LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 10 sur 11

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LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Xliquidation de Famille.

X

 

LIQUIDATION DE FAMILLE.

 

Le marquis avait fait quelques pas en avant, la tête baissée. Au bruit du verrou poussé, il se retourna.

– Le sermon sera dur et long, pensa-t-il.

Mais il se trompait.

Le duc n’avait pas la prétention d’éveiller en lui les bons sentiments endormis et de lui faire de la morale. Il savait trop à quelle nature il avait affaire.

Son but était tout autre.

Il indiqua un siège au marquis et prit un fauteuil. Mais quand le marquis, rassemblant ses dernières audaces, releva la tête vers le duc de La Roche-Jugon, il éprouva à le voir un sai-sissement étrange. Un changement bizarre s’était fait dans la physionomie du vieillard. Il avait l’œil brillant et un sourire sar-donique sur les lèvres, la tête haute, le regard chargé de mépris et le front rayonnant de l’homme satisfait d’un triomphe obte-nu…

Hercule n’en pouvait croire ses yeux.

– Est-ce que la folie l’a gagné ? Mon père se réjouit-il de me voir abattu, aux mains d’ennemis sans pitié ?…

 

– 364 –

Mais le duc ne lui laissa pas le souci de deviner cette énigme.

Il s’expliqua d’une voix brève et ferme.

– Monsieur le marquis, tant que vous ne m’avez donné à subir en spectacle que la comédie de vos vices, je n’ai rien dit et j’ai laissé faire, n’attendant de vous rien de bon, de noble et d’élevé ; mais tout au contraire, certain d’avance que vous seriez un composé des plus mauvaises passions et des plus tristes ins-tincts…

– Mon père…

– Votre père… aux yeux de la loi et du monde, sans doute, parce que vous êtes né de ma première femme et que je n’ai pas jugé à propos de vous désavouer…

– Monsieur…

– Oui, appelez-moi monsieur, j’aime mieux cela… Il y a quarante ans environ, au jour de votre naissance, j’aurais pu vous étouffer dans les bras de votre mère, qui se mourait en avouant son crime ; mais je fis le sacrifice de ma colère à l’honneur de ma maison, et je permis que le bâtard fût élevé chez moi avec tous les privilèges appartenant à l’héritier de mon sang… Mais si je vous ai subi par politique de famille, sans me faire d’illusion sur votre compte, – car je ne suis pas de ceux qui s’imaginent que c’est par le croisement des duchesses et des la-quais que se régénèrent les races épuisées, – au moins pensais-je que vous vous contenteriez, fidèle à votre extraction, d’être abject et nul, infatué de votre nom volé et de viveur de mauvais ton ; mais je ne croyais pas que vous descendriez jusqu’au crime, et qu’un jour il me faudrait intervenir pour vous arracher au bagne, et peut-être à l’échafaud…

 

– 365 –

Le marquis, atterré par cette foudroyante révélation, eut cependant une lueur de joie égoïste. Le duc ne parlait-il pas de le sauver ?

Le duc reprit :

– Je ne me donnerai même pas la peine de vous interroger. Je n’en ai pas besoin. Ce que la justice a surpris de vos machina-tions et de celles du bandit dont vous aviez fait mon hôte, n’est sans doute qu’une faible partie de vos basses œuvres. Et je me tiens pour édifié. C’est du rachat de mon nom qu’il s’agit à cette heure ; c’est toute une vie de souillures qu’il faut laver.

– Où veut-il donc on venir ? se demanda Hercule avec ef-froi.

– Vous avez compris comme moi les paroles du procureur général, les réticences du conseiller rapporteur. Quand vous sortirez de ce salon, c’est à la Conciergerie, à Mazas peut-être que l’on vous conduira, et ce soir toute la presse redira votre arrestation dans ses moindres détails, et demain, dans chaque journal, on pourra lire en toutes lettres le récit des infamies et des crimes du marquis Hercule de La Roche-Jugon… Grâce à vous, mon nom flétri restera attaché au pilori de notre histoire judiciaire. Vous devinez, monsieur, que cela ne peut être, que cela ne sera pas…

– Deviner,… moi… Que prétendez-vous faire ?

– Justice.

– Justice ! répéta le marquis effaré, qui, d’un bond, recula jusqu’au mur, comme si le bourreau eût eu déjà la main levée sur lui.

 

– 366 –

Le duc, sans répondre, tira une bague qu’il portait à l’annulaire de la main gauche et, en ouvrant le chaton :

– Ce petit précipité incolore que vous voyez fixé dans ce cercle d’or, est le simple résultat de la condensation par le froid du principe de l’acide cyanhydrique, le nom scientifique de ce poison que l’on appelle vulgairement de l’acide prussique. L’effet en est foudroyant. Il suffit d’appuyer légèrement le bout de la langue sur ce petit caillou pour régler sans phrases ses comptes avec la justice humaine. Vous savez que notre magis-trature a le respect des morts, et que toute procédure se déchire au pied d’un cercueil. Je vous crois assez intelligent pour penser que vous n’hésiterez pas, et que vous me saurez gré de vous avoir ménagé une fin si douce et si prompte,… car je pourrais vous renier et vous jeter sans rémission dans votre boue à cette heure.

– Il serait bien tard, répondit le marquis d’une voix som-bre.

Tout un travail étrange s’était produit, en quelques minu-tes, dans l’esprit du misérable.

Quand il avait vu le duc tirer, pour toute arme vengeresse, cette bague de son doigt, un secret espoir de salut lui était re-monté au cerveau. Il s’était dit qu’en somme, il était vraiment ridicule à lui d’avoir trop vite pris peur de ce vieillard si débile. Par le fait, la porte close, la force était de son côté, et le duc au-rait mauvaise grâce à employer la violence. Puis cette révélation étrange emplissait son cerveau.

– Vous n’êtes pas mon père ? dit-il.

Et dans sa pensée, cela se traduisait ainsi :

 

– 367 –

– S’il a dit vrai, qu’ai-je à ménager ? Puisque les liens du sang sont brisés, mes préjugés sont à terre. Ne lui devant pas même la vie, je ne lui dois rien. Il m’a subi par orgueil et pour ne pas avouer sa honte. Étranger et bâtard, que lui importe de me sacrifier ? Mais moi, jouer son jeu, allons donc ! Me tuer ? belle naïveté ! Par égard pour ses cheveux blancs ? Il se rirait de ma candeur. Qu’il l’avale lui-même son caillou, s’il le veut. Moi, j’entends vivre… Je ne suis encore ni cacochyme ni gâteux… et, par le diable ! je sortirai d’ici.

Et son regard inspectait curieusement la chambre, fouillait le jardin.

Puis revenant au duc :

– Ainsi, monsieur, vous n’êtes pas mon père,… c’est chose sûre ?… Et vous croyez alors que je vais ainsi, pour vous com-plaire, approcher mes lèvres de ce poison foudroyant que vous me tendez si gracieusement… Cela vous arrangerait, je le conçois, et vous pourriez passer ici vos derniers jours, délivré de tous remords, près de votre nièce bien-aimée… Eh ! monsieur, si je ne suis plus le marquis de La Roche-Jugon, si je n’ai plus ni père ni famille, je n’ai plus de sacrifice à faire et d’honneur à garder, et c’est vous au contraire qui devez choisir entre deux souillures, ou celle de mon procès ou celle de ma naissance…

Et les bras croisés sur la poitrine, l’audace au front, il bra-vait le vieillard.

– Je ne suis pas votre père, dit le duc, mais je reste votre juge. Vous n’existez que par moi. Ma clémence dédaigneuse vous avait fait la vie facile et glorieuse… Mais, d’un mot, je puis, s’il me plait, preuves en mains, vous remettre à votre place… Ce n’est pas le marquis de La Roche-Jugon que je livrerai, cette porte ouverte, au procureur général, mais un misérable aventu-rier, le digne complice de ce Coppola, que vous retrouverez sur

 

– 368 – le banc des assises… À quarante ans, la crainte du ridicule a pu dominer ma conduite… Mais, à mon âge, est-ce que le ridicule peut m’atteindre ?… Vous démasquant, vous laissant aux prises avec votre infamie, je deviens terrible et l’on s’inclinera devant moi… Mais que sert de discuter ? Voulez-vous vous racheter par la mort ?… prenez cette bague… Aimez-vous mieux Mazas et l’échafaud ?… j’ouvre et j’appelle !…

Et le duc se tourna vers la porte…

– Un instant, monsieur, s’empressa de dire le marquis. De-vant cette résolution implacable, il ne me reste plus qu’à me soumettre… Vous m’assassinez… Vos remords me vengeront… Mais êtes-vous certain au moins de l’effet de ce poison ?

– C’est la mort instantanée.

– Qu’il touche les lèvres ou la langue ?…

– Oui…

– Donnez…

Le duc tendit de nouveau la main, en détournant la tête. Au dernier moment, l’émotion, un certain malaise lui enlevaient ses forces, et quand il eut abandonné la bague saisie par Hercule, il lui fallut s’asseoir ;… il retomba tout absorbé sur son fauteuil.

L’autre cependant avait aux lèvres un sourire étrange. Il re-garda la bague et son contenu avec attention. Puis il la fixa tout ouverte au pouce de sa main droite.

Penché vers le jardin, silencieux, attendant l’événement, le duc lui tournait le dos…

 

– 369 –

Alors, avec un mouvement de chat-tigre, étirant ses bras comme pour s’assurer de leur souplesse, Hercule sauta d’un bond sur le vieillard, qu’il étreignit à la gorge de façon à l’empêcher de pousser le moindre cri, et dans sa bouche béante il plongea le pouce armé de la bague empoisonnée.

À peine le duc avait-il essayé de se débattre sous cette étreinte sauvage, que déjà la mort avait fait son œuvre. Ses yeux seuls vécurent assez longtemps pour maudire son assassin ; mais Hercule bravait, en souriant cyniquement, le regard terri-ble du vieillard, dont il sentait les membres se raidir à mesure que la vie le quittait. Une joie sinistre l’exaltait. Son guet-apens si subitement conçu réussissait à souhait. Tout se passait en si-lence, et il trouverait bien le moyen de fuir avant le retour des gens de justice…

Mais ce silence, dont-il se réjouissait, ce fut lui qui le trou-bla. Surpris par une douleur atroce, il ne put retenir un hurle-ment de hyène blessée. Au moment où il allait laisser retomber sur le fauteuil le cadavre inerte de sa victime, une dernière convulsion avait comme galvanisé les nerfs du duc et la mâ-choire, se refermant d’un mouvement de cisailles, avait tranché net au-dessus de la première phalange le pouce du marquis.

Dans sa rage il repoussa si vivement le vieillard, que le corps roula sur le sol.

– Charogne ! cria-t-il, en s’écartant d’un bond, le pouce sanglant.

Puis l’instinct du danger reprenant le dessus, il se prit à écouter du côté du grand salon, tout en emmaillotant dans son mouchoir sa main blessée.

Les portières avaient sans doute étouffé son cri. Il n’entendit aucune rumeur.

 

– 370 –

– Pas une minute à perdre, se dit-il.

Et il courut aux fenêtres qui s’ouvraient sur le jardin. Avec d’infinies précautions, il fit jouer l’espagnolette et attira douce-ment le vitrage pour se ménager une issue. De ce balcon du rez-de-chaussée sauter au jardin, ce n’était rien. Mais il fallait ga-gner les allées couvertes, sans être aperçu du premier étage, où devaient circuler en ce moment les amis de la famille de Ker-mor.

Il rampa le long des murs et parvint, sans avoir été vu, à la charmille.

Une fois là, il prit sa course, et en quelques enjambées at-teignit un point du mur de clôture qu’il avait guigné du petit salon, quand déjà il combinait sa fuite. À cet endroit, sur un es-pace de dix mètres, le mur était remplacé par une clôture en planches qui se trouvait en bordure d’une large voie. C’était le boulevard Saint-Germain. Le tracé avait mis à bas une maison qui fermait le petit parc de Kermor et créé une façade de dix mètres, dont la réfection n’avait pu se faire tant que la succes-sion n’était pas réglée. Et l’on s’était borné à dresser là une pa-lissade provisoire.

Le marquis, dont le péril doublait les forces, réussit à dis-joindre deux planches et put se glisser par l’écartement et sauter sur le pavé du boulevard sans être aperçu.

Il se secoua, se frotta, car ses habits, ses genoux étaient maculés de sable et de terreau.

Et, d’un pas précipité, mais sans courir, pour ne pas attirer sur lui l’attention, il se hâta de gagner la rue de Bellechasse et le quai, où il sauta dans une voiture vide sans avoir été suivi.

 

– 371 –

Il se fit conduire rue Caumartin, au passage du Havre. Il re-joignit à pied la gare, se mêla à la foule des voyageurs. Le gui-chet s’ouvrait pour le train de Rouen.

– Si l’on me cherche, se dit-il, ce sera du côté de la ligne du Nord. Et pendant ce temps-là, à Rouen, je pourrai prendre tranquillement un parti.

Et il s’empressa de monter aux salles d’attente.

Pendant ce temps, M. de La Condamine était redescendu au grand salon de l’hôtel, accompagné du substitut du procu-reur général, de Caillebotte et de Corréard.

Il alla frapper à la porte du petit salon.

Mais personne ne répondit.

Il essaya d’ouvrir. Fermée au verrou, la porte résista.

Il écouta.

Pas le moindre bruit.

– Vous aviez fait garder toute les issues ? demanda-t-il au substitut.

– La grande porte est fermée ; moitié de mes gens est dans la cour, moitié aux abords de l’hôtel…

– Mais vous n’avez pas pensé au jardin ?

– Bon ! le jardin est une impasse ; s’il s’y est réfugié, on l’y traquera…

– Une impasse,… en êtes-vous sûr ?

 

– 372 –

– Je vais le visiter, dit Corréard en ouvrant la porte-fenêtre qui communiquait à un escalier en perron, à rampes en marbre blanc.

– Mais auparavant, une fois dans le jardin, Corréard, dit Caillebotte, jetez un coup d’œil sur ce petit salon par la fenêtre, et faites-nous savoir pourquoi nos hommes ne répondent pas.

Corréard descendit rapidement les marches et longea les fenêtres. Il remarqua aussitôt que celle du petit salon était à demi ouverte. Mais il ne put rien voir dans la pièce.

– Les oiseaux sont-ils donc envolés ? se demanda-t-il. Et s’accrochant au balcon de fer, il se hissa jusqu’à poser le genou sur la pierre d’appui.

Mais une fois là, bien que rompu à de pareilles surprises, il ne put contenir un cri. Il apercevait le cadavre du duc renversé sur le sol.

– Mort… Comment ?…

Sans plus attendre, il enjamba le balcon, poussa la fenêtre et sauta dans la pièce. Son premier coup d’œil cherchait le mar-quis.

– Il a filé ;… mais alors… c’est donc un assassinat…

La chose lui apparaissait trop grave pour continuer seul son inspection. Il tira les verrous et ouvrit la porte.

– Voyez ! dit-il.

Hoël et Bruno apparurent à leur tour. Caillebotte, qui devi-na à peu près le drame, se retourna de leur côté.

 

– 373 –

– Fouillez le jardin, voyez si le marquis s’y cache et s’il a trouvé une issue pour fuir. Tâchez de mettre la main dessus et ne le lâchez pas.

Corréard et La Condamine avaient relevé le vieux duc.

– Il semble qu’il soit en catalepsie…

Caillebotte tâta le pouls, et posa la main sur le cœur.

– Non… il est mort… et de façon étrange… Cette catalepsie est le résultat d’un poison foudroyant… que je crois reconnaî-tre…

– Il n’aura pas voulu survivre au déshonneur de sa mai-son…

– Peut-être… et pourtant, s’il redoutait les commentaires, il aurait eu la patience d’aller mourir chez lui…

– Croyez-vous donc à un crime ?

– Il faut voir ;… ce serait horrible,… mais l’absence du mar-quis n’est-elle pas significative ?…

À ce moment, Bruno et Hoël se montrèrent sous la fenêtre ouverte.

– Eh bien ? leur demanda le procureur général.

– Nous avons fouillé le jardin dans tous les sens, répondit Bruno ; il aura fui par la brèche.

– Comment ! il existe une brèche ?

 

– 374 –

– Dans la palissade qui donne sur le boulevard Saint-Germain, deux planches écartées dans le bas, de quoi laisser passer un homme de taille ordinaire.

– Il est encore temps de le joindre, dit le substitut ; je vais lancer sur ses traces l’inspecteur et ses agents.

Caillebotte, La Condamine et Corréard continuaient l’examen du cadavre du duc.

– Une paralysie subite du cerveau ne peut-elle déterminer la mort et se traduire par cet état de rigidité ?

– Regardez la figure, dit Caillebotte ; elle exprime une ter-reur extrême. Les yeux, à demi clos, sont couverts comme si le duc avait dû faire un suprême effort de résistance… Cette bou-che… Voyez ces dents serrées…

– Et cette bave sanglante…

– Mais, en effet… n’est-ce pas un lambeau de chair qui re-tombe sur la lèvre…

– Un lambeau de chair ?…

– Voilà qui est bizarre… et pourrait nous donner le secret de cette mort…

Il essaya de desserrer les dents du cadavre sans y parvenir.

– Il faudrait un instrument,… un couteau à lame forte.

La Condamine avisa sur la cheminée un stylet.

– Ceci peut-être…

 

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Caillebotte introduisit la pointe du stylet dans l’intervalle des deux molaires. Malgré son âge, le duc avait conservé une mâchoire solidement meublée. En imprimant une pression gra-duée à la lame, Caillebotte espérait arriver à mettre en mouve-ment les nerfs extenseurs du maxillaire.

Après de longs efforts, il y parvint, les dents s’écartèrent, la mâchoire inférieure s’abaissa et, comme prise d’un suprême dégoût, la tête du cadavre cracha son secret ; quelque chose d’informe s’échappa des lèvres et roula sur le parquet.

C’était la première phalange du pouce droit du marquis, encore cerclé de la bague meurtrière.

– Le mort a parlé ! s’écria Caillebotte.

 

– 376 –