LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 5 sur 11

Pages du PDF

LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Vce qui S’était Passé au Paradas.

V

 

CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ AU PARADAS.

 

Les événements de cette nuit avaient fortement impres-sionné Bruno. Il savait un gré infini à Jacques de la précaution qu’il avait prise de le faire sortir du jeu avant la bagarre, et il avait compris qu’il ne pouvait avoir de meilleur guide et de plus sûr appui.

Il accompagna Jacques et Corréard jusqu’à la ferme des Yvettes, à Foucherolles, où Mme Saint-Ange et Émilienne avaient trouvé un asile sûr pour cette nuit, Jacques n’ayant pas voulu rentrer à Paris avec elles, sans avoir présidé à l’exécution de la fameuse battue, si bien organisée en quelques heures par Bi-tard.

À la ferme, l’invalide les rejoignit et attesta comme eux que l’ennemi était en fuite ou sous clef, et que, tout danger étant passé, on pouvait, jusqu’au jour, aller se reposer à la Closerie.

Le brave fermier, qui était resté sur pied comme tout le pays cette nuit-là, s’empressa d’atteler sa carriole, et Mme Saint-Ange revint avec tous ses amis reprendre possession de sa mai-son.

Caillebotte retint avec lui Bruno et Corréard.

Aucun d’eux n’avait sommeil.

 

– 119 –

Ils s’installèrent dans l’atelier, et Jacques, qui avait informé Bruno des services que l’ancien inspecteur de police était prêt à lui rendre, l’invita à reprendre son récit au moment où ils avaient été interrompus chez Matagrin par l’appel réitéré de Corréard.

– Bien volontiers, dit Bruno, car il me tarde que vous soyez au fait.

– Nous en étions à votre arrivée à Cobre pendant une trêve.

– C’était justement à l’époque des fêtes annuelles de la ville, fêtes célèbres et qui attiraient des curieux de tous les points de l’île, depuis la Havane jusqu’à Santiago. La trêve, au-tant qu’il m’en souvient, avait même été un peu consentie par les deux partis, pour donner à tous les Cubains le droit de pren-dre librement part à ces quinze jours de plaisirs effrénés qui commencent par une grande procession religieuse, par des offi-ces, des prières, des génuflexions à n’en plus finir, et qui se poursuivent, comme un véritable carnaval, au milieu des dan-ses, des banquets, des ripailles, des intrigues, des ivresses de toutes sortes.

– Oui, la Vierge de Cobre sert de prétexte.

– Oh ! leur fanatisme pour cette madone n’est pas discuta-ble. Mais leur religion est toute charnelle ; les sens y ont leur part, et chez eux l’extase est toujours voisine de l’hystérie. Quant à leur dévotion à la Vierge de Cobre, on ne peut la mettre en suspicion. C’est la véritable patronne de Cuba et la protec-trice de l’île. Sa légende vous expliquera le cas qu’ils font de leur madone. Elle est curieuse, cette légende, et ils y ajoutent foi au-tant et plus qu’à l’Évangile. On raconte que, vers le milieu du dix-septième siècle, un capitaine espagnol avait apporté de Bar-celone cette statue, merveilleusement travaillée, grande comme

 

– 120 – une enfant de quinze ans, toute vêtue d’or et d’argent, et pour laquelle il professait une adoration toute particulière.

Ce capitaine avait commandé la province de Cobre et fait construire, dans une propriété qu’il possédait sur la montagne, une petite chapelle pour la Vierge.

On y venait déjà alors en pèlerinage. Mais un beau jour, les Anglais, en guerre avec Philippe IV, firent dans l’île une des-cente victorieuse.

Le capitaine, blessé dans une première rencontre, se dit, avec désespoir que sa madone pourrait être insultée, profanée, si elle tombait aux mains de ces hérétiques, et, profitant de la nuit, il l’enleva lui-même de l’autel, la coucha dans un palan-quin et, gagnant la côte, il se précipita avec elle dans la mer.

– Ma foi ! le trait est superbe.

– Les faiseurs de légendes ne reculent pas pour si peu. Mais attendez la suite.

– Nous sommes tout oreilles, dit Corréard.

– La lutte avec les Anglais, avec ses alternatives de succès et de défaites, dura plus d’un siècle, car ce n’est qu’en 1763 que, par traité définitif, l’île de Cuba fut rendue en toute propriété à l’Espagne. Or, quelques semaines après le départ du dernier vaisseau anglais, un pêcheur qui relevait ses filets sur la côte de Baracoa s’arrêta émerveillé par une apparition surprenante. Sur la mer une Vierge s’avançait, portée par les flots ; un diadème entourait son front d’une resplendissante auréole et sa volonté d’aborder le rivage de Cuba ne pouvait faire doute. Le pêcheur rama au-devant de la madone et la plaça debout dans sa barque. C’était la Vierge du capitaine espagnol qui sortait de l’Océan. Le

 

– 121 – pêcheur raconta aux autorités de Baracoa comment il avait trouvé la sainte patronne de l’île.

On la porta avec grande pompe à la ville de Santiago de Cuba, où elle fut reçue avec un enthousiasme frénétique. On la conduisit en procession à l’église métropolitaine de Los Dolores, et on lui donna la place d’honneur au grand autel.

Mais il ne convenait pas à la Vierge du capitaine espagnol de s’installer à Cuba. Un beau matin, bien que les portes de la cathédrale fussent chaque soir hermétiquement fermées, on ne la retrouva plus. Et trois semaines après, on la découvrait instal-lée au milieu des branches fleuries d’un oranger, sur la monta-gne de Cobre, L’archiprêtre la réclama, on vint la reprendre en cérémonie pour la replacer sur son autel. Mais le lendemain, elle avait fui de même, et était allée de nouveau se loger dans son bel oranger. Cette fois on ne crut pas devoir la contrarier et à la place choisie par elle on fit construire la chapelle, où on peut encore la voir au haut de la montagne de cuivre.

– Sè non è vero, è bene trovato, dit Jacques en souriant.

– Là-bas cette légende ne saurait être publiquement mise en doute sans vous susciter une méchante affaire, et je n’ai in-sisté sur ce point que pour vous faire comprendre l’affluence qu’attirait à Cobre la célébration des fêtes données pour la glori-fication de cette patronne vénérée de Cuba… Tous les planteurs, à vingt lieues à la ronde, tenaient à faire partie des processions le cierge en main, et se faisaient accompagner de leurs femmes et de leurs enfants. Les étrangers installés dans l’île, sans se mê-ler aux manifestations religieuses, venaient au moins par curio-sité, quelques-uns pour surveiller leurs esclaves, qui obtenaient campo à l’occasion de ces réjouissances publiques. La ville et les environs étaient transformés en un vaste campement ; tout le versant nord de la montagne était couvert de baraquements im-provisés.

 

– 122 –

Dans les rues de Cobre, ce n’étaient que tables dressées sur des tréteaux, toutes merveilleusement illuminées le soir, et où l’on s’asseyait pour manger des gâteaux chauds, des beignets, toutes sortes de friandises, des « panadillas » des « bunelos », en buvant du tafia ou du vin de canne.

Plus loin, c’étaient des jeux de hasard, principalement des tables de roulette, où l’on se pressait à s’étouffer dans sa hâte à se faire dévaliser par le croupier.

Puis des bals, dont les orchestres s’entendaient de loin, bals pour les blancs, bals pour les mulâtres, bals pour les nègres. En-fin, c’était une véritable foire aux plaisirs, bien faite pour griser un Français encore peu familiarisé avec les éclats frénétiques de la joie créole… Mes volontaires s’étaient répandus par la ville, et je n’étais pas sans inquiétude, car je les savais assez peu mesu-rés dans leurs fantaisies, et mieux faits pour troubler les fêtes que pour contribuer à les animer honnêtement… Ce n’était pas que je fusse, après tant de luttes, devenu tout à coup homme à scrupules ; mais le fond de loyauté qui est dans le cœur de tout enfant de Paris me faisait craindre quelque infraction grave à la trêve, et cette préoccupation gâtait mes propres plaisirs.

J’avais pourtant rencontré dans un bal créole une distrac-tion qui me parut de nature à me préparer une soirée agréable… C’était une mulâtresse très sociable et fort belle, aux yeux ar-dents, à la taille souple, qui avait accepté sans trop de façons de se rendre à la Fonda, où j’étais descendu, pour y prendre la col-lation en ma compagnie… Nous traversâmes ensemble la pro-menade qui se trouve sur la place du Gouvernement, quand, au milieu du brouhaha de la foule, des cris perçants arrivèrent jus-qu’à moi… Peut-être, n’y aurais-je pas fait grande attention, je l’avoue, si cet appel ne fût pas venu d’une voix française ; mais les mots : « Au secours ! » trois fois répétés, me parvinrent très

 

– 123 – distinctement, et ma foi ! sans plus m’occuper de ma conquête, je courus à l’endroit d’où partaient ces cris…

Jacques eut un vague sourire en regardant Bruno.

Intérieurement il se disait : « C’est ici que commence la sé-rie de ses crimes… Pauvre garçon ! »

– Là, dans un fourré dont nos volontaires semblaient dé-fendre l’approche, je trouvai une jeune femme blonde aux prises avec trois misérables drôles qui l’avaient entraînée de force dans cet angle de la promenade, dont ils avaient fait une sorte de quartier général pour leurs orgies. À son costume, à son allure, je vis aussitôt que cette femme, admirablement belle, devait ap-partenir aux plus riches familles de la colonie étrangère. À ma vue, ses cris redoublèrent, et dans un effort d’énergie, elle s’arracha aux mains insolentes qui la pressaient et la retenaient, et se précipita vers moi, en me suppliant de la sauver.

Je crus d’abord qu’à ma vue les coquins allaient rentrer dans le devoir. Mais, pour la plupart, ils étaient outrageusement et follement ivres d’aguardiente, et la discipline n’avait jamais été leur vertu dominante. Toute la bande se dressa bientôt me-naçante autour de moi. Je vis de suite qu’à parlementer je per-drais mes avantages en leur donnant le temps de se concerter, et, tirant mon sabre, à coups de revers et de pointe, coupant les figures, tailladant les mains et piquant les poitrines, je les forçai à élargir le cercle. Mais, après le premier moment de surprise passé, quand ils me virent me préparant à faire retraite avec la jeune femme et qu’ils se furent comptés des yeux, se trouvant trente contre un seul, ils reprirent leur rage et leur audace et se ruèrent sur moi.

Mais j’avais deviné ce retour offensif, et, de mes revolvers dont j’avais appris par nécessité le maniement, à Austin, j’abattis cinq hommes ; j’en dus blesser autant, mais je n’eus pas

 

– 124 – le temps de profiter du répit que cette mitraillade devait me donner, car l’un des ravisseurs de la jeune femme, qui avait gar-dé sa carabine au dos, prit le temps de m’ajuster et m’envoya une balle à deux lignes au-dessus de la tempe, qui, me faisant tourner sur moi-même, me jeta comme une masse le visage contre terre.

J’ai su depuis que ma chute avait été le point de départ d’une bagarre nouvelle, où ils avaient eu le dessous ; une com-pagnie de planteurs bien armés étant accourue au bruit, les avait forcés de quitter la ville.

À la tête de ces planteurs se trouvait le comte de Kermor, un Français, le mari de la jeune femme que j’avais essayé de protéger.

– Et pour qui vous donniez généreusement votre vie…

– Tout Français eût agi comme moi sous peine de se dés-honorer.

– Bon !… nous savons apprécier les choses… Continuez, mon cher Bruno.

– Le comte de Kermor, maître du champ de bataille, ne me laissa pas mourir sur place, comme bien vous pensez. Il me fit enlever dans un palanquin et porter à sa propriété des environs de Cobre, où il avait établi une fonderie de lingots de cuivre. Il était venu s’y installer seulement à l’occasion des fêtes de la ma-done, car le plus habituellement il habitait le Paradas. Mais bien que la balle qui m’avait frappé m’eût jeté comme foudroyé sur le sol, ma blessure ne parut d’abord pas grave au chirurgien qui me soigna, et moi-même, au bout de deux ou trois jours, je me crus en prompte voie de guérison… J’étais entouré d’ailleurs de soins si touchants que j’en oubliais mes souffrances. Mme de Kermor ne manquait pas matin et soir de venir me visi-

 

– 125 – ter pour s’assurer si je ne manquais de rien et si les prescrip-tions du médecin étaient exactement suivies.

Et l’on n’aurait eu garde, car elle était vraiment et juste-ment adorée des esclaves noirs et mulâtres qui l’entouraient ; et moi qui l’avais tirée des mains des féroces volontaires de ma compagnie, ils me bénissaient et me vénéraient pour leur avoir conservé une si bonne maîtresse. Chaque fois la comtesse venait auprès de mon lit, elle arrivait avec ses deux enfants, une petite fille de sept ans environ qu’on appelait Yvonne et un tout petit garçon de trois à quatre ans, qui trottinait si drôlement sur ses petites jambes que je ne pouvais l’apercevoir sans sourire. Pau-vre Thaddée ! Deux anges, hélas ! qui me traitaient comme un bon ami du logis, que j’ai bien des fois pressés dans mes bras et que ma folie devait un jour sacrifier ainsi que leur mère…

Et Bruno, troublé par ce souvenir, s’interrompit un mo-ment, se prenant la tête à deux mains avec désespoir.

Corréard se tourna vers Jacques d’un air interrogatif.

Mais celui-ci, mettant un doigt sur sa bouche, secoua la tête d’une façon qui voulait dire :

– Chut ! Laissons-lui pour le moment son erreur.

Bruno, à cet instant, se redressait, redevenu maître de lui-même :

– Mais n’anticipons pas, reprit-il, nous arriverons à cette fatale journée tout à l’heure.

Je commençais déjà à me lever, à aller et venir par la chambre. Le chirurgien me donnait même à entendre que le lendemain il me permettrait une petite promenade dans le parc de l’hacienda, quand une visite m’arriva. C’était Ramirez, de

 

– 126 – retour de la Havane, où il avait été passer quelques jours, qui accourait prendre de mes nouvelles.

Quand il me vit sur pied, il eut un sourire que je n’oublierai jamais.

– Hé ! hé ! dit-il, notre don Quichotte se porte assez bien, à ce que je vois.

– Il semble que tu le regrettes.

– Non pas, bien que j’aie eu fort affaire à la nouvelle de ta fantasia pour la faire pardonner de nos chefs respectifs.

– Ma fantasia ? dis-je étonné, qu’entends-tu par là ?

– Bah ! mais cette naïveté de chevalier errant qui te conduit à démolir tes propres soldats au lieu de les encourager à exécu-ter leur consigne. Tu as tué cinq de nos volontaires, et tu en as mis autant sur le flanc ; si tu crois que c’est pour cela que je t’ai accordé une lieutenance, mis le sabre au côté et garni la ceinture de revolvers, tu te trompes fort.

– Sommes-nous donc des égorgeurs de femmes ? lui de-mandai-je bouleversé et indigné par son raisonnement et son allure railleuse.

– Eh ! nul ne voulait égorger la poulette, au contraire, et tu le sais bien.

– C’est de la comtesse de Kermor que tu parles ainsi, d’une femme estimée et vénérée de tous, d’une compatriote ?

– Kermor ou non, c’est la femme d’un complice des libé-raux de Cuba, d’un ami de Cespédès, qui finira, si l’on n’y met ordre, par faire le coup de feu contre nous. Or, il y a un proverbe

 

– 127 – qui dit : Mieux vaut tuer le diable qu’il ne nous tue, et ce pro-verbe sert de mot d’ordre au général gouverneur… J’en sais quelque chose, je viens de la Havane. Ainsi, mon cher Bruno, tiens le toi pour dit. Dans l’affaire du Prado de Cobre, nos sol-dats étaient dans le vrai, et en te logeant une balle dans la tête, ils n’ont fait que leur devoir. Et comme dans quelques jours la trêve expire, si tu ne veux pas te trouver au milieu de ceux qu’on grille pour la plus grande gloire de la cour de Madrid, tu n’as qu’à venir au plus tôt nous rejoindre au camp,… et marche droit, alors, car on te surveille.

– En vérité… Vous daignez pourtant m’admettre encore dans vos rangs !

– Oui… et tu as un moyen de racheter ta sensiblerie…

– Lequel ?…

– Je te le dirai quand tu seras hors d’ici.

– Mais encore…

– Oui, quand tu seras sorti des griffes roses de la belle com-tesse.

– Hein ? tu dis ? Tu oses… ?

– J’ose dire qu’elle est fort belle, et que je conçois ta fantai-sie… C’est pour cela que je te pardonne… Tu as trouvé qu’elle méritait mieux que le sort qu’on lui ménageait. Un lieutenant vaut bien dix volontaires… Le jour où tu nous guideras ici en force, dès lors que nous aurons pu, par surprise, grâce à tes in-telligences dans la place, nous emparer de la maison et de la caisse, qui doit être honorablement garnie, – je me suis informé, – il est entendu que la belle sera mise en réserve comme ta part de butin…

 

– 128 –

Et tout en parlant, du coin de ma fenêtre, Ramirez, je le comprends maintenant, étudiait les localités, se renseignant par les yeux pour l’attaque qu’il méditait. Sans doute, n’étais-je que le prétexte et n’était-il venu que pour cela.

– Misérable ! m’écriai-je dans un accès de rage indescripti-ble, hors d’ici pour n’y jamais rentrer ; c’est moi qui t’y rece-vrais… Je te chasse,… entends-tu,… je te chasse…

– Déjà ! fit-il avec cynisme, il parle en maître. Tu te crois chez toi ;… hé hé ! tu as fait plus beau chemin que je ne croyais encore…

– Sortiras-tu ?… ou j’appelle…

Mais il sortit en haussant les épaules sans plus attendre, et moi je n’aurais pas eu le temps d’exécuter ma menace, car je sentis tout à coup la parole expirer sur mes lèvres, ma langue, devenue rigide, s’immobiliser dans ma bouche ; une contraction terrible serrait mes mâchoires l’une contre l’autre ; ma tête me semblait s’engourdir de toutes parts, en tous ses nerfs et ses muscles du front, des tempes, de la nuque, comprimée comme par une botte de fer, et cette contraction cataleptique gagnait les muscles du cou, des épaules, des bras, du tronc, des jambes, si bien que je tombai tout à coup à la renverse sur le canapé d’osier d’où je venais de me lever, et j’y restai immobile comme un cadavre, mais les yeux grands ouverts, et, chose étrange, la pensée libre. Alors un souvenir précis me revint à l’esprit. Plus d’une fois ces symptômes m’avaient été déjà décrits par un étu-diant en médecine de mes amis. Je ne pouvais m’y tromper : j’avais le tétanos !

Je me crus perdu. Je savais la gravité du mal et que les chi-rurgiens les plus expérimentés ne sauvent pas un malade, un blessé atteint du tétanos, sur dix. Et peut-être, si j’étais resté

 

– 129 – plusieurs heures ainsi abandonné à ce traumatisme catalepti-que, n’en serais-je jamais revenu. Mais, par grande chance, la comtesse, qui se disposait à partir en promenade avec ses en-fants, voulut juger de l’amélioration qu’on lui avait annoncée dans mon état, et entra dans le pavillon où l’on m’avait installé. En m’apercevant, renversé et rigide, les yeux fixes, elle poussa un cri terrible, que je devinai plus que je ne l’entendis, car les sons n’arrivent plus au tympan que considérablement atténués. Et sur son appel, on courut de toutes parts chercher du secours.

Je restai plusieurs jours dans cet état, bien que le chirur-gien fût habile. Il établit d’abord que j’avais eu quelque vive émotion ou quelque formidable colère. C’était vrai. Je l’entendais fort bien, mais je ne pouvais ni le renseigner ni lui répondre. Après avoir soigneusement débridé ma plaie, dont la cicatrisation hâtive pouvait être une des causes du mal, il m’administra des injections de curare, mais sans produire au-cun effet. Le sulfate d’atropine et les pilules de belladone réussi-rent mieux. La tension musculaire diminua, la sensibilité revint.

Il ne me quittait ni jour ni nuit, observant, montre en main, les résultats de sa médication. Le comte de Kermor avait exigé sa présence continue. Les facultés revinrent une à une, mais le cerveau, qui n’avait cessé de veiller pendant que le corps était en danger de mort, se trouva si las de son effort, qu’aussitôt rassu-ré par la fin de cette crise cataleptique, le sommeil s’empara de lui, de nous puis-je dire. Je dormis, je crois, deux jours, plongé dans une sorte de léthargie réparatrice et si calme que le doc-teur déclara avec assurance que j’étais sauvé.

Mais il ne dissimulait pas que la convalescence serait déli-cate et lente.

C’était justement alors le moment de l’année où le comte et la comtesse devaient rentrer à leur plantation du Paradas. L’idée de me laisser derrière eux, à Cobre, incomplètement gué-

 

– 130 – ri, livré à des soins mercenaires, ne leur vint même pas. Et comme je me réveillais de ce sommeil léthargique que je viens de vous décrire, je fus tout surpris de me trouver porté à travers une jolie vallée ombreuse et fleurie, où serpentait une petite ri-vière que je sus plus tard être le rio Paradas, qui va se jeter à la mer, dans la baie de Santiago, à quelques kilomètres de la ville, du côté de la pointe est de l’île. Mais l’hacienda, distante du ri-vage, est située presque aux sources de la rivière. C’est là que nous nous arrêtâmes, et dès le lendemain, déjà tout réconforté par le climat tempéré de cette belle vallée, je reçus la visite du comte de Kermor.

Il me dit que non seulement il tenait à me prouver sa re-connaissance pour le service que je lui avais rendu, mais qu’en ma qualité de compatriote, j’avais doublement droit à ses sym-pathies.

– La vie d’aventures, le désir de voir du pays et de chercher fortune, sans doute vous ont amené à faire partie de ce corps de volontaires recruté par la réaction espagnole ; mais vous êtes peu fait pour vivre au milieu de ces bandits et vous l’avez bien prouvé. Pourquoi retourner avec eux ? Je vous offre une posi-tion près de moi. J’ai besoin d’une intelligence française qui me comprenne à demi-mot et s’associe à mes efforts, à mes travaux. Voulez-vous essayer de cette situation ? Si nos caractères, se conviennent, si vous trouvez nos entreprises dignes de vous in-téresser, ce n’est pas la position d’un intendant que je vous garde, c’est celle d’un associé ayant part aux bénéfices comme il aura une part au labeur et à la direction. J’ajouterai qu’en ac-ceptant, vous me rendrez service, car faute de pouvoir me repo-ser sur quelqu’un, de vraiment digne de ma confiance, je suis forcé souvent de renoncer à des opérations qui seraient des plus productives et qui auraient un résultat général des plus utile pour toute la colonie française, assez nombreuse ici.

 

– 131 –

Bruno s’interrompit un instant, et tendant la main vers Jacques et Corréard :

– Je prends ici le ciel à témoin, leur dit-il, que le jour où j’acceptai la proposition du comte, j’étais plein de reconnais-sance pour sa bonté loyale et qu’aucune arrière-pensée ne me poussait à rester au Paradas. J’eus même quelques jours de joie bien franche, car je me crus sauvé de moi-même et de ce misé-rable qui m’avait entraîné hors de la vie probe et laborieuse… Je me vantais… Hélas ! il avait semé dans mon cœur la mauvaise semence,… elle germa…

Mais ce ne fut qu’après ma guérison complète que je com-mençai à comprendre ce qui se passait en moi. Les railleries de Ramirez, la façon cavalière dont il avait parlé de la comtesse en me disant amoureux d’elle, me revenaient sans cesse en tête, et le mauvais instinct du débauché se réveillait, remuant ce fond de vase qui fermente dans les cœurs corrompus. La comtesse, pendant ma maladie, m’avait soigné avec le dévouement d’une sœur de charité ; assurément elle ne reniait pas la dette de grati-tude qu’elle avait contractée vis-à-vis de moi. Elle avait le cœur trop haut placé pour que cette reconnaissance lui fût à charge, et certes M. de Kermor n’avait pas fait ma place si large dans sa maison, et dans sa famille sans l’aveu et le consentement de sa femme.

Mais je voulus interpréter les choses autrement, et ma va-nité se plut à croire que j’avais éveillé en elle d’autres senti-ments plus vifs et plus tendres. Ce ne fut d’abord qu’un senti-ment confus que je m’avouais à peine, bien loin de me permet-tre de le laisser entendre. Le criminel doit ainsi parfois nourrir longuement son infamie, avant d’en venir à l’audace de vouloir et à la folie de l’action. Et chaque jour je gagnais par mon calme trompeur, par ma sérénité fausse, un plus large terrain dans l’affection de cette famille, qui ne pouvait se douter des orages qui grondaient sourdement au fond de mon âme avilie.

 

– 132 –

Ramirez avait reparu une fois depuis que j’étais installé au Paradas ; mais je n’avais attaché à sa visite qu’une fort médiocre attention, parce qu’elle était justifiée par un prétexte plausible. En acceptant les propositions du comte de Kermor, j’avais en-voyé ma démission de lieutenant de ma compagnie ; mais comme il était resté en liquidation le produit de certaines expé-ditions, Ramirez m’apportait ma part de prise, le reliquat de ma solde du trimestre et mes quittances à signer. Je lui donnai les signatures qu’il réclamait et je me hâtai de le congédier.

Mais il n’avait pas perdu son temps ni ses pas, et, moins absorbé, j’eusse pu le comprendre. C’est à peine si, lorsque je l’avais rejoint dans le salon d’attente attenant à la véranda, j’avais fait attention au bruit d’une porte qui se refermait sur une jupe de foulard, comme en portaient à l’habitation les seu-les mulâtresses quand, par hasard, elles faisaient toilette.

Avec un peu d’attention, j’aurais reconnu la jupe et la tour-nure de Flora, une belle métisse attachée au service particulier de Mme de Kermor ; mais ce souvenir ne me vint que beaucoup plus tard, beaucoup trop tard. Il m’aurait permis de lire dans le jeu de cette fille.

Je vous ai dit qu’elle était belle… Elles le sont presque tou-tes, ces filles du soleil, et enivrantes au dernier point. Dans ma lutte contre moi-même, parfois je cherchais à donner un autre cours à mes appétits, et Flora m’apparaissait comme tout à fait digne de me faire prendre mon mal en patience.

Je ne lui avais rien dit qu’elle m’avait déjà deviné ; mais au premier tête-à-tête que j’obtins, elle me troubla d’un mot.

Je venais de lui dire que je la trouvais belle ; elle m’arrêta.

 

– 133 –

– Pas assez encore à ton gré… Flora n’est point celle que tu désires…

– Mais qui donc ?

– Tu ne sais guère dissimuler, ou je sais lire au fond des âmes ; mais c’est au-dessus de moi que volontiers s’arrête ton regard ardent. La maîtresse…

– Tais-toi, tu te trompes.

– Pourquoi pâlis-tu alors et trembles-tu de la sorte en me répondant ? Vas, j’ai bien deviné…

J’étais atterré.

Malgré moi, ce secret qui me brûlait était devenu la proie de cette femme.

Elle vit mon inquiétude et s’empressa de me rassurer.

– Que crains-tu de moi ? Tu as été bon pour Flora, elle s’est dévouée. Aime-moi d’amitié seulement. Je ne t’en demande pas davantage et je te servirai.

En un instant, elle se faisait ma complice et je devenais son esclave.

J’aurais dû comprendre que c’était le génie infernal de Ra-mirez qui l’inspirait.

Chaque jour, elle me parlait de Mme de Kermor, elle me vantait sa grâce, sa beauté, elle me la dévoilait sans pitié pour attiser encore le feu qui me dévorait.

 

– 134 –

Par ses propos, par ses réticences, par les mille incidents dont elle me faisait part, prêtant à sa maîtresse des pensées et des paroles qu’elle n’avait ni dites ni conçues, elle me faisait croire qu’un jour viendrait où je pourrais être écouté sans co-lère, peut-être accepté comme un consolateur.

Car elle se plaisait à me dépeindre M. de Kermor comme fort peu attentif auprès de sa femme.

Ses fréquents voyages à la Havane étaient interprétés par Flora comme autant de preuves d’infidélité. À l’en croire, il avait là-bas une maîtresse en titre pour laquelle il faisait des folies, et sa femme le savait, en avait tenu les preuves en main, si bien que la conduite de son mari devait la préparer à l’indulgence pour un autre amour, sincère et vrai, le jour où j’oserais me dé-clarer.

Mais cette passion qui m’absorbait et faisait de ma vie une torture eut une influence malheureuse sur ma conduite à la plantation. Je négligeais étrangement mes fonctions, je ne veil-lais qu’à demi à l’exécution des ordres du comte. Pendant ses absences, tout allait à la dérive, et sans m’en rendre compte, j’arrivais à compromettre gravement ses intérêts.

Tout d’abord, il me fit du ton le plus courtois quelques ob-servations amicales, s’efforçant de croire que mes fautes ne pro-venaient que de mon inexpérience de ce genre d’affaires. Mais, au lieu de tenir compte de ses conseils et de ses indications, je me raidis sottement contre son autorité et je ne semblai pas vouloir admettre qu’il eût le droit de contrôler mes actes.

Il eut pourtant une patience des plus grandes. Peut-être, sans en savoir où en présumer la cause, devinait-il qu’il avait affaire à un esprit malade. Et je m’aperçus bientôt qu’il avait délégué dans nos bureaux certaines fonctions à de vieux servi-teurs de confiance, qui semblaient destinés à veiller sur mes

 

– 135 – erreurs ou mes faiblesses et à les réparer discrètement, sans que je m’en doutasse et que je pusse m’en froisser.

Ce procédé délicat, qui aurait dû m’ouvrir les yeux sur son extrême bonté, me rendit plus haineux et plus sombre.

C’est alors qu’arriva à l’hacienda, pour y passer quelques semaines, un parent éloigné de Mme de Kermor, M. de Lussan. Il venait de Montréal, où il avait ses établissements et sa famille, et avait promis par correspondance à sa cousine de s’arrêter au Paradas à l’occasion d’un voyage à Rio-Janeiro, qu’il exécutait tous les deux ans.

M. de Lussan était un homme du monde, fort élégant, d’une distinction réelle et d’une conversation pleine de charme. Pendant les absences, toujours fréquentes du comte, il ne quit-tait naturellement pas sa cousine, et chaque jour c’étaient des promenades, des excursions auxquelles participaient, la plupart du temps, les enfants et leur gouvernante, mais qui ne leur de-vaient pas moins fournir dans ma pensée, s’il les cherchaient, maintes occasions faciles de tête-à-tête.

Il n’en fallait pas moins pour exaspérer ma jalousie jusqu’à la folie ; et Flora se chargea de me démontrer que M. de Lussan était arrivé juste à point pour me voler ce rôle de consolateur qu’elle avait fait miroiter à mes yeux comme une espérance.

Dans ces conditions, j’étais mûr pour le crime, et Ramirez, bien informé sans doute de ce qui se passait en moi, le comprit et en profita.

Mes fonctions journalières auraient dû me retenir à l’hacienda ; mais chaque fois que Mme de Kermor et M. de Lussan entreprenaient quelque ascension sur la monta-gne ou quelque promenade en forêt, on me trouvait sur leurs traces, me cachant, les épiant, les suivant à travers les mornes

 

– 136 – ou sous les épais mangliers et tourmentant d’une main fébrile le manche de ma macheta, méditant, ruminant chaque jour des vengeances farouches que j’étais incapable d’accomplir.

C’est au retour d’une de ces journées de tentations horri-bles que je trouvai Ramirez sur mon chemin, comme je me pré-parais à rentrer à l’habitation.

– Diantre ! fit-il, la joue creuse, l’œil fiévreux, la bouche amère, le front chargé de soucis ; il paraît, mon cher Bruno, que la vie d’honnête homme et la fréquentation des gens vertueux ne te réussissent guère.

– Que veux-tu ?

– Faire ton bonheur.

– Tu n’y peux rien.

– C’est à savoir. Tu sembles n’avoir guère tenu compte des avis que je t’ai donnés lors de notre dernière entrevue ; il est pourtant l’heure d’y songer. Tu as cru mes menaces vaines parce que, depuis deux mois que tu es ici, la paix semble régner dans l’île. Oh ! mon Dieu ! la raison en est simple.

Lersundi, qui nous avait donné nos commissions, avait été remplacé comme gouverneur par le général Dulce, qui s’est imaginé de jouer au clément et au généreux et de nous interdire toute initiative. Il est clair que ça ne pouvait pas durer et nous le lui avons fait bien voir. Après quelques remontrances énergi-ques dont il eut le tort de ne pas comprendre la portée, nous avons jugé qu’il fallait lui faire vider la place, et il y a deux jours, moi douzième, nous sommes montés à son cabinet, le pistolet au poing, et nous lui avons accordé cinq minutes pour choisir entre deux partis : sa démission immédiate ou son exécution instantanée.

 

– 137 –

Il faut lui rendre cette justice que son hésitation n’a pas été de longue durée. Il a signé sa démission ; et sur l’heure, avant même de la faire publier par la ville, nous l’avons embarqué pour l’Europe et réexpédié au gouvernement de Madrid, qui avait eu la folie de nous faire cadeau de ce malavisé. Au-jourd’hui, nous avons installé à la Havane un conseil-directeur provisoire, qui se garde bien de contrecarrer nos plans de cam-pagne… C’est te dire que nous sommes les maîtres du pays pour plusieurs mois au moins, et que nous avons le temps ainsi que la volonté de faire bonne besogne. Et pour ta gouverne, je n’ajouterai plus qu’un mot, c’est que je suis délégué supérieur avec pleins pouvoirs pour la province de Santiago.

Malgré moi, j’eus un tressaillement. Je devinai trop ce que pouvait être cette délégation.

– J’ai sous mes ordres, pour soumettre et purger cette capi-tainerie, trois mille volontaires. Toute tentative de résistance sera ridicule et cruellement réprimée, et pas un des suspects que j’ai marqués pour ma justice ne saurait m’échapper. Devines-tu maintenant la puérilité de tes scrupules ? Que tu sois avec nous ou contre nous, le résultat sera le même ; seulement, dans le premier cas, je m’arrange pour faire tes affaires ; dans le second, je ne réponds même pas de ta vie.

– Oh ! ma vie…

– Tu en fais si bon marché ! Soit. Mais voilà ce qui se pas-sera. Nous emmènerons M. de Kermor à la Havane, où son af-faire ne traînera pas. Ses intelligences avec Cespédès sont prou-vées, d’avance son jugement est prononcé, il sera fusillé. Mais qui consolera la belle veuve ? Te convient-il que ce soit M. de Lussan ?

 

– 138 –

Je poussai un cri de rage à ce nom. Ramirez vit qu’il avait touché juste.

– M. de Lussan est sous la protection anglaise, ami particu-lier du consul général ; nous ne nous mettrons pas une mau-vaise chicane anglaise sur les bras en lui arrachant un cheveu de la tête. Et si quelqu’un ne s’y oppose, il enlèvera Mme de Kermor, qui lui prodigue une si douce hospitalité, et pour la mettre à l’abri de nouveaux dangers, il la conduira vraisemblablement au Canada. Cela te convient-il encore une fois ?

– Ah ! laisse-moi !

– Tandis qu’au contraire, si tu nous aides, les choses se passeront le plus correctement du monde, et c’est à peine si Mme de Kermor pourra avoir le moindre soupçon de notre en-tente.

– Comment ?

– L’hacienda occupée par nous, M. de Kermor expédié à la Havane, nous déclarons selon nos usages la plantation momen-tanément confisquée jusqu’à la cessation des hostilités ; mais Mme de Kermor et ses enfants, nous servant d’otages, sont forcés de rester au Paradas. Par faveur singulière, on te nomme admi-nistrateur séquestre et l’on te laisse un détachement de volon-taires pour faire respecter ton autorité et surveiller les prison-niers.

– Et M. de Lussan ? demandai-je.

– Dame ! il n’a plus de raison de rester… Et si même, dans la bagarre, quelqu’un le supprime, par mégarde, je te promets d’oublier qu’il est l’ami du consul anglais. Et de Lussan, parti où disparu, la position devient superbe pour toi. Libre à toi de te poser en protecteur, je me prêterai à tes combinaisons. Ce sera

 

– 139 – ton influence, ton courageux dévouement qui auront réussi à faire épargner les jours de la mère et des enfants ; tu déclareras que tu n’acceptes les fonctions qui te sont offertes, que parce qu’elles te permettront de ne les point quitter et de veiller sur leur chère existence… Mais, sur ce chapitre, j’aime à croire qu’il n’est pas besoin de te faire la leçon. – Le thème est trouvé, tu sauras jouer dessus les plus brillantes variations.

J’aurais dû fermer l’oreille au tentateur. Mais la jalousie me dominait avec son égoïsme féroce. De tout ce que me racontait Ramirez, je ne comprenais nettement qu’une chose, c’est qu’il me donnerait les moyens de me débarrasser de celui que je considérais comme un rival, bien à tort, je l’ai su trop tard. Ne croyez pas cependant que l’idée de tuer M. de Lussan, ou de le faire tuer, fût entrée dans mon esprit. Je n’avais pas ce sang-froid raisonné du crime qui permettait à Ramirez de faire si bon marché de la vie des autres.

Mais je me voyais déjà en état de l’expulser de la planta-tion, peut-être de l’île, et comme il me semblait le seul obstacle qui me séparât de la comtesse, il n’en fallait pas davantage pour m’empêcher de comprendre le reste du plan de ces bandits… Il y avait bien encore le comte. Mais le misérable m’avait si catégo-riquement démontré qu’en tout état de cause il était condamné, que je ne m’attardai même pas à me demander si on pouvait encore le sauver. Lui aussi disparaissait sans que j’y fusse pour rien ; je n’en demandais pas davantage, et déjà je me voyais maître de l’hacienda… La comtesse était ma proie… et se don-nait à moi sans efforts et sans regrets.

Et au lieu de me révolter, de menacer Ramirez, comme je l’aurais dû, de tout rapporter au comte et de me jeter courageu-sement au travers de cette atroce machination, dont ils pou-vaient tous encore être sauvés, je n’eus qu’une pensée, connaître le prix qu’il mettait à ces bons offices.

 

– 140 –

– En échange, qu’attends-tu de moi ? lui demandais-je après un silence.

– Peu de chose et rien qui puisse te compromettre. Je veux éviter l’effusion du sang…

– Toi !…

– Tu sais ce que sont mes volontaires, et je t’ai dit que j’en avais bien trois mille sous mes ordres, dans la capitainerie. Donc, quelque résistance qu’on essaye de m’opposer, il faudra toujours que le comte et ses gens succombent sous le nombre. Il a environ trois cents nègres qui lui sont dévoués et qui se fe-raient bravement trouer la peau. À quoi bon ? Ne détériorons pas une marchandise qui nous appartient. C’est pourquoi je compte user de surprise, et tu peux m’aider à les réduire à l’impuissance.

– Comment ?

– Tu es chargé de la haute surveillance de l’hacienda ?

– Oui.

– Et tu as toutes les clefs des serrures et des verrous de sû-reté ?

– En effet.

– M. de Kermor lui-même n’a en double qu’une faible par-tie des pièces de ton trousseau.

– Comment es-tu si bien informé ?

– Qu’importe ? Est-ce exact ?

 

– 141 –

– Très exact.

– Le parc des nègres, enclos de palissades et de fossés, n’a qu’une grande porte et qu’une issue. Chaque soir, tu fais faire l’appel par le commandeur, et une fois rentrés dans leurs cases, on met les traverses à la porte, mais il faut qu’un cas de mutine-rie soit à craindre pour qu’on ferme les cadenas et les doubles serrures.

– Oui.

– Au jour dit, tu prendras prétexte de quelques criailleries faciles à faire naître, et tu fermeras cadenas et serrures avec un soin particulier. M. de Lussan…

– Ah !

– Oui, M. de Lussan habite le pavillon qui se trouve à l’entrée de l’allée des cocotiers. S’il était libre d’aller et de venir cette nuit-là, il pourrait surprendre notre arrivée et donner l’éveil ; tu auras donc soin de fermer aussi la porte des palissa-des qui entourent le pavillon, de façon à l’isoler par force de l’action.

– Pour cela,… je n’y manquerai pas.

– Reste le corps de logis principal, où tu habites toi-même.

– Celui-là, je le ferme chaque soir par toutes les issues avec un soin particulier…

– Et jaloux,… je le sais… C’est un souci que tu prendras tout à ton aise, car il importe que l’on ne puisse t’accuser de né-gligence… Seulement, l’hacienda a un défaut à sa cuirasse.

– Hein ?

 

– 142 –

– Je le connais et cela suffit.

– Et c’est tout ?

– Attends encore… Nous sommes cantonnés dans les bois de mangliers qui avoisinent le Paradas, mais à une distance as-sez grande pour que personne de vos péons ou de vos esclaves ne puisse s’en apercevoir. M. de Kermor est à La Havane, je le sais, et vous attendez son retour d’un jour à l’autre…

– Eh bien ?

– C’est la nuit même qui suivra son retour que tu devras prendre les précautions que je viens de te détailler. Seulement, tu ne dois pas tenir essentiellement, je pense, à assister à notre entrée au logis…

À cette pensée, malgré moi, je sentis une sueur froide me perler sur le front.

Il prit mon silence pour un acquiescement et continua :

– J’ai un moyen tout naturel pour motiver ton absence pré-cisément à l’heure dite.

– Lequel ?

– À deux kilomètres de l’hacienda, là où le Paradas devient navigable, vous avez une petite flottille de chalands, sous la di-rection d’un groupe de mariniers que vous avez fait venir de Ba-racoa.

– Oui.

 

– 143 –

– Il t’arrive fort souvent de n’avoir pu, dans le courant de la journée, leur donner tes ordres pour les transports à effectuer le lendemain… et, dans ce cas, c’est après la fermeture de toutes les portes que tu te rends auprès d’eux…

– En effet,… j’ai fait souvent cette course à une heure avan-cée…

– Il suffira donc que, le jour où M. de Kermor sera rentré au Paradas, tu aies à transmettre à la flottille du barrage des ordres urgents pour que personne ne soit surpris ; qu’après avoir pris toutes les précautions de sécurité ordinaires, tu t’absentes à l’heure du couvre-feu…

– Oui, dis-je amèrement, tu as tout prévu.

– Eh ! j’ai pitié de tes scrupules,… je veux épargner ta sen-sibilité, voilà tout, et te rendre la tâche facile comme le dé-nouement sera lui-même agréable… Donc voilà qui est dit. Tu as ton prétexte pour laisser ton monde sous clef et toi courir les champs, et alors tu en profiteras pour venir me trouver…

– Pour aller te trouver ? mais où donc ?

– Sur la route de Bayamo, au Gros-Morne, à la tête de la Sierra Maestra.

– Si loin ?

– Veux-tu que je campe sous les fenêtres de l’hacienda ?

– Mais il y a pour une heure de marche.

– Crains-tu tes pas ? Nous avons toute la nuit devant nous.

– C’est vrai. Alors chaque soir…

 

– 144 –

– De dix heures à deux heures du matin, un feu allumé sur le haut du Gros-Morne, servira à te désigner le point où je t’attends. Et nous conviendrons là du signal qui te permettra, marchant sur nos traces, d’arriver juste à temps pour jouer ton rôle de terre-neuve perpétuel et obtenir de ma clémence, à force de supplications et d’éloquentes paroles, la grâce de la comtesse de Kermor et de ses enfants… Après cela, dès le lendemain, la part de mes volontaires faite, le Lussan mis à l’écart, le comte envoyé sous bonne escorte à la Havane, tu restes le maître du Paradas… Heureux coquin ! Et la comtesse, qui te devra la vie et l’honneur, te dressera un autel dans son cœur… ou elle sera, par le diable ! bien ingrate…

Bruno s’arrêta un instant comme écrasé par ses souvenirs.

Caillebotte et Corréard respectèrent son émotion.

À deux fois il dut s’éponger le front. Ses cheveux humides semblaient collés sur son crâne.

– L’épreuve est cruelle, dit-il enfin ; car j’ai résolu de ne vous rien cacher, et, vous le voyez, je me tiens parole. Je ne vous dissimule aucune de mes faiblesses, je n’essaie pas de pallier mes lâchetés,… mon crime. Car je ne me fais aucune illusion : la jalousie folle qui m’égarait, cette jalousie née d’une passion sans excuse ne peut me servir à rien justifier. Ma passion pour Mme de Kermor était monstrueuse ; elle ne devait engendrer que des infamies… et vouer le reste de ma vie aux plus effroyables remords.

– Calmez-vous, mon ami,… dit Jacques. La responsabilité humaine a ses limites, car la liberté de l’individu est rarement entière… Le tempérament, la chaleur du sang, l’innervation gé-nérale pèsent d’un poids considérable dans nos actes, et nous ne sommes pas les auteurs de notre état physiologique, nous en

 

– 145 – sommes les victimes… La justice n’y veut prendre garde, mais l’équité en doit tenir compte…

– Quoi ! vous pensez…

– Que tout cela peut encore se racheter… Mais voyons la suite.

Bruno poussa un soupir et reprit :

– Ramirez l’avait bien dit… Il me connaissait à fond et sa-vait ménager mes scrupules. Je fus absolument la dupe du plan qu’il venait de m’exposer, tant il semblait logique et vraisembla-ble ; j’y crus d’autant plus volontiers qu’en flattant ma secrète passion, il me laissait un rôle presque passif qui m’eût permis, en cas d’échec improbable, de nier ma complicité.

À trois jours de là, M. de Kermor revint de la Havane dans l’après-midi, juste à l’heure de la sieste. Il avait voyagé tout le jour et au plus fort de la chaleur, fait absolument insolite et qui me fit penser qu’il avait dû être prévenu des dangers qui le me-naçaient.

Et ce qui corroborait encore cette supposition, c’est qu’il arrivait avec une escorte inaccoutumée, composée des plus soli-des péons de ses mines de Cobre et commandée par Hoël.

– Ah ! oui,… Hoël, dit Jacques, vous ne nous en aviez pas encore parlé.

– C’est qu’Hoël était plus spécialement préposé à la surveil-lance et à la direction des mines. Puisque vous avez entendu parler d’Hoël, vous savez que c’était un ancien quartier-maître de la frégate qu’avait commandée M. de Kermor avant son ma-riage. Hoël, né dans la seigneurie de Kermor, en Bretagne, était le frère de lait du comte, et ne l’avait pour ainsi dire jamais quit-

 

– 146 – té. On le voyait donc souvent au Paradas ; mais ses fonctions le retenaient à Cobre, et, pour qu’il eût jugé nécessaire d’accompagner lui-même le maître avec ses péons en armes à travers ce pays d’habitude fort tranquille, il fallait que les com-plots des Espagnols eussent été ébruités.

Dès le soir même, je fus fixé ; les ordres étaient donnés pour des préparatifs de voyage. M. de Lussan, lui aussi, après une conversation particulière avec le comte et la comtesse, se rendit à son pavillon, avec son valet de chambre, presque aussi-tôt après le repas du soir.

Évidemment le départ était résolu.

Je n’en aurais pas eu la preuve par le mouvement qui se faisait aux écuries, par le double picotin donné sous mes yeux aux mules, que mille autres détails intérieurs m’en eussent aver-ti.

Je m’étonnai seulement d’être tenu en dehors de tout ce mouvement.

Était-ce défiance ?

Mais Flora vint me trouver dans la salle basse, où je met-tais en ordre les notes et les feuilles de compte du jour, et me dit :

– Maître Bruno, le comte désire vous parler.

Et plus bas, comme je me levais, elle ajouta :

– Ils quittent tous l’hacienda cette nuit.

Et me saisissant la main comme je passais devant elle, et du doigt me désignant la pointe de la Sierra Maestra :

 

– 147 –

– L’heure est venue ! murmura-t-elle.

Ce rappel de mes conventions avec Ramirez me troubla, et ce ne fut pas sans appréhension que j’arrivai auprès de M. de Kermor, qui m’attendait dans son cabinet.

Heureusement qu’il prit tout d’abord la parole en me voyant entrer, tout en classant des papiers qu’il avait devant lui, ce qui me donna le temps de me remettre.

Il m’annonça son départ pour la Jamaïque d’abord. Et sui-vant les événements, il rentrerait dans l’île ou retournerait en Europe. Les troubles de la Havane, les dispositions de la com-mission exécutive qui succédait au général Dulce, ne lui lais-saient aucun doute sur le péril qui le menaçait, et il savait qu’une résolution prompte pouvait seule le sauver encore lui et sa famille. Il me laissait la garde de l’hacienda, me déléguait ses pouvoirs sur les mines de Cobre, mais prévoyant que la situa-tion pourrait devenir critique pour moi-même et que peut-être on voudrait me faire porter la peine de son départ, il m’autorisait, à la première alerte grave, à donner la liberté aux noirs, à régler les comptes des mineurs et à me mettre en sûreté.

– En ce cas, me dit-il, gagnez l’Europe, venez nous retrou-ver en France ; le banquier Manoel Solar, de la Havane, a mes ordres, et vous en fournira les moyens, et vous pourrez être as-suré que je ne vous abandonnerai pas.

Et il ajoutait généreusement :

– Ma dette envers vous est de celles dont on n’est jamais quitte.

J’aurais dû me jeter à ses pieds et lui tout avouer.

 

– 148 –

Mais la pensée que M. de Lussan partait avec eux, que peut-être il accompagnerait jusqu’en France le comte et la com-tesse, tandis que moi j’allais être séparé irrévocablement de Mme de Kermor, car je savais bien qu’à Paris, si je les y retrou-vais, je ne serais plus qu’un protégé tenu à distance, tout cela me fit monter le sang au cerveau et me rendit muet.

Pour mon malheur complet, M. de Kermor lui-même me donna une consigne qui favorisait mes projets.

– Fermez toutes les portes avec un soin particulier, ce soir, me dit-il. Nul ne doit pouvoir s’éloigner, cette nuit, avant l’heure convenue. Il faut que nos péons, nos muletiers et nos domesti-ques soient prêts à partir à quatre heures du matin. Vous ferez même sagement, avant de rentrer vous-même, de faire une tournée dans les environs de l’hacienda… Si vous le désirez, Hoël, qui est ici, vous accompagnera.

– Inutile, monsieur le comte. À deux, l’on attire l’attention. Et je connais si bien les sentiers qui courent dans nos mornes, que j’aurai plus tôt fait tout seul de me rendre compte du danger et de pouvoir accourir vous prévenir sans être surpris… Mais craignez-vous donc quelque attaque ?

– Je sais qu’un corps de volontaires est en marche sur la capitainerie de Santiago. Je ne les crois pas encore bien près d’ici ; mais on ne saurait trop se garder.

– Je vais fouiller les bois,… et s’ils y sont campés, mille bruits, mille indices m’en avertiront.

– Allez donc, Bruno. Je me jette un instant sur mon lit ;… ne craignez pas de me réveiller à votre retour, n’eussiez-vous que de bonnes nouvelles de l’état des environs à me donner.

Sa confiance me faisait mal et je partis tout ébranlé.

 

– 149 –

Mais, dans la cour intérieure, une ombre se glissa à mes cô-tés et me dit à l’oreille :

– M. de Lussan va s’installer à Paris, près d’eux. Il a préve-nu son valet, qui retourne à Montréal avec ses lettres pour en informer sa famille.

C’était Flora.

Un quart d’heure après, toutes les portes fermées, j’étais sur la route de la Sierra-Maestra.

Mais, je vous l’ai dit, il y avait une heure de marche pour y arriver.

La nuit était belle et claire. La route, qui serpentait sur des mamelons couverts de cocotiers et d’orangers, était facile et bien tracée. Et la fièvre me faisait doubler le pas.

Quand j’arrivai en vue du Gros-Morne, un feu brillait au sommet.

– Ils sont campés sous bois, me dis-je.

Et pourtant, en dépit de ce brasier, dont la fumée tourbil-lonnait dans les airs, j’eus comme le sentiment d’une surprise, et, malgré la traite que je venais de fournir, c’est en courant que je me mis à grimper les sentiers qui donnaient accès à cette pointe de la Sierra-Maestra.

Quand je débouchai sur le plateau, je pus me rendre compte du premier coup d’œil de la situation.

Partout le désert, mais partout la trace de l’homme. Des feux mal éteints qui avaient servi à cuire le repas du soir, des

 

– 150 – amas de feuilles sèches, d’herbes, de foin, qui portaient encore l’empreinte des corps qui s’y étaient couchés.

Il n’y avait pas une heure évidemment qu’ils avaient tous quitté le campement, et on avait, comme une dérision suprême, accumulé sur l’extrémité du morne un bûcher qui devait pour le moins brûler jusqu’au matin.

Mais s’ils avaient été prévenus avant mon arrivée de la pré-sence du comte de Kermor à l’hacienda, comment ne les avais-je pas rencontrés en route ?

En suivant les traces de leur descente, je pus rapidement le deviner.

Ils avaient gagné le Paradas à la hauteur du gué, et fait route par la rive gauche…

Évidemment j’étais joué par Ramirez.

Cette précaution, le choix de cet itinéraire, qui devait cau-ser un retard d’une demi-heure, me le démontraient assez.

Tout en se servant de moi, il avait voulu m’éloigner de l’hacienda, et peut-être qu’au moment même où j’en sortais, il était aux aguets avec ses hommes.

Et j’avais marché une heure environ, et il me fallait une heure encore pour regagner le Paradas.

Qu’allais-je y trouver au retour ?

Et n’arriverais-je pas trop tard pour arracher la comtesse aux mains de ces bandits ?

 

– 151 –

Je me souvins qu’un chemin plus court, mais peu fréquenté parce qu’il était plein de périls, même au grand jour, suivait la rive du Paradas.

Le danger ne comptait plus pour moi. Ramirez avait sans doute combiné quelque abominable exécution. Il ne m’avait éloigné que pour pouvoir agir à l’aise. Il fallait donc racheter ma faute et ma complicité, fût-ce au prix de ma vie.

Et je ne crois pas qu’un indigène de vingt ans, familiarisé avec ces sentiers, ces roches et ces broussailles, eût pu me suivre dans la course désordonnée que je fournis.

Pourtant je m’arrêtai brusquement aux trois quarts du chemin parcouru.

Du côté des sources, et par conséquent du côté de la plan-tation, j’entendis crépiter une fusillade bien nourrie.

– On se défend, me dis-je. Ils ne les ont pas surpris… Peut-être reste-t-il une chance de salut… Oui, en se jetant dans les bois.

Et je me souvins d’une grotte que j’avais découverte sous des lianes, dans un bois d’ébéniers, à moins de cinq cents mè-tres de l’hacienda.

La grotte, par un couloir très facilement praticable, com-muniquait avec un cirque de la Sierra, où l’on pouvait se mettre à l’abri de toutes recherches.

Et de ma découverte je n’avais parlé à personne.

Je repris ma course plus précipitée qu’auparavant.

 

– 152 –

Mais comme j’approchais des sources et des champs de ta-bac, une lueur ardente envahit le ciel.

– Le feu !… Ils ont mis le feu ; les misérables !

Il n’y avait nul doute à conserver : pour avoir raison de la résistance de M. de Kermor et de ses fidèles serviteurs, ils avaient incendié l’habitation.

Et la fusillade avait cessé.

Quand j’arrivai en face de l’hacienda, j’étais fou, fou de rage, de désespoir, de remords.

Par toutes ses fenêtres, l’habitation vomissait des flammes.

Je traversai comme un trait d’arbalète une meute de volon-taires qui hurlaient, juraient, sacraient en toutes langues, mon-trant le poing à la maison en feu où ils n’osaient aller piller, par crainte d’y rôtir.

Moi, j’y bondis sans rien calculer. À mes oreilles arrivaient des cris déchirants… Je ne pouvais m’y tromper, c’était la voix de la comtesse ;… dans le vestibule, à travers les tourbillons de fumée, je distinguais étendus les cadavres de plusieurs péons ; sans doute, c’était au milieu de la bataille que le feu avait été mis… Je gagnai le premier étage et déjà j’atteignais à l’appartement de Mme de Kermor, quand l’escalier s’effondra sous moi, tandis qu’une poutre détachée du plafond me frappait à la tête.

Quand je revins à moi, j’étais dans la case d’une négresse, le corps affreusement brûlé ; je ne pouvais faire un mouvement sans que la douleur m’arrachât des cris. Pourtant mes blessures n’étaient que superficielles. Aucun organe important n’avait été lésé. Et la blessure à la tête fut rapidement en voie de guérison.

 

– 153 –

J’interrogeai la brave négresse, qui me soignait avec un zèle et un dévouement délicats. Mais, comme tous les nègres de la plantation avaient été enfermés par moi dans leur parc, ils avaient dû assister de loin à l’invasion du Paradas. Ils avaient entendu les coups de feu. Hoël et ses hommes avaient aidé le comte à faire une belle défense ; puis tout à coup ils avaient vu une grande flamme lécher les murs, envelopper l’hacienda, tan-dis que les volontaires hurlaient de joie en criant : Victoire !

Il n’y avait pas d’illusion à se faire et tous les nègres le pen-saient. De ceux qui, cette nuit là, se trouvaient enfermés dans l’habitation, personne n’avait pu échapper.

Et comment l’auraient-ils pu ? Les volontaires, au nombre de 1,500, formaient un cordon infranchissable autour de l’hacienda. On n’aurait pu fuir le feu que pour tomber entre leurs mains.

Par mon crime, hélas ! la comtesse et ses enfants avaient été brûlés vifs et étaient restés ensevelis sous ces décombres embrasés.

Car, d’après le récit de la négresse, seul j’avais été retiré de la fournaise, et par la volonté expresse de Ramirez, qui, m’ayant vu accourir et m’élancer à l’intérieur, m’avait, fait rechercher lors de l’écroulement de l’escalier et de la charpente.

J’eus sa visite quelques jours après.

Je commençais à reprendre des forces, mes plaies se cica-trisaient.

– Allons, me dit-il, te voilà bientôt sur pieds, et tu me dois une fière chandelle…

 

– 154 –

– Oui, je sais,… tu m’as fait enlever des décombres ; mais j’aurais préféré mourir dans le brasier… Après m’avoir trom-pé,… pourquoi me forcer à vivre ?… C’était me rendre à mes re-mords.

– Bon !… je t’ai trompé… Dis que les événements ont été les plus forts… J’ai exécuté de point en point ce dont nous étions convenus… sauf que je suis parti du campement avant ton arri-vée… Mais quoi ! tu as trop tardé… Je savais, par un de mes es-pions, la présence du comte au Paradas… J’ai cru que quelques ordres de lui te clouaient à l’hacienda…

– Mais l’incendie…

– Nous arrivons avec mille précautions,… nous croyons les surprendre,… ils nous avaient flairés, les malins, et nous som-mes accueillis par une mousquetade qui nous tue une douzaine de volontaires. Après cela, je n’étais plus le maître, tu dois bien t’en douter. Et si j’avais fait mine de vouloir épargner qui que ce fût des habitants de la factorerie, sauf les nègres, qui sont du bétail à vendre, on m’eût écharpé sans souci de mes pouvoirs…

– Je ne t’ai jamais vu si coulant sur l’indiscipline…

– Hé ! je n’avais pas tes raisons pour me sacrifier,… moi,… au contraire…

– Au contraire, dis-tu ?

– Je m’entends, répondit-il, et si tu veux m’entendre aussi, ta fortune ne perdra rien à l’aventure…

J’eus le pressentiment qu’en feignant de me ranger à ses conseils, j’allais connaître son véritable mobile dans toute cette affaire…

 

– 155 –

– Oh ! ma fortune !… fis-je avec un soupir,… elle est au fond des ruines fumantes de l’hacienda.

– Le malheur des uns fait le bonheur des autres… Tu perds un protecteur, je t’en garde un plus généreux…

– Toi ?

– Oui-da ! mes volontaires viennent, sans s’en douter, de travailler à enrichir un homme qui me doit beaucoup et que je tiens, par certains petits services intimes. Il ne lui est pas per-mis de me rien refuser.

– Explique-toi.

– La mère du comte de Kermor, remariée en secondes no-ces au duc de La Roche-Jugon, a quatre millions de fortune. La disparition du comte et de sa famille ne lui laisse plus d’autres héritiers que son mari et son beau-fils le marquis Hercule, mon obligé.

– Ah !

– Et il ne tient qu’à toi, par une complaisance bien simple, que le marquis soit également ton obligé, comme il est le mien…

– Tu plaisantes… Je ne le connais pas… Que puis-je faire pour lui ?

– Tu étais, au su de tous, le premier régisseur de la planta-tion… Aide-moi à faire constater par un acte juridique, dont ta signature, comme premier témoin, décuplera la valeur, que le comte, la comtesse et leurs deux enfants ont été brûlés vifs, comme tu as failli l’être toi-même.

– Mais tu en as donc la preuve ?…

 

– 156 –

– J’ai la preuve que nul n’a pu franchir nos rangs, que le cercle le plus étroit entourait la maison, et que, de ceux que tu avais enfermés en partant, aucun n’a pu fuir…

– Hélas !

– Or, tu sais bien que la comtesse et ses enfants, non plus que le comte et tous leurs gens, n’étaient point libres de quitter la place en ton absence. À ton arrivée, la porte, calcinée, venait de quitter ses gonds et jonchait la terre ; mais nul n’était sorti, demandant grâce… Comment douter qu’ils aient péri tous as-phyxiés et brûlés ?

– C’est vrai ;… j’entends encore ces cris.

– Le fait est incontestable, et personne ne songera à le contester… Puis-je compter sur toi ?

Je fis un geste qui pouvait passer pour une adhésion.

– L’acte dressé, je te promets cinq cents doublons d’or en échange.

– Douze mille cinq cents francs ! m’écriai-je stupéfait.

– Tout autant à ton arrivée à Paris avec moi.

– Retourner en France;… mais tu sais bien…

– Basta,… de vieilles histoires dont on ne parle plus… Puis le marquis Hercule sait protéger les gens qui le servent,… et j’ai le droit de recruter pour son compte… Est-ce dit ?

J’étais fort troublé et ne voyais pas trop à quoi je m’engageais. Je promis d’obéir.

 

– 157 –

– Dans trois jours, tu seras en état d’aller à Santiago… Tu feras ta déclaration au consulat de France ; on en dressera pro-cès-verbal et tu en demanderas une expédition certifiée et léga-lisée… Le reste me regarde.

Ramirez avait bien choisi son moment pour m’amener à ses fins.

J’étais tellement écrasé depuis la catastrophe dont je me sentais si affreusement responsable, que je n’avais plus guère la force de penser, encore moins de juger les choses et de les discu-ter.

Aussi, ce fut machinalement que, le jour où je fus suffi-samment guéri pour entreprendre le voyage de Santiago, je me mis en route après avoir reçu de nouveau ma leçon de la bouche de Ramirez.

Mais la démarche tourna tout autrement qu’il ne s’y atten-dait.

Le secrétaire du consulat m’écouta silencieusement, mais non sans étonnement, exposer ma requête.

Mais, au lieu de rédiger en procès-verbal ma déclaration, selon l’usage, il me dit :

– Qui vous envoie ?

Je restai un moment interdit.

– Mais… personne,… j’ai cru devoir moi-même…

– Je ne puis prendre sur moi une constatation aussi grave… Il faut que vous parliez à M. le consul.

 

– 158 –

Et il me fit entrer dans un cabinet voisin pour y attendre son chef.

J’étais connu du consul, qui avait de fréquentes relations avec le Paradas. Il n’ignorait pas la situation que j’occupais près du comte, le cas qu’on voulait bien faire de moi, et jusqu’au ser-vice que j’avais rendu à la comtesse quelques mois auparavant.

J’avais donc lieu de compter sur un accueil bienveillant, et pourtant, lorsque le consul entra, je me sentis pâlir.

Sa tenue sévère acheva de me faire perdre contenance.

– On vient de me rapporter le but de votre visite, Bruno, me dit-il, et cette précipitation a lieu de m’étonner. Quel intérêt avez-vous donc à faire constater qu’il ne reste plus aucun mem-bre de la famille Kermor ? Et pour m’amener à vous satisfaire, quelle preuve m’apportez-vous ?

– Mais…

– A-t-on retrouvé les cadavres de façon à ce que le doute ne soit plus permis ?…

– J’ai tenté de pénétrer dans le brasier, m’écriai-je, j’ai en-tendu les cris de la comtesse… Je n’ai pu parvenir jusqu’à elle.

– Je le sais ; vous avez failli périr vous-même, et c’est pourquoi je veux bien encore ne pas vous soupçonner de com-plicité avec les misérables qui font travailler la férocité crimi-nelle des réacteurs espagnols à l’assouvissement de leurs haines particulières. Mais n’insistez pas. Il ne m’est pas prouvé que le comte de Kermor et quelques-uns des siens n’aient pu fuir,… et de longtemps je n’accorderai le procès-verbal spoliateur qu’on

 

– 159 – vous a chargé d’obtenir de moi… Tenez-vous-le pour dit, et es-timez-vous heureux d’en être quitte à si bon compte.

Sur ces paroles écrasantes, il me montra la porte, et je par-tis sans avoir eu la force de trouver un mot à répondre.

Je ne rentrai même pas au Paradas. Je rôdai dans les bas quartiers de Santiago.

Je me sentais deviné et avais hâte de quitter l’île.

Un jour même j’entendis raconter dans une taverne du port que le consul avait commencé, au nom du gouvernement fran-çais, une enquête au sujet de l’incendie de l’habitation de M. de Kermor. On devait exiger de l’Espagne l’arrestation des coupables et une indemnité considérable pour les survivants de la famille. Le consul de France avait reçu des révélations acca-blantes, ajoutait-on, contre un régisseur de la plantation qui jadis avait fait partie des volontaires…

Ceux qui parlaient ne me connaissaient pas… Je me hâtai, à moitié fou, de courir au quai d’embarquement, et là je m’engageai, séance tenante, comme gabier sur un bâtiment mexicain qui allait mettre à la voile pour Galveston… Le soir même nous mettions le cap sur le Texas…

Depuis lors, j’ai couru l’Amérique espagnole et les États-Unis, faisant tous les métiers, ballotté par des chances diverses, mais toujours poursuivi par mes remords.

Vous savez tous maintenant mon passé et mon crime, ma vie sans issue et la raison de mes nuits sans sommeil. Ne me marchandez pas la vérité, et si vous croyez que je dois mettre un terme à une existence souillée et perdue, prenez pour vous mon dernier souffle, faites-moi quelque tâche honnête, mais mor-telle : je l’accomplirai avec joie, je me lancerai dans le péril avec

 

– 160 – ivresse, si je puis de la sorte reconquérir un peu de votre estime et racheter par mon sang cette nuit épouvantable où la mort n’a pas voulu de moi.

Jacques s’était levé, et, posant la main sur l’épaule de Bru-no :

– Attendez, lui dit-il, et ne désespérez pas !

Et comme Bruno, un peu réconforté, le regardait d’un air interrogatif :

– Vous avez votre rôle dans la pièce très dramatique que nous jouons. Mais loin de vous promettre au dénouement le repos par la mort, je ferai tout pour que vous finissiez par la ré-conciliation et le pardon.

– La réconciliation ?

– Avec vous-même.

– Et le pardon ?…

– Fût-ce un pardon d’outre-tombe, vous l’accepteriez,… n’est-il pas vrai ?

– Ce sont là des énigmes que je ne puis chercher à com-prendre, dit Bruno, mais qui sont empreintes d’une telle bien-veillance, monsieur Jacques, que, je vous le répète, vous pouvez disposer de moi, je vous appartiens.

– C’est entendu… Mais voici le jour venu,… et il est temps de faire nos préparatifs d’émigration. Retournez le premier à Paris. Allez chez votre frère. Mon appel ne se fera pas attendre. Et que vos esprits se remettent. De d’Oradour-Ramirez… ou Coppola… on ne sait comment l’appeler, ce diable d’homme,

 

– 161 – vous n’avez rien à craindre, c’est moi qui vous le dis. De l’affaire du Paradas, par de bonnes raisons que vous saurez un jour, rien n’a transpiré, et si le consul de Santiago a fait quelque procé-dure de poursuites, n’en prenez pas ombrage, elle est enterrée dans les archives des affaires étrangères et n’en sortira pas.

Bruno semblait renaître.

– Avant vingt-quatre heures, vous entrerez en campagne avec nous, et je compte bien qu’au retour, vous vous féliciterez de m’avoir servi d’adjudant.

Bitard se montra à la porte.

– Mme Saint-Ange et Mlle Émilienne sont prêtes, la carriole est attelée. Le cartel marque six heures, et le premier train est à sept heures moins huit minutes.

– Bien, mon sergent, tu veilles au grain, et c’est sage… Mais j’ai à voir les autorités de Senlisse et de Dampierre. Il faut que j’appuie sur la chanterelle, que nos prisonniers jouissent encore de quarante-huit heures de folle rage et d’impuissance. Tu vas donc conduire d’abord Bruno à Saint-Rémy ; il a ses instruc-tions et part devant. Et nous, c’est par huit heures cinquante-deux que nous gagnerons Paris… Les renards sont en cage… ils ne chasseront pas les belettes.

 

– 162 –