LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Épilogue.
Ce soir-là, la Grande-Pinte était en riolle.
Ce cabaret rabelaisien, une des attractions du quartier des Martyrs, est bien connu de toute la population artistique et litté-raire de Montmartre, et souvent ses murs tendus de verdure semblent sur le point d’éclater sous la pression des visiteurs. Les tables de chêne ciré ont beau être cerclées de consommateurs, le flot entre toujours, circulant d’avant en arrière et du haut en bas, descendant visiter la cave pour chercher un coin où s’asseoir. Il est rare qu’on ne trouve pas quelque ami qui vous cède un coin de sa chaise et le petit angle d’une table ; aussi le tassement qui s’opère est-il indescriptible.
Et lorsque les habitués et habituées sont en liesse, c’est mieux encore. Un bon tiers des assistants se résigne à ne plus s’asseoir, ou bien sur la terrasse, les tables volantes vont s’étendant jusqu’au milieu de la chaussée.
Corréard profita du mouvement de curiosité qui fit refluer les gens du dehors à l’intérieur, pour se glisser à une petite table qui se trouvait à demi cachée par un grand laurier en caisse, excellent poste d’observation. De là il pouvait plonger à l’intérieur de la taverne, tout le vitrail étant ouvert, et suivre des yeux la belle Monte-en-Graine, dont la connaissance lui sem-blait bonne à faire.
Car Monte-en-Graine, ce soir-là, par exception, s’était dé-cidée à quitter son rez-de-chaussée de la rue Crettet, malgré ses promesses à Jessica. Mais c’est qu’elle avait reçu une invitation pressante et faite pour la séduire.
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Miravaut, l’original, un architecte joyeux viveur, se mariait pour la troisième fois de l’année, mariages à la détrempe, mais qui n’allaient pas sans un certain cérémonial. On se passait du maire et de l’Église, mais non de la noce. Miravaut, les témoins et ses amis étaient arrivés en plusieurs landaux, les hommes en habit et cravate blanche, les dames en toilette de soirée, les de-moiselles d’honneur en robes blanches et la mariée dans la te-nue traditionnelle, avec cette seule variante, qu’au milieu de son bouquet de fleurs d’oranger et dans les enlacements de sa cou-ronne on pouvait voir s’étaler quelques petites mandarines mi-gnonnes, auxquelles elle avait les plus beaux droits du monde.
C’est dans la cave de la Grande-Pinte que le repas de noces était servi, non point, comme ce nom de cave pourrait vous le faire supposer, au milieu des fûts et des tonnelets de vin, de bière et de cognac, mais dans une salle du sous-sol décorée dans ce même style du seizième siècle, éclairée par des guivres de cuivre aux langues de feu, et tapissée de velours frappé du plus bel effet.
Corréard avait compté trouver, à l’issue du repas, l’occasion de rapprochement qu’il cherchait avec Monte-en-Graine. Il sa-vait qu’à un moment donné, le repas terminé, la noce ne man-querait pas de faire irruption sur la terrasse, pour prendre le café en plein air. Et Monte-en-Graine qui, depuis huit longs jours, avait subi une abstinence forcée, devait sans nul doute être entraînée, par son tempérament, à faire grand honneur au balthazar. Elle arriverait donc après le dessert à la terrasse, avec ce vague à l’âme et aux yeux qui ne lui permettrait pas de distin-guer si son interlocuteur était ou non de la noce. Et Corréard saurait bien l’entretenir dans son erreur.
Le hasard le favorisa. Devant l’envahissement de la terrasse par la noce, il n’avait eu garde de quitter son ombre, et Monte-en-Graine, tout étourdie par le grand air et battant des entre-
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– Dieu ! que j’ai soif !
Corréard avait devant lui un grand verre de café froid qu’on venait d’apporter ; il y versa près d’un demi carafon de cognac, et posant le verre devant Lisa :
– Voilà, ma belle.
– À ta santé, mon petit.
La glace était rompue, et grâce à la façon dont Corréard avait soin de se placer à contre-lumière, Monte-en-Graine crut avoir affaire à l’un de ses voisins du dîner et ne se gêna pas pour demander consommation sur consommation, car sa soif aug-mentait toujours. Seulement, comme sa tête s’alourdissait par degré, elle se laissait volontiers aller sur l’épaule de Corréard, entre deux verres de prunelle.
Il était certain que, pour démarrer, il lui faudrait le soutien d’un ami. Et une fois qu’il aurait pénétré chez elle en lui rendant ce bon office de camarade, le policier se disait qu’il trouverait bien moyen de la faire parler et, de lui arracher les renseigne-ments qu’il comptait obtenir d’elle sur Mme de Frégose et sur le marquis Hercule, dont la trace n’avait pu être retrouvée.
Seulement il fallait attendre son bon plaisir pour quitter la place. Et si un incident ne lui venait pas en aide, Corréard pré-voyait qu’elle le ferait poser là jusqu’à deux heures du matin et ne se déciderait à partir qu’à la fermeture de la Grande-Pinte.
Mais une fantaisie de Miravaut le servit fort à propos.
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Le marié avait fait apporter trois douzaines de lanternes vénitiennes. On les distribua tout allumées aux gens de la noce.
Corréard, devenu le cavalier de Monte-en-Graine, eut la sienne.
– Noceurs et noceuses, s’écria Miravaut, c’est assez boire sans soif. Minuit sonne et l’hymen a ses droits : ma douce moi-tié commence à voir trouble et s’obstine à croire que c’est mon cousin Pierre qui est le héros de la petite fête… Il est temps de fixer ses doutes… Aux lanternes ! aux lanternes ! Gens de la noce, faites-nous la conduite ; tâchons de marcher droit, et nous épaterons les populations riveraines par notre belle tenue… Hip ! hip ! Hurrah !
– Un ban pour l’orateur !
– Un ban pour la mariée !
Au milieu du brouhaha, Corréard, en lui agitant la lanterne sous le nez, décida Monte-en-Graine à se lever, mais aussitôt, chancelante, elle dut s’accrocher lourdement à lui. Ils firent ain-si quelques pas à la suite de la bande joyeuse qui allait titubante et chancelante tout le long de l’avenue Trudaine, les lanternes au bout des cannes ; mais, arrivés à la rue Bochard-de-Saron, Corréard, tout tranquillement, fit demi-tour à gauche et arriva bientôt au coin de la rue Crettet, devant la porte de Lisa.
– C’est donc fini, la noce ? dit Monte-en-Graine comme il sonnait.
– Oui, ma mie, les mariés sont couchés…
– Et que je vas en faire autant… Bonsoir, mon bébé… T’es bien gentil de m’avoir remise à ma porte. Je crois que je ne l’aurais pas trouvée toute seule, ma parole…
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C’était un renvoi assez net, mais qui ne faisait pas l’affaire de Corréard.
La porte s’ouvrit. Mais quand Lisa voulut entrer, elle valsa si bien sur elle-même que, s’il ne l’eût agrippée et retenue, elle se fût cabossée la tête contre la pierre de la voûte.
– Eh ! eh ! fit-elle, j’ai ma petite aigrette !…
– Et même le plumet tout entier, ma fille… Allons, j’ai des allumettes, heureusement, sans ça on ne trouverait pas le trou de la serrure.
Et d’une main, sans bruit, il refermait la porte. Puis il la conduisit sur le palier et frotta une grosse allumette-bougie, dite cinq minutes.
– C’est bien gentil, disait Lisa. Tu es un vrai camarade.
Puis revenant à son idée fixe :
– Mais, tu sais, tu n’entres pas,… tu ne peux pas entrer.
– Bêtasse !… c’est pas moi qui entre, c’est toi… Moi, je sors.
– À la bonne heure, Arthur !… Mais ous qu’est ma clef ?
– Dans ta poche, sans doute.
– Parbleu ! si je trouvais ma poche,… mais on me l’a enle-vée, ma poche !…
Il fallut encore qu’il s’en mêlât… Et, la clef trouvée, comme il la mettait dans la serrure :
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– Si seulement, dit-il, tu avais une goutte de bon kirsch chez toi… J’ai loin à aller, moi, pour rentrer au bercail, et, vrai, j’ai la gorge sèche…
– Pour ce qui est de la gorge sèche,… pas plus que moi, mon fils…
– En as-tu du kirsch ?
– Ah ! je te crois… et avec la paille autour, tout ce qu’il y a de plus forêt Noire.
– Alors, ça va bien,… nous trinquons et je pars.
– Tu ne t’endors pas, toi, il te faut le coup de l’étrier… Mais tu sais,… faut partir après.
– C’est entendu.
Et Monte-en-Graine le laissa pénétrer dans l’appartement et fermer la porte.
L’appartement était tout en enfilade. De l’antichambre on passait au salon, et au delà se trouvait la chambre à coucher ; mais un couloir en retour conduisait de la chambre à une petite salle à manger et à la cuisine, qui ouvrait sur la cour.
Quand Corréard poussa la porte du salon, son allumette à la main, un courant d’air assez fort l’éteignit subitement.
– Il y a quelque fenêtre ouverte, pensa-t-il, tout en rallu-mant une seconde allumette de cire.
Puis, avisant un flambeau sur la table, il s’en approcha. Mais il s’aperçut que la bougie du flambeau venait à peine d’être
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– Tiens ! nous ne sommes pas seuls, se dit-il. Qui donc se cache ici ?
Et il jeta un coup d’œil sur le salon.
Les meubles étaient déplacés près de la fenêtre, encore entr’ouverte. Les volets joignaient à peine, car la lumière d’un bec de gaz voisin filtrait entre les deux vantaux.
– On est entré par là.
Mais Monte-en-Graine ne lui permit pas de poursuivre son inspection, car, accrochée à son épaule :
– C’est dans ma chambre, le kirsch, tu sais… Et puis, vois-tu, il faut que je me mette à l’aise… Allons, soutiens-moi, Al-phonse…
Et elle l’entraînait vers la chambre, puis là, sur le seuil, de nouveau prise d’un dernier scrupule :
– Mais tu sais, pas de bêtises… Tu siffles ton verre et tu pars.
– Comme un cerf.
– À la bonne heure !…
Au fond de chambre, Corréard vit la porte du couloir à moi-tié ouverte.
– Assurément, Il y a quelqu’un qui bat en retraite devant moi… Peut-être la Frégose… Peut-être le marquis…
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Une fois dans sa chambre, Monte-en-Graine, sans plus se préoccuper de Corréard, s’empressa de se mettre à l’aise, comme elle disait. Son chapeau, jeté à la volée, alla tomber sur le pied du lit. Elle dégrafa son corsage, dénoua les cordons de sa jupe, arracha son corset, laissa couler à terre robes, jupes et ju-pons, les écarta d’un coup de talon après les avoir enjambés, et, vêtue d’une simple chemise de batiste à plastron de dentelle, qui lui glissait des épaules au moindre mouvement, elle se laissa tomber, dans cette tenue sommaire, sur sa chaise longue de sa-tin noir, capitonnée de vieil or, en poussant un ouf ! de soula-gement.
Et là, les bras arrondis au-dessus de sa tête, dans une de ces poses gracieuses dont elle avait le secret, elle dit à Corréard en lui tendant son pied encore chaussé et remarquablement pe-tit :
– Tiens, ôte-moi mes bottines,… j’ai plus la force de bou-ger,… et donne-moi mes mules…
– Où ça, tes mules ?…
– Ah ! cherche…
– Parbleu ! les voilà sur la cheminée et la bouteille de kirs-ch, au milieu… Mais quant aux verres…
– Des verres ! c’est pas ça qui manque… Vois là, sur l’étagère… y en a de toutes les paroisses et de toutes les cou-leurs…
– Gagnés au tourniquet,… dans les foires ?…
– Tu l’as dit… Mais pas tant de paroles… J’ai soif.
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Et Monte-en-Graine se tortillait, se détirait sur sa chaise longue, sans plus s’inquiéter des transparences de son costume que si Corréard eût été aveugle.
Celui-ci avait bien d’autres pensées en tête. Monte-en-Graine était belle, malgré sa maigreur, plus apparente que ré-elle. Il était à cette heure à même d’en juger. Mais ce n’était pour lui qu’un instrument, et tout en essuyant les verres qu’il avait pris sur l’étagère, il se demandait comment agir pour sur-prendre le secret de la personne qui avait pénétré avant lui chez Lisa.
Aucune idée de séduction chez la belle, d’ailleurs ; c’était bien inconsciemment qu’elle agissait. Se mettre à l’aise devant un camarade ne tirait pas à conséquence, après tout, et son idée fixe était toujours de le renvoyer après la rasade.
Mais elle eut à peine le temps de lui donner son congé, car ce verre de kirsch, qu’elle vida d’un trait, lui porta le dernier coup… Le verre lui glissa de la main et roula sur le tapis, sa tête se renversa en arrière, et montrant ses dents blanches dans un accès de rire nerveux, qui soulevait convulsivement sa gorge à demi nue, elle murmura :
– Allons, mon chien, embrasse-moi et va-t’en,… j’ai som-meil !
Puis elle ferma les yeux, comme anéantie… L’ivresse l’avait terrassée.
En entrant dans sa chambre, Lisa avait posé sur une table son trousseau de clefs. Corréard le glissa dans sa poche, et, as-sez haut pour être entendu :
– Bon sommeil, ma fille, dit-il, et pas de mauvais rêves !… Ne me reconduis pas,… je fermerai bien la porte tout seul…
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Et, repassant par le salon et l’antichambre, il gagna la porte de sortie et opéra très ostensiblement sa retraite. N’avait-il pas les clefs dans sa poche, et le moyen de rentrer à volonté ?
Une fois sous le porche, il eut la pensée de vérifier les is-sues du rez-de-chaussée sur la cour, et, se glissant le long du mur, il trouva la porte de la cuisine entrebâillée.
– Hum ! se dit-il. Est-ce que je serais tombé sur une vul-gaire affaire de vol ?
Mais, à ce moment, son attention fut attirée par le roule-ment précipité d’une voiture qui vint s’arrêter à la porte de la maison.
– Quelque locataire attardé… Laissons passer.
Au second coup de sonnette, le concierge avait tiré le cor-don. De l’angle de la voûte, Corréard guettait. Il vit entrer une femme d’allure jeune et de taille assez grande. Mais, au lieu de se diriger vers l’escalier, elle s’arrêta devant la porte de Lisa.
– Hein ?
Et, prenant un trousseau de clefs dans sa poche, dans l’ombre, sans bruit et sans aucune hésitation, elle fit jouer une clef dans la serrure, et entra comme chez elle.
– C’est la Frégose, se dit aussitôt Corréard, en se repliant du côté de la porte de la cuisine. Elle aura pris rendez-vous là avec le marquis, peut-être sans avoir eu le temps de prévenir Lisa. Voyons.
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Aucun bruit dans la cuisine. Il s’y glissa à pas sourds et se trouva bientôt dans le couloir qui conduisait à la chambre à coucher.
La lueur du flambeau qui brûlait toujours près de Lisa lui permit de s’assurer que personne n’était dissimulé sous les vê-tements suspendus dans cette longue garde-robe. Un tapis as-sourdissait ses pas ; il put gagner silencieusement le seuil de la chambre, tout en se demandant ce que pouvait être devenue la personne qui, sûrement, l’avait précédé chez Lisa.
Une fois là, il vit en pleine lumière Mme de Frégose, qui se-couait le bras de la jeune femme endormie et essayait vaine-ment de la rappeler à elle. Monte-en-Graine ne répondit que par des sons inarticulés, et, les yeux toujours clos, retombait sur les coussins de la chaise longue en maugréant.
– Après tout, dit Jessica haut, je n’ai que faire de cette ivrognesse,… et le temps presse.
Et, saisissant le flambeau allumé, elle rentra précipitam-ment dans le salon.
– Elle est en toilette de voyage, se dit Corréard ; elle aura confié à Monte-en-Graine quelques papiers d’importance et vient les chercher. Voilà qui devient intéressant.
Sans s’inquiéter de Monte-en-Graine, qui ne bougeait non plus qu’une souche, il alla se glisser sous la portière du salon.
Jessica, sans perdre une minute, avait été droit à la chemi-née, et posant son flambeau sur une table voisine, elle se mit à déblayer la tablette de velours de tout ce qui l’encombrait. Dans sa précipitation, elle s’occupait à peine du bruit qu’elle pouvait faire en posant brutalement à terre les candélabres et la pen-dule, en jetant sur le canapé les vases de Chine et se débarras-
– 387 – sant à poignée de tous les bibelots, qu’elle plaçait au hasard sur les meubles à portée de sa main.
Enfin elle put enlever la tablette, qu’elle rejeta derrière elle, et attirer le morceau de marbre cassé qui fermait l’entrée de son trésor.
À son premier coup d’œil sur le trou à demi comblé, elle poussa un soupir de soulagement. Les fragments de briques étaient restés déposés comme elle les avait enchevêtrés. Per-sonne n’avait mis la main dans sa cachette. Monte-en-Graine était décidément une bonne fille.
Et plus calme, elle se mit à déblayer le trou morceau à mor-ceau.
À ce moment, Corréard vit s’entrouvrir les rideaux de la fe-nêtre du salon la plus proche de la porte d’entrée.
Et une tête se laissa voir.
Corréard dut refouler un cri d’étonnement.
– Coppola ! murmura-t-il. Coppola ici !…
Il le croyait détenu à la prison de Rennes.
C’était bien lui pourtant, la barbe longue d’un pouce, l’œil sombre. Sortant de sa cachette, il s’avança à pas sourds dans la direction de la cheminée, sans être vu de Jessica, tout absorbée par ses fouilles.
Coppola put arriver à deux pas d’elle, et muet, immobile, il suivit des yeux ses recherches.
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Quand il la vit vérifier le contenu de son coffret, ses bijoux, son or, déplier ses titres de rente, ses bons sur le Trésor, ses yeux s’illuminèrent, mais il ne bougea pas.
Mais elle attira à elle deux liasses dont la vue le fit tressail-lir.
Une enveloppe au cachet brisé, contenant les cent billets de mille francs, sa réserve, et un paquet de lettres de crédit, qu’il reconnut fort bien,… toute sa fortune.
Oh ! alors, malgré lui, un son rauque s’échappa de sa poi-trine et Jessica, surprise, releva la tête.
Pour le voir, elle n’eut même pas besoin de se retourner. Elle l’aperçut dans la glace, menaçant, terrible, prêt à se jeter sur elle.
Mais Jessica n’était pas femme à perdre la tête, et d’un re-vers de main, faisant glisser à l’angle de la tablette de marbre les papiers, la cassette, elle se jeta de côté de façon que tout en pro-tégeant son trésor et lui faisant un rempart de son corps, elle se trouva faire face à Coppola et prête à lui tenir tête.
– C’est donc toi qui m’as volé ? lui cria-t-il.
Jessica haussa les épaules.
– Depuis deux jours j’ai pu rentrer à Paris, j’ai été droit à ma cachette. Elle était vide. Toi seule avais dû faire le coup, je l’ai bien compris, et devinant en même temps que Lisa serait la receleuse, j’ai pris mes informations. Tu étais venue ici il y a huit jours, et tu avais fait jurer à Monte-en-Graine de ne plus bouger ; il ne m’en fallait pas davantage pour tout comprendre, et tu vois, j’étais là pour te recevoir… Allons, finissons, exécute-toi de bonne grâce… ou je t’écrase sur place…
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Mme de Frégose, qui avait glissé sa main dans une poche de sa robe de voyage, se trouva tout à coup armée d’un revolver, qu’elle braqua tranquillement sur Coppola, en lui disant :
– Causons.
L’autre, instinctivement, avait fait un pas en arrière.
– D’abord, reprit Jessica, je ne t’ai pas volé. Le tonnerre était tombé sur la maison, j’ai mis les valeurs en sûreté. Il y a là, en effet, des sommes qui t’appartiennent…
– À la bonne heure !
– Seulement, toute bonne association rompue veut des comptes. J’ai fait le tien…
– Le mien ?
– Très exact. Dans trois opérations faites en commun, tu es resté mon débiteur de soixante mille francs… Tu dois t’en sou-venir…
– À peine, répondit-il en faisant la grimace.
– Et de plus, tu redois au général Beauchêne, mon cher père, cinquante-cinq mille francs, qu’il t’a bel et bien confiés pour les faire fructifier à la coulisse. Cette somme-là me revient tout naturellement.
– En avance d’hoirie ! fit Coppola en ricanant.
– Disons indemnité d’hoirie… Car vous avez été si adroits, le marquis et toi, dans vos dernières campagnes, qu’aujourd’hui mon père me renie et a jeté Mme Pozzo dans la rue… Or, tu es
– 390 – trop mon ami pour restituer au général ces cinquante-cinq mille francs, dont il me ferait tort ; je les cueille au passage…
– Hein ? C’est à voir…
– C’est vu…, soixante mille d’une part, cinquante-cinq mille d’autre part, sans compter les intérêts et droits de com-mission, cela fait cent quinze mille. Mais, je suis bonne fille, et je te fais grâce de l’appoint ; tu as là, en bons billets de la Ban-que de France, cent mille francs, je m’en contente et je te rends tes lettres de crédit… Est-ce dit ?
– En vérité,… je crois que tu plaisantes…
– Je n’en ai pas la moindre envie… Fais-moi le plaisir d’aller t’asseoir là, contre le mur, sur le canapé,… que je puisse paisiblement trier notre petit avoir…
Et le revolver tendu, elle forçait Coppola à reculer et à s’asseoir.
Alors, tout en le surveillant, – douce confiance, – elle plaça son coffret et ses titres dans son sac de voyage, posa en évidence sur la cheminée les lettres de crédit de Coppola.
– Il y en a là, dit-elle, pour six cent cinquante mille francs sur Londres, Amsterdam et New-York. Est-ce ton compte ?
– Oui, dit-il d’une voix sourde, en la suivant de l’œil dans tous ses mouvements.
– Suis-je assez honnête ? reprit-elle. Tes traites sont à vue et au porteur, de l’or en barre ; comme signatures, tout ce qu’il y a de plus facile à toucher… J’aurais pu déjà en opérer l’encaissement et filer sans dire gare… Je te croyais sous les ver-rous et dégagé à jamais des appétits de ce monde… Pourtant j’ai
– 391 – eu un scrupule, et ce soir je comptais bien te les laisser dans la cache ces lettres de crédit, en chargeant Monte-en-Graine de te les rendre.
Tout en parlant, elle glissait dans son sac la liasse de cent mille francs.
Coppola, replié comme un fauve, eut un tressaillement. Mais Jessica, qui venait de presser le ressort du sac et de le fer-mer et qui tout aussitôt avait repris en main son revolver, n’y prit ou n’y voulut pas prendre garde.
– Finissons, dit-elle ; mon itinéraire est tracé, ma mère m’attend. Je n’ai pas le loisir de m’épancher plus longtemps. Voici ta part. J’emporte mon dû. Si nous nous retrouvons un jour, tâche d’être moins prompt dans tes accusations… Les mauvais procédés, ça ne prend pas avec moi… Bonsoir !
Et elle fît un pas en arrière.
– Un instant, dit Coppola ; en me dépouillant ainsi, tu me livres… Comment sortirai-je de Paris ; comment gagnerai-je Londres ou Bruxelles sans un rond monnayé ?… Mes lettres de crédit, pour m’en servir, j’ai trois cents lieues à faire… Parta-geons le différend par la moitié. Prends cinquante billets de mille francs et laisse-moi les cinquante autres, et nous nous quitterons bons amis…
– Mon cher, tu raisonnes mal… Un homme traqué… et tu es dans ce cas, ne change pas un billet de mille francs sans se faire prendre aussitôt… Mais je suis de bonne composition, et, s’il ne s’agit que d’argent de poche, je ne te laisserai pas dans l’embarras…
Elle rouvrit son sac pour y prendre un porte-monnaie re-bondi.
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Et en même temps elle dut changer son revolver de main.
Coppola, sur le canapé, les mains derrière le dos, la regar-dait faire sans protester.
Mais quand elle eut extrait quelques louis de son porte-monnaie ; comme elle les étalait par rangées de cinq sur la ta-blette de la cheminée, il se dressa comme mu par un ressort, brandissant dans sa main crispée, un lourd coussin de velours, qu’il lui lança à la tête avec une telle force qu’elle culbuta et, perdant l’équilibre, tomba à la renverse sur le tapis.
– Ah ! gueuse ! hurla Coppola en se ruant sur elle, à mon tour de régler ton compte.
Et Corréard, qui jugea le moment venu d’intervenir, vit briller un couteau-poignard dans la main du misérable.
Il voulut se jeter sur lui, le saisir, lui arrêter le bras ; mais il lui fallut, dans l’encombrement du salon, pour parvenir jusqu’à Coppola, repousser une table, écarter un fauteuil, afin de se faire place, et quand il arriva pour saisir par derrière le baron aux prises avec Jessica, un jet de sang lui sauta à la face ; la lame du poignard avait pénétré jusqu’au manche dans la gorge de la malheureuse femme qui, à demi étranglée par les doigts nerveux de son assassin, n’avait pu ni se défendre ni pousser un cri.
D’abord stupéfait, en se sentant saisi à l’épaule et à la nu-que, Coppola eut un moment de trouble ; il se croyait déjà repris par les agents, qu’il savait à ses trousses. Mais lorsque renversé sur le dos, à côté de sa victime, il s’aperçut qu’il n’avait affaire qu’à un seul homme, quoique tenu par le genou puissant de Corréard, l’espoir de se tirer de cette position critique lui revint.
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Et sa rage, en reconnaissant dans Corréard l’un des justi-ciers aux mains de qui il était tombé aux Verdelets, doubla ses forces.
D’un mouvement brusque, il désarçonna le policier et se glissa sous la table comme pour y chercher un abri.
– Ah ! misérable coquin ! s’écria Corréard, tu ne m’échapperas pas. La brigade est prévenue…
Mais il n’eut pas le temps d’achever. Comme il se penchait pour ressaisir le baron par la jambe et le tirer à lui, deux coups de feu tirés à bout portant le foudroyèrent. Coppola avait vu briller sous la table le revolver échappé de la main de Jessica et s’en était emparé.
– Il a son affaire,… dit le baron. Il s’agit maintenant de sor-tir d’ici.
Les deux coups de feu n’avaient pas fait grand bruit.
Pourtant, dans le silence de la nuit, peut-être allaient-ils suffire à donner l’éveil.
Coppola, maître du champ de bataille, prêta un instant l’oreille. Mais rien ne bougea. La rue était calme. Il se leva alors et commença à faire main basse sur les valeurs, les titres, les liasses de billets, l’or et les bijoux accumulés sur la cheminée. Il en remplit le sac de voyage apporté par Jessica.
Puis il courut à la fenêtre et entre-bâilla les volets.
La voiture qui avait amené Mme de Frégose stationnait pa-cifiquement à la porte.
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Le cocher ronflait sur son siège, le cheval dormait dans son brancard.
Du côté de la rue Bochard-de-Saron, le poste de police logé dans les bâtiments du collège Rollin était clos, et le planton ne bougeait pas de sa guérite.
Coppola jeta un dernier regard sur son œuvre.
Jessica était déjà froide.
Corréard râlait.
À ce moment trois heures sonnèrent à une horloge du voi-sinage.
– J’ai deux heures devant moi, pour le moins, se dit Coppo-la ; plus qu’il n’en faut pour faire peau neuve et défier tous les parquets de France… Allons.
Et doucement il franchit la fenêtre ; une fois sur le trottoir, il repoussa les volets et disparut dans la direction de la rue Lal-lier.
Monte-en-Graine dormait toujours.
*****
Le lendemain, à trois heures, Caillebotte rentra dans son cabinet, pâle et grave, et, tout pensif, s’assit près de la fenêtre ouverte, le regard vaguement plongé dans les verdures du jar-din.
Tonton, qui l’avait entendu rentrer, accourut.
– Eh bien ! Jacques ? dit-elle.
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– Le pauvre garçon est mort dans nos bras… J’avais pu faire appeler Mme de Prades… et sa présence a adouci ses der-niers moments. Il est tombé victime de son devoir, au moment où il allait recevoir le prix de ses services… Sa nomination de chef de la sûreté était signée, on le sortait de son obscurité, on lui donnait une situation officielle et honorée,… peut-être même allait-il pouvoir réaliser le rêve de son cœur,… car j’ai au-jourd’hui lieu de croire que la baronne n’était pas étrangère à la décision prise à son sujet… Mais la vie est ainsi faite, pour la plupart : nous nous arrêtons à mi-chemin de nos espérances… Pauvre Corréard !
– Et le brigand qui a fait le coup n’est pas pincé ?
– Non ; lorsque les agents pénétrèrent dans l’appartement, attirés, à cinq heures du matin, par les gémissements de Cor-réard, qui, revenu à lui, avait pu se traîner et se hisser jusqu’à l’imposte de la fenêtre, ils trouvèrent la Frégose bien morte, ayant encore le poignard de Coppola profondément enfoncé dans le sein gauche ;… mais du misérable pas la moindre trace… C’est alors qu’on a transporté notre pauvre ami chez lui et qu’on est venu me chercher.
À quelques pas de lui, sur son bureau, Caillebotte aperçut étalées trois ou quatre lettres arrivées pendant son absence.
– Des lettres…
Avec une vivacité fébrile, il les saisit et successivement les ouvrit, mais il les rejeta aussitôt sans s’y arrêter.
Ce n’était pas ce qu’il attendait.
Et retombant dans sa mélancolie, il fit lentement quelques pas du côté de la porte-fenêtre qui donnait accès dans le jardin.
– 396 –
Mme Mouton le regardait sans mot dire.
Quand il eut franchi le seuil :
– Il se croit oublié ;… mais je jurerais, moi…
À ce moment, le silence ordinaire de la rue de l’Orient fut troublé par le bruit d’une voiture gravissant rapidement la mon-tée, voiture de maître ; cela se devinait au cliquetis des harnais, au piaffement des chevaux.
Jacques s’était arrêté subitement au milieu de l’allée où il s’était engagé.
Il écoutait.
L’équipage stoppa juste devant la petite porte.
Jacques, très pâle, ne bougeait de sa place non plus qu’un terme.
Mais la sonnette avait à peine retenti que déjà Mme Mouton avait ouvert.
Et Thaddée lui sautait au cou en criant :
– Bonjour, Tonton !… ma bonne Tonton !
Il était suivi d’Hoël, qui referma la porte.
Après Tonton, ce fut le tour de Jacques de se laisser em-brasser.
– Méchant Jacques ! dit-il, sais-tu que voilà dix jours que nous ne t’avons vu ?… Et chaque jour nous t’attendions.
– 397 –
– Mon cher Thaddée, ma tâche était remplie.
– Pas tout à fait, ami Jacques.
– Comment ?
– Puisqu’il faut t’imposer un devoir pour ne pas être privé de ton amitié, nous faisons, Pervenche et moi, un nouvel appel à ton dévouement.
– Que veux-tu dire ?
– Ma pauvre mère, Jacques, n’a pu ressaisir encore sa rai-son. Nos tendresses l’étonnent, mais ne l’arrachent pas à ce de-mi-sommeil rêveur qui nous désole. L’hôtel de Kermor, qu’elle n’avait jamais habité que par hasard, ne lui rappelle aucun sou-venir précis. Mais toute son enfance s’est passée en Bretagne, c’est là qu’elle a grandi, qu’elle s’est mariée, et nous avons pensé que, si l’écho du passé pouvait se réveiller dans son cœur, c’est dans ce milieu où se sont écoulés les plus beaux jours de sa vie que le miracle se ferait… Mais tu le devines, ami Jacques, une telle épreuve, nous n’oserions jamais la tenter à nous seuls… Pervenche ne croit au succès que si tu nous viens en aide.
– Moi ?…
– Oui, c’est à ton expérience, à ton ingénieuse amitié que nous voulons devoir ce grand bonheur… Nous ne croyons qu’en toi… Te refuseras-tu à nos prières ?…
Jacques, très troublé, ne répondait pas.
– Mon cher monsieur Jacques, dit Hoël intervenant à son tour, Mlle de Kermor attend votre réponse ; mais vous lui cause-riez une cruelle déception en résistant à ses vœux. Les affaires
– 398 – d’intérêt qu’il a fallu régler avec une foule de gens de justice, ont été cause du retard de quelques jours que nous avons apporté à cette démarche, depuis longtemps résolue. Aujourd’hui que tout est réglé, Mlle Yvonne n’a plus d’autre souci que d’obtenir votre consentement. Nous partons tous pour la Bretagne demain. Et c’est au château de Kermor que nous vous attendrons. Comme votre séjour peut s’y prolonger, je suis chargé de prier Mme Mouton de vous accompagner… Mlle de Kermor ne veut pas, madame Mouton, vous condamner à la solitude, et désire très vivement vous avoir près d’elle… Voyons, monsieur Jac-ques, n’est-ce pas bien arrangé ainsi ? Avez-vous quelques ob-jections à faire ?
– Non, s’écria Thaddée, en le pressant dans ses bras, non, pas d’objections : il consent, il viendra… D’abord Pervenche le veut. Tiens, vois plutôt…
Et Thaddée lui tendit un petit billet qu’il avait tiré de sa po-che.
Il ne contenait que ces mots que Jacques lut en tremblant d’émotion :
« Mon ami,
« Je n’espère qu’en vous !
« PERVENCHE. »
– Eh bien ! dit Thaddée…
Jacques sourit.
– Ça te convient-il, Tonton, d’aller en Bretagne ?
– 399 –
– Tonton est toujours prête, répondit la vieille nourrice, dont le visage rayonnait de joie.
Et tout bas elle murmurait :
– J’étais bien sûre, moi, qu’elle ne pouvait pas l’avoir ou-blié, mon Jacques.
Paris, février 1881.
FIN
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Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack
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