LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Vile Rat et la Souris.
VI
LE RAT ET LA SOURIS.
Mme la baronne de Prades habitait un entresol de la rue du Faubourg Saint-Honoré, au coin de la rue Verte, qui déjà for-mait le prolongement de la rue de Matignon jusqu’à la rue de Penthièvre.
L’hôtel, occupé par plusieurs locataires, avait deux entrées. La principale, la seule visible, était celle du faubourg. Sur la rue Verte, c’était la grande porte d’un grainetier qui, par une série de cours intérieures, permettait de gagner les escaliers de ser-vice. Mais les fournisseurs ignoraient eux-mêmes cette servi-tude de la maison voisine, et il fallait en être particulièrement avisé pour user de cette facilité de pénétrer par là, dans un inco-gnito parfait, chez les habitants de l’hôtel.
L’appartement de Mme de Prades était celui d’une femme du monde élégant, mais sans recherche d’excentricité. Un luxe sérieux, révélant un goût raffiné des arts ; rien de criard, de clinquant.
C’est ce que Jacques constata du premier coup d’œil, quand Corréard l’introduisit chez la baronne.
L’inspecteur l’avait fait passer par la rue Verte et la cour du grainetier. À droite, une baie intérieure leur avait donné accès sur un petit préau désert, au milieu duquel s’élevait un jardinet assez pauvrement entretenu. Et une petite porte vitrée poussée
– 163 – au loquet s’était ouverte sous la pression de Corréard dans un rez-de-chaussée qui semblait consacré à des écuries.
La porte vitrée fermait la cage d’un petit escalier en spirale, aux marches recouvertes d’un épais tapis et qui ne desservait que l’entresol.
Là, Corréard poussait l’un des boutons d’une espèce de ca-dre électrique suspendu dans un angle du mur, et presque aus-sitôt la porte s’était ouverte. Puis Jacques avait été introduit dans un petit salon avec son compagnon par la camériste, qui, sans mot dire, sachant bien à qui elle avait affaire, referma la porte sur eux.
Quelques minutes après, Mme de Prades venait les rejoin-dre.
Elle s’avança droit à Jacques, le trouvant en tout conforme à ce qu’elle savait de lui, et, sans gêne aucune, comme si elle recevait un vieil ami, elle lui tendit la main :
– Monsieur Caillebotte, dit-elle, je suis vraiment heureuse de la faveur qu’on m’a faite en m’associant à votre œuvre. Et je travaille de mon mieux pour vous aplanir les voies… Eh mais ! j’ai déjà des résultats.
Mme de Prades pouvait avoir au plus trente-cinq ans pour un observateur ; encore aurait-elle eu le droit de n’en avouer que trente. Mince, élancée sans maigreur, la tête petite, mais avec un crâne bien équilibré, la physionomie à la fois mutine et résolue, elle était vraiment jolie ; mais par le regard et l’allure, elle devait déconcerter facilement les impudents. Sans être im-posante, elle avait cette dose de dignité qui commande le res-pect. On sentait en elle la femme qui a pris l’habitude de se dé-fendre et de se garder, et qui sait passer partout sans craindre
– 164 – personne. À l’occasion, elle pouvait se faire chatte et séduisante, mais on devinait la griffe acérée sous la patte de velours.
– Des résultats ! dit en souriant Caillebotte ; mais si vous marchez si vite, vous ne nous laisserez rien à faire.
– Oh ! la besogne est lourde et chacun en aura sa part… Mais vous avez été bien inspiré de ne point partir pour la Breta-gne sans m’avoir vue.
– Oui, un incident, qui ne tient qu’indirectement à notre action principale, nous a retenus à la Closerie des Acacias quel-ques jours de plus.
– Je le connais déjà.
– Comment ?
– M. de La Condamine en a été prévenu télégraphiquement par le parquet de Rambouillet.
– C’est juste.
– On l’avisait qu’à l’issue d’une tentative d’escalade et d’effraction commise dans une propriété privée, les autorités locales de la vallée de Chevreuse avaient mis la main sur deux individus suspects, qui se prétendaient arrêtés par erreur et di-saient se nommer, l’un le marquis Hercule…
– De La Roche-Jugon, dit Jacques en riant, et l’autre le ba-ron de Coppola… Et qu’a fait La Condamine ?
– Il a répondu qu’on devait saisir de l’affaire le parquet de Paris et envoyer les accusés à la Conciergerie, à pied, à petites journées, entre quatre ou six gendarmes… Et le marquis et le
– 165 – baron doivent en ce moment circuler comme de vulgaires cri-minels entre Versailles et Paris.
– Cette fois encore ils réussiront à étouffer l’affaire.
– La procédure restera… M. de La Condamine se fera transmettre le dossier.
– Ils vont remonter aux sources et constater son hostilité.
– Il a prévu le cas et leur a ménagé une fausse piste qui les occupera quelques jours. Mais, pendant ce temps-là, on travaille à miner leurs ouvrages de défense. Vous avez, comme le rat, rongé les mailles du filet où ils tenaient empêtrées leurs victi-mes, et vous les avez délivrées ; moi, je suis la souris qui creuse le bois et la pierre pour pénétrer au cœur de la place.
– Bravo !
– Je vous disais que j’avais déjà des résultats. C’est mieux encore, nous avons fait des exécutions…
– En vérité !
– J’ai mes entrées libres, des relations sûres dans plusieurs sociétés qui côtoient de très près le monde des La Roche-Jugon. J’y ai récolté une foule de renseignements qui me permettent de dresser nom à nom un état à peu près complet de leurs créatu-res. Déjà nous en connaissons assez pour comprendre ce qui fait la force de leur situation. C’est une chaîne énorme de complices enlaçant toutes les administrations et se tenant par la main. Mais la difficulté c’est qu’il ne suffit pas de briser un anneau pour que la chaîne se dénoue et tombe inerte. Non, c’est une chaîne vivante qui se resserre sur le corps de l’anneau rompu. Nous avons commencé par essayer nos forces en faisant desti-tuer, mettre à la retraite, frapper de suspicion divers fonction-
– 166 – naires qui nous prêtaient directement le flanc ;… mais c’étaient des gens trop notoirement compromis pour que les La Roche-Jugon entreprissent de les défendre, malgré les services éhontés qu’ils leur rendaient. Leur chute était possible et même prévue ; ils ne s’en sont pas autrement émus. Mais la surprise que nous leur préparons en ce moment leur sera cruelle et le contre-coup en sera ressenti par tous les associés.
– Un coup droit alors ?
– Nous abattons l’une des têtes,… le président Cardailhac.
– Et la bombe éclate…
– Demain,… au moment même où le marquis et son âme damnée auront le plus besoin de lui pour se tirer d’affaire.
– C’est de l’à-propos et du meilleur.
– Attendez-vous à lire dans les journaux quelque récit de disparition mystérieuse d’un magistrat éminent…
– Comment ! une disparition ?…
– Oh ! pas de notre fait… Mais la situation où il se trouvera ce soir, au sortir du cabinet du ministre, avec une mise en de-meure impossible à accomplir, ne lui laissera d’autre alternative que la fuite ou le suicide. Et pour qu’il ne lui soit pas loisible, s’il s’est décidé pour la retraite, de compter que le temps, qui efface tout, lui permettra de revenir un beau jour, quand l’oubli aura passé par là-dessus, nous aurons soin qu’une indiscrétion pré-méditée force le ministère à s’expliquer. On mettra alors les points sur les i. Et l’excellent président Cardailhac sera bien et dûment coulé à fond,… à ne jamais revoir la surface de l’eau.
– Bien travaillé…
– 167 –
– Ce n’est pas tout…
– Voyons.
– Incidemment, la chute du président va entraîner la dé-mission de son frère, Cardailhac Junior…
– Mon excellent juge ! s’écria Caillebotte.
– Précisément, ce magistrat intègre qui vous maintenait au secret absolu pour complaire à ses patrons et qui vous eût peut-être, comme il l’a fait déjà, au premier acte de violence causé par l’exaspération, fait conduire dans une maison de fous tenue par deux millionnaires, deux frères, très bien posés dans un dépar-tement limitrophe, qui sont de la même bande et rendent de grands services à l’association. Vous n’en seriez jamais sorti.
– Ceux-là, je l’espère, seront sur votre liste ?
– Certes,… et si l’on m’en croyait, leur maison serait fermée ce soir pour cause de moralité et de salubrité publique.
– C’est bien le moins.
– Cela s’exécutera sans doute… Mais, pour en revenir au Cardailhac Junior, il se trouve placé dans une position si fausse, pour avoir trop bien servi son frère, que l’on lui fait une faveur en ne poussant pas l’enquête plus loin et en ne lui demandant que sa démission…
– Et de deux…
– Mais vous comprenez bien qu’il ne suffit pas à M. de La Condamine de mettre un terme à l’action pernicieuse de ces
– 168 – deux hommes, là où les La Roche-Jugon avaient des complices et des créatures : il va leur donner des juges.
– Très bien !
– Il a déjà choisi ses hommes. Les successeurs des Cardail-hac sont de ceux sur lesquels la corruption n’a pas la moindre prise.
– L’alarme va régner dans le camp. Les La Roche-Jugon, une fois remis de ce premier coup, feront appel à toutes leurs ressources pour tenir tête à l’orage. Ils sentiront que la guerre est déclarée et chercheront leur adversaire pour le frapper au cœur… Nous savons qu’ils hésitent peu sur le choix des moyens.
– C’est ce péril permanent qui fait la partie intéressante… Oui, ils vont se raidir contre cet ouragan mystérieux qui les me-nace ; mais il ne faut pas leur donner le temps de réfléchir.
– Vous avez raison.
– C’est maintenant que s’ouvre la campagne… Je veux que chaque jour soit marqué pour eux par un nouveau désastre…
La physionomie tout animée par le feu de ses résolutions, Mme de Prades était charmante d’emportement. On voyait qu’elle s’était donnée cœur et âme à sa tâche et qu’elle n’était pas disposée à se marchander ; mais bien au contraire prête à tout braver… Jacques la regardait en souriant, tout ravi d’avoir rencontré un pareil auxiliaire.
– On n’a pas besoin de vous exciter à la lutte, dit-il, chère madame, et je vois que vous avez épousé notre querelle avec une ardeur dont je vous remercie pour mes clients. Frappez donc coup sur coup, puisque vous avez préparé vos foudres, et démo-ralisez l’ennemi en le criblant de blessures. Nous, pendant ce
– 169 – temps, nous partons pour la Bretagne, où j’espère trouver les éléments du dénouement…
– Oui. Hoël tient la clef de toute l’affaire de la succession Kermor…
– Un autre en savait long qui nous a pu raconter par le me-nu les événements tragiques du Paradas… C’est un témoin im-portant, un accusateur terrible qui viendra témoigner et accuser à l’heure voulue…
– En effet, ce Bruno. Corréard m’avait écrit à ce sujet et j’en ai causé avec M. de La Condamine…
– Nous avions cru nécessaire d’abord de le faire intervenir pour rassurer ce malheureux, pensant que les faits à sa charge étaient plus graves et plus irréparables qu’ils ne sont en réalité ; mais ma parole qu’il sortirait de tout cela sain et sauf et même pardonné, a suffi pour le calmer ; nous ne verrons donc La Condamine qu’à notre retour. D’ailleurs, nous ne pouvons avoir près de lui un interprète meilleur et plus éclairé que vous.
– C’est un homme de grande valeur, dit la baronne de Pra-des, tout à fait sympathique et de rapports sûrs.
Corréard fit une légère grimace.
– Nous nous entendons à merveille, continua la baronne ; j’ai trouvé chez lui un fond d’honnêteté, de loyauté, une chaleur pour le bien que je ne m’attendais guère à rencontrer chez un homme qui est arrivé si jeune à une situation de cette impor-tance. Il a su se défendre de la contagion de scepticisme qui vous gagne si facilement à certains contacts ; je le répète, c’est un homme rare.
– 170 –
Corréard était fort pâle. La baronne s’en aperçut peut-être. Mais elle feignit de ne rien voir.
– Diable ! se dit Jacques, est-ce que la chère baronne va me brouiller mes collaborateurs ?
– Je me suis occupé aussi, d’après vos communications, reprit Mme de Prades, de la situation de Mlle Émilienne Beau-chêne…
– Ah !
– J’ai pu recueillir des informations précieuses sur ce que devient le général et sur tout ce qui le concerne.
– Il est toujours dans la main de Mme de Pozzo.
– Toujours ;… mais il dépend de moi, j’ai longuement pré-paré la chose, que Mme de Pozzo soit contrainte de s’éloigner seule de Paris pour huit jours… Et ces huit jours, qui commen-ceront quand vous voudrez, il faudrait les employer à rappro-cher le père de la fille et à soustraire le général à ce joug avilis-sant.
– Voilà qui est de première importance. Mais êtes-vous donc d’avis que Mlle Émilienne se présente d’emblée chez son père ? Elle ne sait encore que très confusément sur quelles ca-lomnies a été fondé le plan de ses ennemis.
– Non ; nous réserverons son intervention pour le dernier moment, ce sera l’assaut irrésistible… Mais, pour lui préparer les voies, j’ai songé à quelqu’un qui me semble tout désigné, qui lui est dévoué jusqu’à la mort, il l’a prouvé…
– Urbain,… en effet…
– 171 –
– Et qui a, de plus, le droit de lui parler ferme, puisqu’il est à la fois le fils d’un ancien ami des plus intimes et le cousin germain de sa femme.
– C’est très juste.
– Nous profiterons, pour le lancer chez le général, du pre-mier trouble où l’on va se trouver à l’hôtel de la rue du Cirque, dès le retour du marquis Hercule et de Coppola.
– Le fait est qu’ils s’inquiéteront peu alors du général… Pourtant, Mme de Frégose ?…
– Mme de Frégose, qui est une des fortes têtes du conseil, ne les laissera pas livrés à eux-mêmes, d’autant qu’elle ne devinera pas le danger que peut cacher l’absence momentanée de sa mère.
– Quand faut-il vous envoyer Urbain Ribeyrolles ?
– Dites-lui seulement d’aller à l’Institut, après-demain, dé-jeuner chez M. de Sainte-Marie des Ursins. C’est là que je lui parlerai.
À ce moment, la même sonnerie dont Corréard avait usé pour s’annoncer retentit dans une pièce voisine.
Mme de Prades se leva très surprise.
– Qui peut venir de ce côté ? dit-elle. En dehors de vous, – elle s’adressait à Corréard, – cette entrée ne sert à personne, n’est connue de personne…
Mais elle se reprit :
– 172 –
– Au fait, j’oublie que j’en ai donné l’indication à M. de La Condamine.
Corréard devint vert.
– Pour qu’il pût, en cas d’urgence, arriver jusqu’à moi sans se compromettre… Il est vrai qu’il n’en a pas encore profité une seule fois… Si c’est lui, il faut que quelque incident grave…
La camériste passa la tête sous un rideau, puis le bras et tendit à sa maîtresse une carte sur un plateau de laque.
– Qu’il vienne, dit Mme de Prades.
Et se tournant vers Jacques et Corréard :
– Je ne me trompais pas… et nous allons savoir…
La Condamine entrait.
Son aspect grave rassura Corréard, et ses premiers mots le soulagèrent.
– Je vous demande pardon, madame, de mon indiscrétion, dit-il ; mais, bien qu’autorisé par vous-même, je ne me serais pas risqué à une démarche qui pouvait vous compromettre, si je n’avais su trouver à cette heure chez vous Jacques et monsieur, qui doivent être au plus vite mis au courant de ce qui se passe.
– Un contretemps qui change nos plans de campagne ?
– Pas tout à fait, mais un retour offensif de l’ennemi, qui va nous livrer une rude bataille.
– Expliquez-vous.
– 173 –
– Votre petite combinaison de Chevreuse, mon cher Jac-ques, n’a pu s’accomplir jusqu’au bout. Je l’aurais voulu et sans doute Mme de Prades vous a dit les termes de ma dépêche au parquet de Rambouillet. Je croyais être sûr du procureur de la République, mais si près de Paris, nos fonctionnaires s’accordent de leur autorité privée une foule de petits congés qui font qu’on ne les a jamais sous la main que vingt-quatre heures trop tard. Or, le procureur de la République absent, c’est le substitut qui est le maître. Je n’avais sur ce substitut que des notes fort peu explicites qui ne m’avaient pas donné l’éveil. C’est lui qui reçut ma dépêche. Le hasard voulut qu’il connût de vue, – c’est sa thèse, – le marquis Hercule ; il ne se borna donc pas à les remettre en liberté, lui et son compère, en les priant, pour la forme, de se tenir à sa disposition pour élucider l’affaire, il commit l’indiscrétion coupable de communiquer ma dépêche au marquis… Ce substitut doit être des leurs et savait ce qu’il fai-sait.
– La teneur de la dépêche était raide.
– Ce ne serait rien. Administrativement, de chef à infé-rieur, les formules télégraphiques sont brèves et rarement cour-toises ; mais la dépêche révélait contre le marquis une hostilité qu’il a déjà cherché à connaître.
– Déjà…
– Et il n’est de retour à Paris que depuis hier soir onze heu-res. Oh ! vous allez voir qu’il n’a pas perdu sa nuit.
– Comment !
– Il y a deux heures, j’ai eu avec mon ministre une scène fort vive, qui m’a forcé, sans lui dire les faits qui nous occupent, de lui laisser pressentir la gravité d’une situation qu’on lui avait peinte naturellement sous de tout autres couleurs. Heureuse-
– 174 – ment que je le tiens par son intérêt,… par son portefeuille, qu’il veut garder le plus longtemps possible, et que j’ai pu lui démon-trer que, si le parti auquel se rattachent les La Roche-Jugon ne recevait pas une leçon vigoureuse, il pouvait bien obtenir un regain de faveur qui amènerait un compromis ministériel dont il serait, lui, la première victime.
– Ah ! ah ! il y avait de quoi réfléchir.
– Il a même bondi, d’autant que je lui fournissais à l’appui un rapport des plus topiques, le compte rendu d’une soirée in-time chez un académicien qu’il croyait de ses meilleurs amis…
– Alors la conférence a tourné à votre avantage.
– Oui, je suis son refuge,… il contresignera donc tout ce que je voudrai.
– En ce cas, la libération du marquis est un mal pour un bien.
– Attendez… Il me découvrira et me visera d’autre sorte, et pour commencer, il a déjà paré à un danger des plus grands. Il m’a arraché des mains le président…
– Cardailhac !
– Oui. Je croyais tenir tous les fils de l’affaire. La preuve écrite qui enlevait au président toute porte de salut autre que la fuite ou la mort, devait m’être remise ce matin. Comment l’ont-ils su ? Je n’ai pu m’en rendre compte encore. Mais j’ai appris que ce document m’échappait. On a mis à contribution Dali-phart, qui s’est exécuté dans la nuit, et on a racheté la pièce pour une somme considérable.
– 175 –
– De sorte que vous n’avez plus aucune prise sur le prési-dent, non plus que sur Cardailhac Junior ?
– Hum ! peut-être… Il ne parviendra toujours pas à anéan-tir les faits comme il a réussi à détruire la preuve. Une procé-dure qui contraindrait les témoignages à se produire pourrait réunir un ensemble de faits précis, accablants pour son hon-neur, et qui le perdrait plus lentement, mais non moins complè-tement. J’en sais assez pour lui faire peur du scandale, pour ar-river à ce qu’il se démette, mais ça n’est pas le coup écrasant que je ménageais à lui et aux siens… Notre grande force, ami Jac-ques, c’est que nous avons devant nous des cyniques, qu’aucune considération ne nous oblige à ménager, et qui ont si effronté-ment abusé de leur puissance et de leur impunité, que pour une tare qu’ils déguisent et badigeonnent, cent autres sollicitent nos enquêtes et peuvent nous révéler de vieilles infamies à poursui-vre. Le bagage du président est lourd, et je tiens une nouvelle piste.
– À la bonne heure !
– J’en aurai donc raison finalement… Mais je veux faire coïncider la nomination de son successeur et de celui de son frère avec le moment où vous reviendrez à Paris, suffisamment armé pour que nous prenions directement à partie les La Ro-che-Jugon. Il est donc urgent que vous partiez au plus vite,… d’autant qu’en calculant toutes les probabilités, Hoël, à quelque point qu’il ait résolu de débarquer, ne peut maintenant se trou-ver bien loin des côtes de France.
– C’est mon sentiment… et, sans l’incident de Chevreuse, nous nous serions mis déjà depuis deux jours en route pour la Bretagne.
– Et vous seriez à Pléneuf maintenant, depuis hier.
– 176 –
– Nous partirons donc ce soir.
– Mais en ayant soin de ne pas égarer ceci, dit M. de La Condamine en tirant une enveloppe de sa poche.
– Qui est… ? demanda Jacques en étendant la main.
– Le bilan des fonctionnaires à qui vous pouvez vous heur-ter dans toute cette région. Il importait que vous connussiez d’avance ceux qui voudraient gêner votre action, et j’ai fait faire à votre intention ce petit travail édifiant.
– Diable ! c’est de première importance… Donnez,… je m’en pénétrerai avant de quitter Paris.
– Toujours ce soir…
– Toujours,… c’est dit.
– Allez donc… et informez Mme de Prades des moindres in-cidents.
C’était un congé.
La Condamine avait sans doute à causer de quelque com-binaison diplomatique avec la baronne.
Mais cette diplomatie déplaisait fort à Corréard, qui com-mençait à se repentir prodigieusement d’avoir eu l’idée de mêler Mme de Prades à toute cette affaire.
Il lui fallut pourtant suivre Jacques, qui se retirait ; mais il n’essaya pas de le faire de bonne grâce et de dissimuler son en-nui.
– 177 –
Jacques se dit qu’il était important de forcer ses confiden-ces. Un cœur qui se dégonfle se soulage.
– Ah ! çà, Corréard, mon ami, lui dit-il, en l’arrêtant par le bras, quand ils eurent tourné le coin de la rue de Penthièvre,… j’espère que vous allez m’expliquer cette mine de jaloux renfro-gné…
Corréard tressaillit :
– Moi, jaloux ?
– Dame ! si vous avez des droits sur la baronne…
– Hélas ! aucun…
– Je sais bien qu’on est jaloux sans aucun droit… et qu’il suffit pour cela d’être amoureux…
– Oui, vous avez mis le doigt sur ma plaie,… pourquoi m’en cacherais-je ? Je n’ai aucun secret à révéler que le mien et per-sonne à compromettre que moi. Depuis que le hasard m’a mêlé à l’existence de la baronne de Prades et que, dévoués à une même œuvre, nous avons fait une première campagne ensem-ble, je l’aime follement, mais en silence, car jamais je n’oserai lui avouer que je me suis permis de l’adorer dans l’ombre, de lui faire connaître toutes les joies mêlées de tortures que m’apporte et me coûte son amitié. Mais de quelles folies ne peut accoucher un cerveau malade ! Je sais mon amour impossible. Je me ré-pète chaque jour que, l’eût-elle deviné, en eût-elle même éprou-vé quelque pitié, jamais elle ne m’accordera autre chose qu’une bienveillance amicale et une sorte de camaraderie créée par la fréquence de nos relations. Je me dis que, par conséquent, elle est absolument libre de disposer de son cœur et de sa personne ; qu’il y a de ma part impertinence et sottise à vouloir scruter sa pensée et surveiller ses actions… Et, malgré tout, bien que, en
– 178 – mon âme et conscience, j’aie renoncé à toute espérance, je ne puis m’empêcher d’être jaloux et de souffrir aussi cruellement chaque fois qu’elle sourit à un autre, que si j’avais les plus beaux droits du monde.
– Et vous ne croyez pas que la baronne se soit jamais aper-çue de ce qui se passait en vous ?
– Certains jours il me semblait que mon secret transpirait malgré mes efforts, et pour peu que son regard s’arrêtât sur moi, je tremblais comme la feuille et trouvais généralement quelque mauvais prétexte pour la fuir… D’autres fois, sa liberté d’allure me prouvait qu’elle ne me considérait simplement que comme l’associé journalier de ses recherches et de ses combinaisons… D’ailleurs, est-ce que ma situation ne m’interdit pas à jamais un rêve semblable… Des circonstances exceptionnelles nous ont rapprochés, mais je n’en suis pas moins pour elle, tout honnête homme qu’elle puisse me croire, marqué de ce sceau indélébile que l’opinion publique imprime au front du policier…
Trop de coquins convertis, voyez-vous, trouvent leur refuge parmi nous ; ceux qui, comme moi, par tempérament, curiosité et besoin de grosses émotions, ont cherché et accepté cette car-rière sans que leur passé les y condamnât, seront toujours confondus avec les affranchis du bagne qu’ils coudoient, et qui sont devenus leurs égaux… La baronne de Prades aimée d’un policier,… ah ! qu’elle ne le sache jamais… Il y aurait de quoi lui soulever le cœur et me faire haïr à jamais.
Jacques sentit qu’il était là en présence d’une grande dou-leur qu’il fallait prendre en pitié.
– Certes, vous avez à lutter contre des préjugés puissants, dit-il, mais la baronne moins que toute autre me paraît en droit de s’y laisser prendre.
– 179 –
– Comment ?
– Ne fait-elle pas par goût ce que vous faites avec commis-sion ?
– Quelle différence !
– Je ne la vois pas si grande. Et même, pour l’heure pré-sente, le rapprochement est frappant. N’agissez-vous pas en toute indépendance et par seul désir de défendre, contre les ma-chinations d’affreux coquins, des victimes qui vous intéressent ?
– Oui, mais…
– Mais quoi !… Je fais comme vous… Moi aussi je suis poli-cier par tempérament, parbleu ! et prêt à rendre des points à vos collègues, vous êtes le premier à en convenir. Vous voyez donc qu’avec la baronne nous formons un trio parfait… Les scepti-ques pourront me traiter de don Quichotte si ça les amuse, je le leur permets. Mais bien fort sera celui qui parviendra jamais à me faire renier mes actes et à m’en faire rougir.
– Votre grand cœur, monsieur Caillebotte, cherche, pour me réconforter, à établir une confusion impossible… Moi j’ai émargé dix ans à la préfecture de police…
– Avez-vous à vous reprocher d’avoir volé l’argent de l’État ?
– Non, certes.
– C’est donc que vous avez rendu des services… dans un poste dangereux où vous risquiez votre vie plusieurs fois par jour, où par votre intelligence et votre dévouement vous avez prévenu bien des crimes, conçus par des bandits que vous ré-duisiez à l’impuissance au plus beau de leur carrière, et vos ap-
– 180 – pointements, à votre sens, auraient été moins honorablement gagnés que ceux d’un crétin administratif qui reste campé toute l’année sur un rond de cuir à expédier des fins de non-recevoir officielles avec une écriture perlée de sergent-major…
– Le bon sens et la logique ne peuvent rien contre certains préjugés.
– Allons donc !… Les préjugés, avec un peu de bonne vo-lonté, on s’en débarrasse en se secouant et en se brossant comme de la poussière et de la boue. Tenez, le proverbe est juste, qui dit qu’il n’y a pas de sot métier, mais qu’il n’y a que de sottes gens. Et Mme de Prades est si bien femme à le comprendre qu’elle en a fait sa règle de conduite… La croyez-vous d’humeur à courber la tête devant le premier coquin démasqué par elle qui s’aviserait de lui reprocher les moyens employés pour mettre à nu sa gredinerie ? Je devine et pressens sa réponse ; c’est celle que je ferais en pareil cas, celle que vous avez, aussi bien que nous, le droit de faire en ce moment à qui vous prendrait à par-tie.
– Et laquelle ?
– C’est que l’on ne combat pas un adversaire qui a un poi-gnard solide et de bons revolvers avec un couteau à papier et des pistolets de quatre sous ; on ne le bat qu’avec ses propres armes. Or, les armes des gredins que nous pourchassons sont la ruse, l’espionnage et le travestissement. Eh bien ! nous rusons comme eux, nous ne dédaignons pas de les épier pour les sur-prendre et de changer nos physionomies, à l’occasion, pour les dérouter. À cette condition seule la partie est égale. Qu’ils s’en plaignent, c’est tout naturel ; mais que les bons prud’hommes dont nous protégeons les jours et la naïveté viennent, eux, nous faire un crime de n’avoir pas combattu à visage découvert et poitrine nue un ennemi casqué et cuirassé, et cherchent à jeter le discrédit sur nos roueries honnêtes, dont ils ont tout le profit,
– 181 – je ne le tolère ni ne l’admets… Faites comme moi, nos titres sont les mêmes…
La physionomie de Corréard s’éclairait peu à peu.
– En vérité, dit-il, vous parlez avec une telle conviction, vous mettez au service de cette cause, qui est… presque la mienne, une telle chaleur d’argumentation, que je ne sais vrai-ment plus ce que je dois croire…
– Bon ! la brèche est ouverte, laissez-vous prendre d’assaut et rendez-vous à discrétion, je vous ferai la capitulation facile…
– Que voulez-vous dire ?
– J’ai vu aujourd’hui Mme la baronne de Prades pour la première fois, et comme toute personnalité nouvelle et digne d’intérêt qui se présente sur mon passage, sans rien perdre de ce qu’elle avait à nous communiquer, je l’ai beaucoup étudiée…
– Je m’en suis aperçu…
– Eh bien ! c’est une passionnée… et vous faites partie de son jeu. Vous avez pour elle, sans vous en douter, – mais je l’ai vu à mille petits traits qui devaient vous échapper, – vous avez pour elle, dis-je, l’attrait du partenaire avec lequel on s’entend si bien sans avoir besoin de se rien dire, que, privé de son assis-tance, on ne croit plus au succès. Vous lui êtes déjà nécessaire. Dès longtemps, vous aviez conquis ses sympathies. Pour monter quelques échelons de plus dans son intimité, je crois, très sé-rieusement, qu’il vous suffira de dire franchement tout ce qui se passe en vous… Il est possible qu’elle-même ne se rende pas compte à quel point elle se trouverait déroutée et malheureuse si vous veniez tout à coup à lui faire défaut… Tenez, voulez-vous que nous tentions une épreuve ?
– 182 –
– Et laquelle ?
– Mais, d’abord, elle n’est réalisable qu’après la chute défi-nitive et irrémédiable des La Roche-Jugon… Il faudra bien que vous attendiez jusque-là…
– Soit… Expliquez-vous.
– Eh bien ! notre victoire obtenue, disparaissez subitement pour un mois.
– Mais comment saurai-je ?
– Par moi, qui m’arrangerai pour ne pas la perdre de vue, pour qu’elle me questionne à votre sujet et provoque des confi-dences dont nous arrêterons les termes ensemble… Et je serais bien étonné si, avant la quatrième semaine, je ne suis pas chargé de vous ramener à ses pieds…
– Ce serait trop beau… et j’ai bien peur que ce caractère passionné que vous reconnaissez en elle ne l’ait d’ici là entraînée à d’autres engagements.
– C’est La Condamine qui vous porte ombrage, mon pauvre ami…
– Entre nous deux,… jugez donc… Est-ce que l’hésitation serait possible ?…
– Mais La Condamine n’est pas libre… J’en sais quelque chose…
– Hein !
– Allons ! voilà que vous me faites jaser… Mais ceci dépas-serait les limites de l’indiscrétion. Qu’il vous suffise aujourd’hui,
– 183 –
Corréard, de m’en croire sur parole. La Condamine ne peut être, en aucune façon, votre rival, et je vous atteste qu’il n’en a pas la moindre idée. Il ne voit dans la baronne qu’un collaborateur d’une intelligence précieuse. Mais comme il a un tact merveil-leux, il s’apercevrait qu’il produit sur elle une impression qui pourrait égarer son imagination, que d’un mot, avec une mesure parfaite, il saurait, non pas lui faire sentir, ce serait trop, mais lui faire deviner qu’elle fait fausse route… Mais il n’aura pas cette peine et ce souci, car je suis absolument persuadé que Mme de Prades est aussi loin de songer à lui que lui-même de s’amouracher d’elle… Tout cela, ce sont chimères d’un esprit jaloux… Chassez-moi ces papillons noirs…
Corréard buvait du lait.
Il releva la tête. Le ciel lui sembla tout bleu et du plus bel azur.
Ils étaient arrivés sur la place Saint-Augustin.
– Ah ! quel magicien vous faites, dit-il à Jacques avec une conviction profonde. En quittant la rue Verte, j’étais l’homme le plus malheureux du monde… Nous n’avons pas marché plus de trois cents mètres côte à côte, et voilà que vous m’avez trans-formé… Je vois maintenant tout en beau et l’avenir en rose.
Jacques sourit.
– C’est que je suis un peu le médecin des cœurs, répondit-il.
– 184 –