka sur l’homme à qui elle se préparait à livrer sa fortune et sa vie,… une fortune colossale, que le coquin croyait tenir déjà quand son passé se dressa tout à coup devant lui par ma voix… Mais j’avais presque oublié cette histoire de ma jeu-nesse, et quand je me suis retrouvé dernièrement en face de ce dangereux aventurier, son dernier avatar me dérouta, sans me laisser pourtant d’illusions sur son compte.

Je me disais : Cette allure de coquin ne m’est pas nou-velle… J’ai déjà vu cette tête crépue, cette face railleuse, cette lèvre cynique… Mais je ne pouvais percer le brouillard au tra-vers duquel tout cela m’apparaissait. Un mot de vous a tout à coup fait la lumière. Le prétendu baron de Coppola n’est autre que Mathéo Barrabino.

– Quoi ! vous le connaissiez aussi sous ce nom de Coppo-la ?…

– Certes, et si je vous ai fait attendre si longtemps ma vi-site, mon cher Bruno, c’est à lui qu’il faut vous en prendre. Il me donne beaucoup d’occupation en ce moment, et je suis tout heu-reux, pour le coup droit que je lui destine, d’avoir aujourd’hui remis si à propos la main sur ses états de service.

– En ce cas, je compléterai vos documents, car je le sais par cœur…

– Et vous ne craignez pas de vous associer à mon entre-prise contre lui ?…

– Non,… j’ai soif de revanche… Ne vous ai-je pas dit que c’était cet homme qui m’avait perdu ?… Seul contre lui, je ne pouvais rien, pas même m’arracher de ses griffes et reprendre mon indépendance… Appuyé par vous, je le brave, quoi qu’il m’en doive coûter… En vous servant, je me relève, et ma vie ser-

 

– 74 – vît-elle d’enjeu, faire une fin d’honnête homme est encore le meilleur tour à lui jouer, le plus sûr moyen de me réconcilier avec les miens et avec ma conscience.

– Bien, Bruno !…

– Je n’ai plus besoin d’insister sur le terrible mécompte qu’éprouva d’Oradour, – laissez-moi l’appeler encore ainsi, – quand vous le fîtes chasser par les valets de la princesse. Il avait annoncé à tous son prochain mariage, il en avait même forte-ment usé pour renouveler son crédit et contracter de droite et de gauche des emprunts considérables. Il n’eut plus qu’une res-source pour se tirer d’affaire, un plongeon… ce qu’il fit, et plût au ciel que du coup il eût disparu à jamais… pour tous. Mais il ne disparut pas pour moi. Il avait barre sur moi et me le fit sen-tir. Au temps de sa prospérité et de son influence rayonnante, il m’avait entraîné à sa suite, et pour me permettre de faire face à cette vie de plaisirs chaque jour renouvelés, il m’avait prêté d’abord quelques billets de mille francs, puis amené à signer des traites qu’il se chargeait d’escompter lui-même. Si bien qu’au moment de sa dégringolade, je me trouvais étranglé par des échéances auxquelles je ne pouvais faire face, en même temps qu’engagé dans une passion folle pour une femme que rien ne m’aurait fait quitter et aux yeux de qui je ne voulais pas dé-choir…

– Oui, c’est la crise fatale pour quiconque veut se hausser au-dessus de sa condition.

– Ma dette était trop forte pour songer à appeler les miens à mon aide ; ma rage amoureuse trop aveugle pour qu’une rup-ture, qui s’imposa quelques jours plus tard, me parût alors pos-sible sans en mourir. Et pourtant, s’il n’y avait eu que cela, j’en serais peut-être sorti brisé, amoindri, humilié, mais encore à peu près honnête… Par malheur, j’étais pris, sans m’en douter, dans un engrenage où l’honneur tout entier allait passer.

 

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– Comment ?

– Dans le cours de ses tripotages d’argent et de valeurs, d’Oradour m’avait fait endosser un billet que je dus présenter moi-même à l’escompte chez un banquier qu’il m’indiqua en me disant que la signature du créateur de l’effet y était connue. Or, cette signature était fausse. Quelque temps avant l’échéance, on me fit appeler chez le banquier et j’y trouvai d’Oradour. Quand on me parla du faux, je commençai par me récrier, je voulus établir que je n’en pouvais être accusé puisque je tenais le billet de la main même de d’Oradour. Mais il m’interrompit pour me dire qu’il était aussi compromis que moi-même, bien que lui eût évité d’apposer sa signature au dos de la valeur ; on connaissait son intervention, et s’il y avait procès, nous serions forcément impliqués au même titre dans l’affaire, bien qu’innocents tous les deux… Il ajouta qu’il y avait encore un moyen d’en sortir ;… que le banquier, informé par un de ses correspondants, s’occupait par amitié pour lui de faire revenir le faux billet, qui courait la province, et s’il réussissait à mettre la main dessus avant qu’on ne le présentât, nous n’aurions plus qu’à nous trou-ver en règle pour le remboursement, frais de négociation et in-térêts compris, et qu’alors on arrêterait toute révélation en an-nulant le corps du délit.

– La comédie était bien charpentée.

– Vous dites vrai, ce n’était qu’une atroce comédie, mais qui me mettait aux mains de ces deux hommes, car le faux était bien réel et restait suspendu sur ma tête comme une menace permanente.

– En effet… ils ne devaient pas renoncer à un tel moyen d’action.

 

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– À partir de ce moment, d’Oradour, sous prétexte de re-constituer la somme qui devait nous libérer, m’associa à toute sorte de basses œuvres, qui, loin d’aider à mon salut, ne de-vaient avoir pour résultat que de rendre la réhabilitation plus difficile.

La pente était glissante, je m’y laissai rouler. Je fis taire mes derniers scrupules et ne discutai plus ma complicité. Il me fallait de l’argent, beaucoup d’argent pour disputer à de plus riches la femme que j’aimais ; je ne voyais pas au delà. D’Oradour était l’homme des expédients, et pour avoir ma part des aubaines, je le provoquais journellement à de nouvelles au-daces.

Un jour arriva où la corde si tendue cassa. Gravement compromis dans une affaire de tripot qui se compliquait du vol d’un portefeuille, – vol commis par d’Oradour tout seul, qui, lui, avait filé à temps, – je me trouvai le centre d’une action judi-ciaire qui aurait pu prendre les plus tristes proportions, si les miens n’étaient pas intervenus, se sacrifiant pour me sauver, et payant pour faire retirer la plainte.

C’est alors que je partis pour l’Amérique…

– Oui, vous avez vécu longtemps au Mexique.

– Au Texas surtout,… près de dix ans…

– Vous étiez parti seul ?…

– C’est-à-dire que je résistais à une expatriation nécessaire, bien que je sentisse en France le sol tout brûlant sous mes pas ; je résistais, ne pouvant me résigner à laisser derrière moi la femme qui avait eu sur ma vie une si triste influence…

 

– 77 –

Mais j’appris qu’elle-même avait quitté Paris, la France, et qu’on supposait qu’elle avait été chercher un refuge au Mexique ou à Cuba : on ne pouvait préciser. Et certains indices me don-nèrent à penser que d’Oradour n’était pas étranger à ce départ… Oh ! alors je n’hésitai plus… et j’accourus dire à Matagrin que j’étais prêt à obéir aux miens, sans lui avouer, bien entendu, le motif de ma conversion…

Mais vous jugez bien si un voyage entrepris dans ces condi-tions était bien fait pour donner les résultats qu’on en attendait pour moi… J’étais bien loin de songer à l’expiation… Expier le passé, mais je n’avais plus conscience de mes fautes… La vie à Paris me devenait impossible ; j’allais ailleurs, on me payait mon voyage, je la savais là-bas : quelle aubaine ! J’allais la re-joindre,… voilà tout ce que je comprenais à la situation et les idées qui m’emplissaient la cervelle.

– Et cette femme, vous l’avez retrouvée ?

– Non, je l’ai suivie à la trace de Cuba à VeraCruz, de Vera-Cruz à Mexico, et toujours elle semblait fuir devant moi.

Un jour, un péon qui avait été à son service, m’affirma qu’il l’avait quittée parce qu’elle passait au Texas avec tous ses gens, et qu’il avait ses raisons pour ne pas l’y suivre. Moi, j’y courus ; mais là plus de traces et j’avais épuisé mes dernières ressources. Je cherchai d’abord avec ardeur un travail fructueux qui pût rapidement me permettre de recommencer mes recherches ; mais là-bas l’argent se perd encore plus vite qu’il ne se gagne, et je m’usais dans la lutte au point de ne plus sentir ma blessure. Alors je regardai plus tranquillement autour de moi, je vis et je jugeai ceux qui m’entouraient. Comme eux, j’en vins à mépriser la vie… des autres et à n’avoir qu’un but : la conquête de l’or, et, pendant dix ans, je passai par des veines folles, aboutissant à des ruines foudroyantes.

 

– 78 –

Mais on lasse la fortune à la fin quand on gaspille sotte-ment ses faveurs… C’est ce qui m’arriva. Je tombai dans une déveine noire et dégringolai sans rémission dans les bas-fonds d’Austin. C’est là qu’un jour, au plus fort d’une bagarre avec des sang-mêlé, à l’issue d’une partie de monté, où ils m’avaient volé effrontément, comme j’allais succomber sous le nombre, d’Oradour apparut tout à coup, bien armé, et me débarrassa de ces drôles qui, à six contre deux, ne trouvaient plus les chances égales. Il arrivait si à propos dans ma vie et ce que j’avais de griefs était si loin de moi, après ces dix années d’épreuves, que je le reçus à bras ouverts… Mais ce n’était pas le hasard seul qui nous avait replacés face à face. Il me le fit croire alors… Mais je me suis convaincu depuis qu’il me savait à Austin et venait tout exprès pour m’y chercher. Il se faisait alors appeler Ramirez, passait pour un planteur catalan de Santiago de Cuba, et venait recruter des hommes de bonne volonté pour combattre, au nom du gouvernement espagnol, les hacienderos révoltés.

– Et vous, l’avez-vous suivi à Cuba ?

– Plût au ciel que la tempête que nous avons subie dans le golfe du Mexique m’eût englouti avant d’arriver à la Havane !

– Et cela se passait… à quelle époque ?…

– Je vous l’ai dit, il y a une dizaine d’années, vers la fin de 1868…

– Ainsi, à la fin de 1868, Coppola se trouvait à la Havane, grommela Jacques ; oui, c’est cela, la lumière se fait.

Bruno devenait un précieux auxiliaire.

– Oui, continua-t-il, pour mon repos, il eût mieux valu qu’un corail m’eût surpris et mordu pendant mon sommeil, qu’un jaguar m’eût dévoré à belles dents, mes os auraient blan-

 

– 79 – chi au pied de quelque manglier, et jamais on ne m’aurait aper-çu au Paradas…

– Au Paradas ?… vous avez bien dit au Paradas ?…

– Oui, c’est là que se pourrait lire la plus triste page de ma vie…

– N’est-ce pas au Paradas que se trouvait la principale plantation du comte de Kermor ?

À ce nom, Bruno pâlit affreusement et se leva tout trem-blant.

– Comment savez-vous ?… Qui vous a dit ?… Je n’avais pas encore prononcé ce nom-là…

– Ne vous étonnez pas, et que ce que je puis savoir sur cette terrible histoire n’empêche pas vos confidences d’être complè-tes, ne fasse pas faiblir votre confiance…

Je vous ai dit que je poursuivais ce Barrabino, ce d’Oradour, ce Coppola… Qu’il eût trempé dans les événements du Paradas et même qu’il en fût l’instigateur, cela ne pouvait faire aucun doute pour moi ; mais la preuve, appuyée sur des faits précis, me manquait encore… Vous pouvez me la fournir.

Bruno semblait fort ému et ne répondait pas.

– Hésiterais-tu donc, dit Matagrin, à livrer ce coquin ?

– Le livrer,… le livrer…

– Eh bien !

– En le livrant,… je me perds,… dit-il d’une voix sourde.

 

– 80 –

– Comment ?

– Il était la tête,… il combinait tout,… c’est vrai,… mais moi, j’étais le bras,… l’instrument…

– Qu’importe ! dit Jacques, je réponds, moi, de vous mettre hors de cause.

– Si je le croyais…

– Je ne parle pas légèrement, Bruno ; la matière est grave. J’ai reçu dans la poursuite de cette affaire les pouvoirs les plus étendus.

– Même celui de soustraire un coupable au châtiment, à la justice ?…

– Même celui-là… Le jour de la prescription est proche…

– Le jour de la prescription ?

– Oui, elle est fixée à dix années… Et je m’engage ici, sur ma parole d’honnête homme, à vous permettre d’atteindre ce jour qui vous libère, sans qu’aucune poursuite ait été exercée contre vous… Et alors, sur ce chef, on ne pourra plus vous de-mander aucun compte.

– Peux-tu douter un instant, dit Matagrin, après ce que tu sais de M. Jacques ?

– Non, répondit Bruno ; je sens qu’il peut ce qu’il promet. D’ailleurs, j’étais d’avance bien résolu à tout avouer ; mais à me-sure que j’avançais dans mon récit, plus j’approchais de mon séjour à Cuba, et plus je me faisais peur à moi-même,… l’effroi

 

– 81 – me glaçait la langue… Mais mon silence me ferait, même au-jourd’hui, le complice de ce maudit. J’en ai assez du passé.

– J’ai voulu vous parler, justement parce que ses menaces de chaque jour m’affolaient et que je me voyais sur le point de céder, une fois encore, à ses séductions infâmes… Je sens qu’il me réserve encore quelque mission sanglante… Ah ! cette fois, je ne veux pas… Vous me sauverez de lui, n’est-ce pas ? Vous me sauverez de la justice,… si vous ne pouvez rien contre ma cons-cience,… et moi je parlerai… Soyez tranquille, je dirai tout,… car je ne veux pas qu’il vous échappe… cette fois.

– À la bonne heure ! dit Matagrin.

– Calmez-vous, et, encore une fois, ne songez plus qu’à pu-nir Coppola… Votre cause à vous, je la prends en mains.

Bruno se rassit en laissant échapper un soupir de soulage-ment.

– D’Oradour-Ramirez s’était fait le chef des Catalans de Cuba. C’était le parti espagnol, les colons venus de la métropole et qui rêvaient de dépouiller à leur profit les créoles, les Cubains autochtones, premiers possesseurs du sol, et qui formaient l’aristocratie fermière et financière de l’île.

Les Catalans, dès les premiers jours, avaient paru s’associer aux réclamations des réformistes, ils les poussaient à l’insurrection, se déclarant prêts à prendre part au mouvement ; mais sitôt que l’explosion de Bayamo se produisit, ils firent des ouvertures au gouvernement de la Havane, réclamèrent des troupes, la création de corps de volontaires, s’offrant à les gui-der contre les haciendas des créoles et à surveiller toutes les marches de Cespédès.

 

– 82 –

Quand nous arrivâmes à Santiago avec une troupe recrutée parmi les plus audacieux bandits du Texas, l’escadre espagnole croisait déjà dans les eaux de la Havane. Notre brick fut même arrêté au passage par une frégate ; mais il faut croire que Rami-rez était bien puissamment recommandé, car il lui suffit de montrer sa lettre de créance pour qu’aussitôt on le traitât comme un personnage.

Une fois débarqués et organisés par bataillons, sous le commandement de Ramirez, qui avait fait de moi son chef d’état-major, nous commençâmes la campagne en brûlant, pil-lant et dévastant les vastes propriétés de Cespédès.

Que de meurtres, de massacres, d’atrocités !

Je n’entreprendrai pas de vous en faire l’histoire. La presse américaine s’est chargée de révéler au monde civilisé les horri-bles exploits des scélérats dont nous ne restions les chefs qu’à la condition de tout leur permettre.

Ramirez, lui, ne songeait qu’au butin, et se faisait la bonne part dans le pillage des haciendas. Il ne m’oubliait pas non plus aux heures du partage, car il lui importait d’endormir mes scru-pules et de me gagner, par ces aubaines, à l’œuvre de mort qu’il poursuivait en secret.

Après avoir dévasté pendant quelques mois comme des bê-tes fauves les riches campagnes de la côte orientale de l’île, nous vînmes, à l’occasion d’une trêve, camper dans les faubourgs de Cobre, une petite ville située à seize kilomètres de Santiago. C’est là qu’un soir, sous sa tente, Ramirez me parla pour la pre-mière fois du comte de Kermor…

À ce moment retentit, dans la direction du jardin, un sif-flement aigu et strident, qui ressemblait au cri de la pie.

 

– 83 –

Caillebotte se dressa aussitôt.

– Bon ! fit-il, du nouveau…

– C’est donc un signal ? demanda Matagrin.

– Oui, un ami qui me veille.

– Cela vient du jardin, dit le blanchisseur, en se dirigeant vers la meurtrière…

– Il est dans le sentier des vignes, sans doute, ajouta Bru-no.

– Et peut-on gagner ce sentier rapidement au sortir d’ici,… et sans passer par la grande porte ?

– C’est par là que je file la nuit et que je rentre avant le jour, dit Bruno.

Le sifflement recommença plus pressant.

– C’est moi seul qui suis en jeu, restez donc ici jusqu’à la nuit… Mais faites vos préparatifs pour me rejoindre au premier signe.

– Comment serai-je prévenu du rendez-vous ?

– Dans une heure, Matagrin aura un mot qui vous fixera.

– Descendons.

– Je tiens l’échelle.

– Moi, je passe devant, dit Matagrin en dévalant des éche-lons avec une légèreté dont on ne l’eût pas cru capable.

 

– 84 –

Avant de le suivre, Caillebotte tendit la main à Bruno.

– J’ai idée qu’il me reste à vous apprendre des choses qui soulageront singulièrement votre conscience.

– Je ne comprends pas…

– Patience… Quand vous aurez eu le temps de terminer vo-tre récit et de tout me dire,… je m’expliquerai…

Et en trois enjambées, il atteignit le sol du grenier.

– Passons par la buanderie, dit Matagrin ; à cette heure, il n’y a personne, et nous arriverons à une petite voûte qui ouvre sur la charmille. De là à la porte du sentier des vignes il n’y a qu’un saut.

Cinq minutes après ils étaient hors de la maison et trou-vaient Corréard en faction sous les branches d’un acacia pleu-reur.

– Eh bien ! fit Jacques, sommes-nous filés ?

– Nous,… non ;… mais notre présence là-bas est nécessaire.

– Comment ! on a découvert la retraite…

– De Mlle Émilienne, et nous n’avons que le temps de la mettre en sûreté.

– Êtes-vous sûr que nous n’arriverons pas trop tard ?

– J’ai, par bonheur, un renseignement précis… Les drôles chargés de l’expédition ont un rendez-vous assigné.

 

– 85 –

– Ah !

– À dix heures moins cinq, ce soir, à la gare de Sceaux.

– Oui. En ce cas, nous y serons avant eux, et comme, sur ma recommandation, les préparatifs ont été faits, car je pré-voyais le coup, ils trouveront maison close et repartiront bre-douille… Mais comment avez-vous appris… ?

– Chez Lescombat ; j’ai surpris quelques mots échangés en-tre un groom, que vous connaissez, et un jardinier bancroche qui déjà a eu affaire à vous. Le cloche-pied venait recevoir ses instructions, et il paraît même que le rendez-vous avait été don-né dans le cabaret de Lescombat, parce que le groom avait quel-qu’un à recruter à Charenton de la part de son maître ou de Coppola.

– Hein ?

Jacques regarda Matagrin…

– Est-ce que, par hasard, ce que craignait Bruno se ré-alise ?… C’est lui sans doute que le groom vient relancer.

– Oh ! mais, dit Matagrin, je vais lui faire la leçon…

– Du tout ! s’écria Caillebotte ; il ne faut pas qu’il refuse… Dites-le-lui de ma part… Si on lui fait tenir un mot pour qu’il se trouve à la gare de Sceaux ce soir à dix heures, qu’il s’y rende sans trop se faire prier… Il peut apprendre ainsi bien des choses qu’il nous est utile de savoir…

– C’est juste…

– Cela n’a d’ailleurs pas de conséquence, car ce soir ils per-dront leur peine et leurs pas…

 

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– C’est ce qui me rassure.

– Mais demain vous recevrez pour lui un avis de Mme Mouton.

– Bon !

– Je lui ferai savoir par elle où il doit nous rejoindre pour que nous reprenions la conversation où elle a été interrompue,… et après cela je lui tracerai son plan de conduite.

– C’est entendu !…

– Mais encore une fois, qu’il se rassure,… je réponds de tout.

– Oh ! je savais bien ce que je faisais en vous demandant de l’entendre.

– Filons, dit Corréard. Voilà quatre heures qui sonnent à Saint-Maurice, nous n’avons que six heures devant nous.

– Ce n’est pas trop,… mais, bien employées…

– C’est tout ce qu’il faut.

En prenant congé de Matagrin, ils descendirent un petit sentier tortueux, suffisamment encaissé dans les vignes pour qu’on ne pût même distinguer la tête de ceux qui le suivaient. Et ils arrivèrent ainsi au potager du cabaretier.

Entre temps, Caillebotte fit part au policier de sa nouvelle découverte.

 

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– Je vous avais bien dit qu’il ne faut jamais mépriser une confidence. Ce Bruno va nous devenir précieux. C’est le témoin qui nous manquait… et, pour peu qu’il ne faiblisse pas à l’heure de la grande liquidation…

– C’est un esprit troublé, inquiet… Il en veut à Coppola de sa vie manquée, des terreurs qui pèsent sur lui ; mais tant que je ne lui aurai pas démontré que sa docilité et son entière soumis-sion à nos désirs lui vaudront le rachat du passé, il peut nous échapper…

– Et comment lui donner des gages ?

– C’est affaire à La Condamine.

– Vous avez raison.

– Et si rien ne traverse ma combinaison, je le lui présente-rai demain.

– Ne conviendrait-il pas de le faire aviser des faits par Mme de Prades ?

– Peut-être.

– Je vais lui télégraphier.

– Non pas… Vous la verrez demain… Nous passerons tout le jour à Paris… Vous lui parlerez, et cela vaudra mieux… Un télégramme passe en trop de mains et sous les yeux de trop de gens.

Ils étaient arrivés en gare de Charenton.

Et le train sifflait sur le pont.

 

– 88 –

Corréard courut au guichet et prit deux troisièmes pour Pa-ris.

C’était la conséquence logique du déguisement.

 

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