LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 2 sur 11

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LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte

Iipetit Conseil de Guerre.

II

 

PETIT CONSEIL DE GUERRE.

 

Bitard était de planton derrière la haie et secoua vigoureu-sement à deux reprises la main que lui tendait Urbain.

– Bon ! bon ! bon ! ça va aller… Maintenant, nous sommes en force… Patience, patience, mon cher garçon, l’état-major vous attend là-bas sur la pelouse.

Et il montrait venant au-devant d’eux Mme Saint-Ange, ap-puyée sur le bras d’Émilienne.

Quand Urbain s’approcha, la jeune fille le reçut sans fausse honte et la main tendue.

Une légère rougeur couvrait ses joues, mais ses yeux bril-laient de joie.

Cette démarche était, de sa part, presque un engagement, elle s’en rendait compte et ne reculait pas.

– Vous me voyez ici entourée de cœurs généreux qui m’ont secourue dans ma détresse et qui rêvent plus encore. On veut me rendre un père dont la tendresse m’a été volée, venger la mémoire de ma chère et pauvre mère, réduire à l’impuissance les misérables qui, après avoir consommé ma ruine, poursui-vent encore contre moi je ne sais quel raffinement odieux de haine. J’ai pensé que votre amitié, monsieur Urbain, marquait votre place au premier rang de mes défenseurs.

 

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– Ah ! vous comblez mes vœux…

– J’ai beaucoup aussi à me faire pardonner…

– Allons donc ! interrompit Bitard, c’est moi seul qui suis coupable, il le sait, et je lui en ai déjà fait mon mea culpa et mes excuses… Et il ne pourrait jamais arriver à m’accabler d’autant de reproches que j’ai éprouvé de remords… Et je sentais trop, allez, que si vous eussiez passé l’arme à gauche de mon fait, on ne me l’aurait jamais pardonné…

– Nous nous expliquerons à table, dit Mme Veronica, qui jugea le moment venu d’intervenir ; monsieur Ribeyrolles, of-frez votre bras à Émilienne, Jacques me donnera le sien, et quand on vous aura laissé le temps de reprendre des forces, car voici bien deux heures que vous marchez par la campagne, les bavards auront leur tour.

Il n’y avait guère plus de deux cents pas à faire pour traver-ser le boulingrin et gagner la maison d’habitation. Mais ces deux cents pas lentement franchis, le bras d’Émilienne reposant sur le sien, constituaient pour Urbain le plus doux et le plus déli-cieux tête-à-tête.

Quand ils pénétrèrent dans la salle à manger, tous deux souriaient, leurs mains se pressaient, et leurs yeux étaient hu-mides de larmes… mais c’étaient des larmes de joie.

Le déjeuner fut plein d’entrain. Chacun se sentait heureux du bonheur de ces beaux jeunes gens.

Caillebotte, tout en faisant honneur au repas, avait mis Ur-bain au courant de la situation, lui avait appris ce qu’il poursui-vait ainsi que Corréard, et par quelles circonstances il s’était

 

– 37 – trouvé appelé à s’occuper de Mlle Émilienne en même temps que de Pervenche et de Thaddée.

De son côté, Urbain avait raconté toute son histoire, depuis son départ de la rue Charlot, et les détails de son installation rue du Cirque. Il avait dit l’étrange ressemblance qu’il avait remar-quée entre Mme de Frégose et Mlle Émilienne, et sur quels indi-ces il avait pressenti qu’il se trouvait au milieu des persécuteurs de la jeune fille et deviné le rôle qu’on lui avait destiné.

– Vous ne vous trompiez pas, dit Jacques ; mais il est temps que vous en sachiez davantage.

Puis se tournant vers Émilienne :

– Si vous le permettez, mademoiselle, je vais moi-même mettre M. Ribeyrolles au courant de toute cette histoire.

– Non seulement je vous le permets de grand cœur, mon-sieur Jacques, mais je vous en prie. Elle me serait trop pénible à raconter.

– C’est ce que j’ai pensé.

À ce moment, par les fenêtres grandes ouvertes de la salle à manger, Jacques aperçut Bitard qui se promenait autour d’une corbeille de géraniums en fumant sa grosse pipe d’écume à tête de Kabyle.

– Vous souvenez-vous, dit-il à Urbain, du jour où cette pipe que fume en ce moment Bitard vous fournit l’occasion de vous faite écouter de lui ?

– Certes, et c’est le nom du général Beauchêne…

 

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– Et votre nom de Ribeyrolles, qu’il n’avait pas encore en-tendu prononcer, qui changèrent subitement ses dispositions à votre égard.

– Je l’ai bien compris.

– Mais vous n’en pouviez connaître les motifs tout entiers. Ce qui me permet aujourd’hui, au début de mon récit, de vous faire une surprise…

– Une surprise ?

– Qui ne vous sera pas désagréable. Jugez-en. Le colonel Beauchêne, aujourd’hui général et sénateur, avait épousé, pen-dant son séjour à Grenoble une parente de votre mère.

– Sa cousine, Mlle Laure Nargeot.

– Eh bien ! Mme Beauchêne, de son mariage, eut une fille, qui est votre cousine à la mode de Bretagne, c’est-à-dire au se-cond degré, et qu’un hasard intelligent a placée sur votre route, sans que vous vous en doutiez.

Urbain se leva très agité…

– Émilienne,… s’écria-t-il, c’est vous !…

– Oui, mon cousin…

– Et c’est cette parenté ignorée de vous, poursuivit Jac-ques, qui vous a fait trouver grâce devant Bitard d’abord et qui vous a fait pardonner ensuite par mademoiselle, votre poursuite étourdie du début… Oh ! vous avez racheté tout cela, je le sais ; mais si l’on vous a un jour témoigné quelque confiance, c’est au cousinage surtout que vous le devez.

 

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– Oui, je comprends maintenant bien des réticences inex-pliquées… Mais Mme de Frégose et cette ressemblance qui m’a si profondément frappé ?

– J’y arrive. Quand le colonel Beauchêne vint prendre gar-nison à Grenoble, il quittait l’armée d’Afrique, où il avait servi dix ans et gagné brillamment tous ses grades. Peut-être l’eût-on fait encore avancer sur place, car on appréciait son expérience de la guerre algérienne et sa parfaite connaissance des dialectes arabes ou kabyles, mais ses supérieurs sentaient le besoin de le faire rentrer en France, espérant ainsi le forcer à rompre une liaison qui lui avait été fatale et avait même failli le compromet-tre gravement.

Il avait, en effet, connu à Alger la femme d’un capitaine d’habillement de la légion étrangère, un certain Pozzo, d’origine sarde, qui se faisait appeler M. le comte de Pozzo, sans aucun droit d’ailleurs.

La Pozzo menait grand train, tenait maison ouverte, où l’on jouait fort gros jeu, et avait été l’héroïne d’une foule d’aventures qui, presque toutes, s’étaient dénouées par quelque ignoble his-toire de chantage dont profitait le mari. Un beau jour le tapage fut si grand et la victime cria si haut, que le Pozzo se hâta de profiter d’un congé de semestre pour disparaître, ce qui ne l’empêcha pas d’être l’objet d’un rapport au gouverneur, qui le cassa de son grade, pour purger l’armée d’un officier qui désho-norait son épaulette.

Mais le Pozzo, qui resta des années sans reparaître à Alger, s’était bien gardé d’emmener sa femme. C’est alors qu’elle était en quelque sorte libre, et que tout le bruit qui s’était fait autour d’elle venait de s’apaiser, que le lieutenant Beauchêne la ren-contra et devint sa proie. Mme de Pozzo était d’origine maltaise, d’assez basse extraction, et corrompue dès l’enfance comme

 

– 40 – toutes les filles de sa race ; elle joignait à la beauté la plus étrange une rare science de séduction.

Le lieutenant Beauchêne n’était pas un officier de fortune ; tout au contraire, il était arrivé au régiment déjà maître d’une soixantaine de mille livres de rentes, qui devaient se quadrupler bientôt par le produit de divers héritages. En femme habile, voulant s’attacher un ami si précieux, elle alla au-devant de tous les propos qu’on ne pouvait pas manquer de tenir sur son compte en présence du jeune officier. Elle lui raconta elle-même, à sa façon et à son avantage, les scandales de son passé. Elle sut se faire blanche comme neige, et Beauchêne crut long-temps qu’elle avait été la victime de son indigne mari. Aussi ré-ussit-elle à prendre sur lui un tel empire, qu’il n’hésitait pas à s’afficher avec elle dans toutes les occasions, au théâtre, à la promenade, aux courses.

Il lui avait constitué un état de maison ridiculement luxueux, et les conseils, les avertissements de ses meilleurs amis n’y pouvaient rien. En vain, pour l’arracher à cette possession funeste, le désignait-on pour les expéditions les plus éloignées et les plus longues, on ne réussit qu’à lui fournir de nombreuses occasions de faire ses preuves et de gagner, à force d’actions d’éclat, l’indulgence de ses chefs pour less imprudences de l’homme privé. Un incident contribua encore à resserrer ces liens. La Pozzo devint enceinte et lui annonça qu’il allait être père.

– Jessica ?

– Oui, cette Jessica qui se fait aujourd’hui appeler Mme de Frégose, est née de cette liaison. Mais la joie du commandant Beauchêne, – il était alors commandant, – fut bien vite traver-sée par le retour du mari, qui n’avait jamais cessé de correspon-dre avec sa femme, et trouvant la position désormais suffisam-

 

– 41 – ment compliquée pour lui permettre de pêcher en eau trouble, jugea le moment tout à fait opportun pour reparaître.

Le commandant eût bien voulu le faire jeter à la porte quand il se présenta, mais le scandale eût rejailli sur lui ; l’autre avait des droits et prétendait en user. Il les voulut lui-même complets, et la Pozzo obtint du commandant que, pour quelque temps, il prendrait patience et consentirait à jouer le patito dans ce ménage à trois.

– Mais cela ne pouvait durer.

– Aussi les catastrophes arrivèrent-elles successives. Le commandant eut un beau jour le sentiment que l’aventurière dont il s’était cru passionnément aimé, lui préférait le drôle qui l’avait associée à sa vie et sans doute formée à son image. La conséquence de cet accès de jalousie fut de lui faire tomber les écailles des yeux. Il se mit à scruter le passé de la belle et ne tar-da pas à avoir horreur de son aveuglement.

Il était encore dans l’âge où l’on se reprend ; il résolut de faire un grand effort sur lui-même et de rompre à temps cette liaison qui commençait à lui imposer des compromissions par trop honteuses. Mais ce ne fut pas facile. On tenait à lui, et l’idée de le perdre fit comprendre à la Pozzo qu’elle avait tendu la corde à la briser en voulant lui faire admettre et tolérer le regain de ses amours conjugales. Le commandant, c’était sa fortune, son luxe, son train de maison, c’était l’avenir doré ; elle n’y vou-lait pas renoncer et prévint son mari qu’on lui fournirait une riche pension à la condition qu’il disparaîtrait de nouveau. Mais l’autre n’entendit pas de cette oreille. La petite Jessica, née en son absence et presque avouée comme la fille du commandant, devenait pour lui une arme terrible contre sa femme et son amant. Il menaça d’un procès et posa ses conditions.

 

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Pour quitter Alger et reconnaître Jessica, il voulait 200,000 francs comptant et une pension de 25,000 francs avec la tutelle de l’enfant, qu’il emmènerait. Quand la Pozzo transmit cet ultimatum au commandant Beauchêne, il commençait à être si bien édifié sur son compte, qu’il se borna à hausser les épau-les. Maintenant qu’il était résolu à rompre avec la femme, les menaces du mari lui importaient peu. Et il prit le parti de ne plus remettre les pieds chez sa maîtresse. Une expédition était annoncée, il en avait sollicité et obtenu le commandement, et ses préparatifs à faire, ses plans à combiner, lui fournirent un excellent prétexte pour se cantonner chez lui.

– On l’y relança bientôt.

– Comme vous le pensez, le Pozzo était furieux. Il avait cru mieux établi l’empire de sa femme sur le commandant, et cette retraite subite ne lui laissait plus le choix des moyens. Il se pré-senta chez M. Beauchêne, sans doute pour le menacer du scan-dale qu’il préméditait, mais il était naturellement consigné, et comme il insistait pour pénétrer, Bitard lui offrit de le faire sor-tir par la fenêtre.

– Et il n’y eût sans doute pas manqué.

– Le soir même, le procureur général recevait sa plainte en adultère. Le drôle avait la loi pour lui. Il allait falloir suivre, si en faisant quelques sacrifices le commandant n’obtenait pas qu’elle fût retirée. Le gouverneur, informé, avait fait appeler le com-mandant Beauchêne et lui avait vivement conseillé de transiger pour éviter un scandale qui rejaillirait sur l’armée, quand un incident des plus imprévus vint enterrer judiciairement l’affaire.

– Ce que nous appelons des hasards intelligents dit Cor-réard.

 

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– Justement. Depuis son retour à Alger, le Pozzo avait fait dresser chaque soir, dans le salon de madame, des tables de lansquenet, – la mode était au lansquenet, que le baccarat a dé-trôné depuis. En somme, il avait transformé la maison en tripot. Ce jour-là, un capitaine de zouaves que la malchance poursui-vait, crut s’apercevoir que l’amphitryon taillait ses banques avec infiniment trop d’habileté, et il le lui dit. Le Pozzo s’indigna, lança un mot trop vif, reçut une paire de soufflets ; furieux, de-manda raison, si bien que les témoins choisis, on descendit au jardin, où, après une passe de cinq minutes, notre homme reçut à la gorge un joli coup d’épée qui lui perfora la carotide et le jeta bas, parfaitement mort, sans qu’il eût le temps de dire : Ouf !

– Un coup d’épée providentiel.

– Le commandant partit pour la Kabylie, sans revoir la Pozzo, se bornant à lui faire remettre, au nom de Jessica, un contrat de rente qui devait servir à élever l’enfant et à la doter. L’expédition terminée, il fut nommé colonel d’un régiment en garnison à Grenoble, et s’embarqua directement pour la France, à Bone, évitant ainsi de repasser par Alger.

– Et c’est à Grenoble qu’il retrouva mon père ?

– Oui, un ancien ami d’enfance, dont la famille devint la sienne. C’est là qu’il connut la cousine de votre mère, Mlle Laure Bertin-Nargeot et qu’il l’épousa, heureux de retrouver, grâce au dévouement affectueux de cette âme tendre, la paix qui l’avait fui.

– Je le revois encore, à travers mes souvenirs d’enfance, si plein d’attention pour sa femme, adorant sa fille. Le ménage du colonel du 54e de ligne était partout cité comme un ménage mo-dèle. Mais, à cette époque, Bitard n’était plus auprès de M. Beauchêne.

 

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– Non, il était resté en Afrique, où le colonel le prit avec lui en 1861, à son retour d’Alger, qu’il habita encore trois ans. Mais alors la Pozzo avait disparu et son repos ne fut troublé que par l’évocation du passé, s’il lui plut de l’évoquer, ce dont je doute. En 1864, promu général de brigade, il quittait définitivement l’Afrique pour se rendre à Nancy, où il était désigné pour faire partie du 3e corps. Après la campagne de 1870, où il pensa vingt fois rester sur le champ de bataille et gagna les trois étoiles du divisionnaire, il revint à Paris comme président d’un des comi-tés de la guerre.

– Je l’y ai vu un jour, à son bureau ; à l’occasion de la mort de mon père, je reçus de lui une lettre des plus affectueuses… J’allai lui rendre visite,… je ne l’ai pas rencontré depuis.

– Vous disiez tout à l’heure qu’à Grenoble, M. Beauchêne était cité comme un mari modèle. Il resta quinze ans digne de cette réputation. Mais, en 1874, commença à se faire sentir l’influence, d’abord mystérieuse, qui allait l’arracher à sa femme, à sa fille et l’amener un jour, sous les plus faux prétex-tes, à détourner la tête ; non, il faut la regarder en face, c’est à cette condition seule que nous serons forts…

– Je sens aussi bien que vous, mademoiselle, répondit Cail-lebotte à cette supplication filiale, combien ce rôle d’accusatrice vous est pénible, et j’atténue autant qu’il m’est possible, dans les termes dont je me sers, les torts du général… M’est-il permis pourtant d’oublier qu’il vous a faite orpheline de son vivant, et que ses injustes accusations ont conduit au tombeau votre mal-heureuse mère ?…

– Qu’on l’ait trompé, circonvenu, qu’il se soit laissé guider par faiblesse dans la voie coupable où il est entré, les consé-quences de ses actes sont là pour témoigner contre lui, et quand nous allons engager la lutte avec tous ceux qui l’entourent et l’aveuglent, nous ne devons plus, parce que la vérité nous paraît

 

– 45 – cruelle, fermer les yeux et détourner la tête ; non, il faut la re-garder en face, c’est à cette condition que nous serons forts…

– Hélas ! vous avez trop raison…

– J’abrégerai, cependant. Le général, je vous l’ai dit, mon-sieur Ribeyrolles, avait peu à peu déserté son logis. Sous pré-texte d’occupations toujours croissantes, il commença par ne plus paraître que rarement le soir chez sa femme. Bientôt il prit ses repas au dehors. Au bout de six mois, on ne pouvait plus répondre des heures où on le trouverait chez lui ; ses nuits mê-mes s’écoulaient on ne sait où.

Quand Mme Beauchêne tenait absolument à lui communi-quer quelque fait important, on devait se résigner à lui écrire ou à le faire demander au ministère, certains jours de réunion du comité dont il faisait partie.

Les amis qu’elle recevait se taisaient, soit par lâcheté, soit par pitié.

Un jour pourtant, un vieux chirurgien militaire qui avait vu naître Mlle Émilienne et qui rongeait son frein depuis long-temps, ne put plus garder le silence ; il éclata et révéla à Mme Beauchêne à la fois le passé et le présent. D’un mot je vous éclairerai. Le général avait rencontré dans un monde peu scru-puleux, parce que les étrangers y dominent, Mme de Pozzo et sa fille, Jessica ; et les deux femmes avaient réussi à jeter le grap-pin sur lui. Cette fois elles semblaient le tenir si bien, qu’elles ne craignaient pas de l’arracher à sa famille. Elles voulaient plus encore. On sut bientôt le but qu’elles poursuivaient.

Un jour, un homme d’affaires se présenta chez Mme Beauchêne, chargé de lui transmettre les volontés de son mari.

 

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Dans une lettre brutale et brève, il disait qu’on lui avait en-fin ouvert les yeux, qu’il savait maintenant le secret de la nais-sance de sa fille et le rôle qu’on lui avait fait jouer en le poussant à un mariage destiné à couvrir une faute et une honte. Il décla-rait, en conséquence, qu’il répudiait à jamais une femme indi-gne de lui, qu’il entendait se soustraire à une paternité équivo-que.

Et l’homme d’affaires arrivait nanti d’une demande de sé-paration qu’il était chargé de faire signer à Mme Beauchêne. Vous jugez dans quelle crise épouvantable une accusation pa-reille jeta la pauvre victime de ce complot infâme, qui ne repo-sait que sur les mensonges impudents de la Pozzo et de sa fille. Bien que frappée au cœur, Mme Beauchêne refusa de rien signer, déclarant qu’elle réclamait avant tout du général l’explication de ses calomnies.

– Le moins qu’il dût faire.

– Mais il n’avait garde. Il signifia à la malheureuse femme que, ne voulant pas d’un procès, il était résolu à la réduire à la dernière nécessité pour l’amener à se soumettre. Et il commen-ça d’abord, pour se mettre à l’abri de toute poursuite, pour parer à toute entrevue, par se faire donner une mission temporaire de six mois en Algérie, et partit accompagné de Mme de Pozzo et de Jessica.

– Lui, jadis si loyal, si franc… C’est à n’y pas croire.

– Je ne suis pas au bout. Les deux aventurières profitèrent de leurs avantages. Pendant cette absence, on vint avertir Mme Beauchêne que l’hôtel qu’elle habitait avait été vendu à l’amiable ; on l’avisa d’avoir à emporter dans le plus bref délai ses effets personnels et ceux de sa fille, attendu que la vente du mobilier était déjà annoncée pour la quinzaine suivante, et à l’appui de ces injonctions, elle reçut la visite d’un notaire que

 

– 47 – vous devez avoir vu plusieurs fois à l’hôtel de la rue du Cirque, Me Dupeyrat…

– En effet, l’homme de confiance du marquis…

– Oui, un maître coquin à qui je garde le prix de ses servi-ces…

– Si je peux vous aider à payer ses mérites…

– Oh ! vous aurez votre rôle et vous le jouerez avec entrain, je le sais… Mais revenons au Dupeyrat. Il essaya d’insinuer à Mme Beauchêne que, par son refus de signer la demande en sé-paration, elle compromettait gravement l’avenir de sa fille. Il ne lui restait en propre que sa dot, dont le montant liquidé, et que l’on tenait à sa disposition, était bien peu de chose. Pour éviter ce scandale, le général offrait une pension de douze mille francs réversible, après la mort de sa mère, sur la tête de Mlle Émilienne, qui, en échange, renoncerait par écrit à la suc-cession du général. Mais, si l’on refusait ces propositions, il fal-lait s’attendre à encourir les conséquences de la colère du géné-ral, qui les abandonnerait absolument et saurait bien dénaturer sa fortune pour se soustraire à toutes revendications.

– Quelle infamie !…

– Monsieur Urbain, de grâce !…

– Ah ! cette Jessica ! comme tout ce récit éclaire pour moi les dessous de ce caractère, que je devinais à moitié…

– Mme Beauchêne, continua Jacques, repoussa avec dignité les propositions de Me Dupeyrat, et d’un mot mit un terme à sa mission : « Jamais, dit-elle, elle ne consentirait à une transac-tion qui semblerait l’aveu d’une faute qu’elle n’avait pas com-mise. » – Ce n’était pas seulement au nom de son honneur ou-

 

– 48 – tragé qu’elle refusait tout pourparler sur un pareil sujet, mais aussi comme gardienne du nom qui appartenait à son enfant, de sa légitimité, qu’elle ne permettrait pas de mettre en doute.

Il est à supposer qu’alors Me Dupeyrat prit de nouvelles instructions près de Mme de Pozzo, car quelques jours après, les affiches de vente couvraient les murs de l’hôtel, et par une lettre recommandée à la poste, le notaire invitait Mme Beauchêne à lui désigner celui de ses confrères ayant sa confiance et chez lequel il s’empresserait de déposer la petite fortune personnelle de Mlle Laure Bertin-Nargeot, telle qu’elle était mentionnée au contrat de mariage. C’est alors que Mme Beauchêne désigna Me Bompard, qui avait eu quelques rapports avec sa famille.

– Je crois me souvenir, en effet, que Me Bompard était le correspondant, à Paris, de notre notaire de Grenoble.

– Puis montant dans un fiacre, n’emportant que quelques malles, leurs vêtements et des bijoux de famille, Mlle Émilienne et sa mère quittèrent à jamais l’hôtel qu’elles avaient habité près de quinze ans, et où les commissaires-priseurs entrèrent der-rière elles par la porte laissée ouverte.

– Quoi ! sans protestations aucunes ! mais un avocat habile eût fait reculer cette haine audacieuse…

– Oui, avec un procès, des plaidoiries, du scandale. Certes, la faute en fût retombée sur celui dont la conduite eût provoqué ce tapage…

– Naturellement.

– Mais, c’est ce que voulait éviter à tout prix Mme Beauchêne, qui espérait que sa résignation lui ramènerait un époux qu’elle n’avait pas réussi à haïr malgré ses torts. Elle nourrissait en vain cette illusion. La douleur la mina rapide-

 

– 49 – ment, et elle mourut en confiant Mlle Émilienne à Bitard, qui ne les avait pas quittées.

– Et, à cette nouvelle, le général n’accourut pas près de l’orpheline ?

– À supposer qu’il en eût conçu le désir, il était sans doute veillé de trop près pour le pouvoir. D’ailleurs, nous croyons qu’il était encore en Kabylie, et que c’est là qu’il a dû apprendre, quelques semaines après l’événement, qu’il était veuf. Vous le savez, du reste, l’œuvre du persécuteur n’était pas accomplie, et la mort de Mme Beauchêne ne lui suffisait pas.

Mlle Émilienne comprit bientôt qu’elle était l’objet d’une surveillance hostile. À deux reprises, elle faillit être attaquée par de mauvais drôles apostés tout exprès dans des rues désertes du quartier des Invalides, où elle s’était fixée avec sa mère, et qu’elle habitait encore quelques mois après.

L’intervention d’un agent, la première fois ; la seconde, l’arrivée subite de Bitard, qui la suivait à distance, empêchèrent les gredins d’en venir aux voies de fait ; mais c’est pour cette raison que, du jour au lendemain, après avoir pris toutes les précautions pour ne pas laisser surprendre sa nouvelle retraite, elle se transporta à l’autre bout de Paris, rue Charlot, où vous l’avez connue.

À cette évocation des souvenirs de la rue Charlot, les deux jeunes gens échangèrent un regard attendri.

– Ce fut pour votre cousine un temps de répit, poursuivit Caillebotte, et là, grâce à l’appui d’anciens amis de sa mère, avec qui elle correspondait, elle espérait arriver à trouver une occa-sion favorable, qu’on devait lui ménager, pour se retrouver en face de son père, sans craindre qu’on lui fermât la bouche, et faire un suprême appel à sa tendresse et à sa justice. Démarche

 

– 50 – qu’elle eût désiré tenter du vivant de sa mère, mais à laquelle Mme Beauchêne, pauvre âme froissée, cœur timide, dont les res-sorts étaient brisés, s’était obstinément refusée.

– En effet… on eût dû commencer par là.

– Mais un jour, vous le savez comme moi, cette tranquillité fut troublée.

Mlle Émilienne acquit un soir la preuve que sa retraite était connue. Vous avez été témoin de ses promptes résolutions, de son départ, mais vous n’avez que des notions vagues de ce qu’elle devint jusqu’au jour où la lettre de Bitard vous fit croire qu’elle n’était plus.

– En effet.

– C’était dans les environs de Nogent et sur les conseils de Me Bompard que Mlle Émilienne avait cru devoir aller se retirer, dans une petite maison qui se trouvait à louer à l’étude du même notaire. Mais elle ignorait qu’elle se rapprochait ainsi de ses plus cruels ennemis, au point de se livrer presque à leur dis-crétion.

– Comment cela ?

– Ne vous souvenez-vous pas de ce que je vous ai raconté tout à l’heure de l’île des Loups, à propos de Mlle Pervenche et de son frère ?

– Oui,… la villa des La Roche-Jugon.

– Un soir, par l’ordre du marquis, – tout le fait supposer, – les agents de Coppola, qui avaient découvert la présence de Mlle Émilienne dans les environs de Nogent, s’introduisirent par escalade dans sa demeure, réussirent à étouffer ses cris et à la

 

– 51 – conduire à l’île des Loups, où on l’enferma dans les apparte-ments du premier étage.

Heureusement, dame Jacinthe, se fiant aux serrures et aux verrous, se relâcha de sa surveillance, et Mlle Émilienne, préfé-rant tout braver que de s’abandonner à ses ennemis, qui avaient dû combiner je ne sais quel affreux complément à leurs lâches vengeances, réussit, en nouant ses draps l’un à l’autre, à des-cendre par la fenêtre, à gagner le bord de l’eau, et se jeta coura-geusement dans la Marne…

Elle vit bien la barque qui accourait à son secours ; mais il ne lui convenait pas de mettre les pêcheurs dans ses confiden-ces, et, trompant leurs recherches en habile nageuse, alla abor-der de nuit, loin de leurs yeux, sur un point plus rapproché de l’île de Beauté, où se trouvait la petite maison qu’elle habitait.

– Je comprends… et ce foulard…

– Qui fit votre erreur et vous rendit à moitié fou de déses-poir, se trouva s’être détaché de son cou, quand elle se jeta à l’eau ; il surnagea et vint s’enrouler à l’un des avirons du bate-lier.

– Oui,… tout s’explique.

– Mademoiselle ne prit que le temps de changer de vête-ments et s’éloigna cette nuit même de l’île de Beauté et de No-gent. Elle se souvint fort à propos de l’insistance qu’avait mise Mme Veronica Saint-Ange à lui offrir une retraite à Méridon, et sentant le danger de son isolement, elle accourut à la Closerie des Acacias, où le hasard de mes combinaisons devait m’amener moi-même avec mes jeunes protégés quelques jours plus tard.

 

– 52 –

– Et c’est grâce à vous, dit aussitôt Émilienne, grâce à vos conseils, à votre vue si nette des choses, que j’ai repris courage et qu’aujourd’hui je crois au succès.

– Et vous avez raison d’y croire, maintenant que nous sommes tous réunis, que nous voilà en état de nous distribuer les rôles et de bien régler notre action commune.

– Un véritable conseil de guerre, dit Corréard, dont nous allons sortir chacun muni de ses instructions.

– Oh ! pour le moment, il s’agit surtout d’éclairer le terrain et de nous assurer contre toute surprise. Aussi est-il bien convenu que demain, au petit jour, Mme Veronica, Bitard et vous, mademoiselle Émilienne, vous quitterez la Closerie, qu’on finirait par éventer trop facilement.

Et se retournant vers Urbain :

– Je vous ferai savoir en temps utile, et sous quelques jours, où et comment vous pourrez communiquer avec ces da-mes.

– Et en attendant, que dois-je faire ? Faut-il quitter l’hôtel des La Roche-Jugon ?

– Gardez-vous-en bien, l’heure viendra où votre présence dans la place nous sera précieuse. Poursuivez le jeu que vous avez commencé. Votre promenade supposée au bois de Vincen-nes est une trouvaille que nous compléterons ; je vais vous ex-pliquer comment. Mais, au retour, il faut que votre dépit s’accentue, que votre caractère s’aigrisse, qu’il soit bien démon-tré qu’on se défie de vous et que Bitard n’a pas répondu comme vous y comptiez. Cette conversion peut les pousser à changer de tactique…

 

– 53 –

Votre but doit être maintenant de vous enquérir par M. de Sainte-Marie de tout ce qui concerne le général Beau-chêne. Il faut qu’avant huit jours nous connaissions, par le me-nu, ses habitudes, ses heures d’isolement, sa situation au minis-tère et au Sénat. Aussitôt de retour de Bretagne, je veux moi-même faire le siège du général.

– Je vais me mettre en campagne et je ferai en sorte de bien préparer les voies.

– C’est entendu, il me reste à vous communiquer le petit plan que m’a suggéré voire idée du bois de Vincennes.

– Je vous écoute.

– Il s’agit de démontrer au Coppola que vous avez bien passé la journée dans le bois…

– Mais, nous en sommes loin.

– Aussi va-t-il falloir vous mettre en route au plus vite.

Malgré lui Urbain jeta un regard désolé du côté d’Émilienne, mais n’osa protester…

– Quand je dis au plus vite, reprit Jacques, qui avait saisi cette pantomime de l’amoureux déconfit, j’entends dans une heure ; oui, je vous puis accorder une heure encore.

Cette fois Urbain rayonna et laissa échapper un soupir de soulagement.

– Donc à deux heures trois quarts vous monterez en char à bancs avec Corréard et moi, pour gagner Saint-Rémy et prendre le train de trois heures cinquante-deux. Corréard vous accom-pagne. Il a son rôle dans l’imbroglio.

 

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– Bon ! dit Corréard, qui avait la plus grande confiance dans les combinaisons de Caillebotte.

– Vous descendrez tous deux à la Ceinture, à cinq heures environ, et de Gentilly à Bel-Air il vous faudra vingt minutes. À huit heures, vous serez donc en plein bois, où vous vous enfon-cerez jusqu’à Fontenay.

– C’est dit.

– Une fois à Fontenay, vous choisissez un fourré à peu de distance du bourg. Corréard vous y installe convenablement évanoui, suffisamment pâle, sur un lit de fougères, et se rend à la mairie. Il raconte qu’il vient chercher du secours, qu’il a trou-vé dans le bois un jeune homme qui semble mourant ; il re-quiert un brancard et on s’empresse de vous aller prendre pour vous transporter dans un endroit où l’on puisse vous soigner de façon convenable. Entre temps, vous revenez à moitié à vous, on vous interroge sur votre nom, votre domicile, mais vous refusez de répondre et un nouvel accès de faiblesse vous fait perdre de nouveau connaissance… Avez-vous sur vous quelque papier in-différent, quelque lettre que l’on puisse montrer, où se trouve l’adresse de la rue du Cirque ?

– Oui, j’ai justement des lettres de M. de Sainte-Marie, uniquement consacrées à nos travaux.

– C’est parfait… Vous en mettrez une, la plus récente, dans cette pochette, de façon à ce qu’elle en sorte à moitié. Corréard la signalera comme un moyen de se renseigner, et quand on au-ra vu l’adresse de la suscription, il s’arrangera pour convaincre le maire ou son représentant que vous devez être reconduit chez vous par des gens de la mairie, dont il s’offrira à payer le dépla-cement, ainsi que les frais de voiture, pour parer à toute objec-tion et achever sa bonne action.

 

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Je le laisse juge d’apprécier jusqu’où il devra pousser son intervention… L’important, c’est qu’on vous rapporte à l’hôtel en y racontant avec une conviction naïve de quelle façon et par quel hasard heureux on vous a trouvé dans le bois, où vous au-riez peut-être succombé dans la nuit si on ne vous eût secouru à temps… Pour compléter la vraisemblance, je vous nantirai même d’une pilule que vous aurez soin de mâcher à votre retour à Paris, et qui vous donnera, sans aucun inconvénient, un pouls agité et toutes les apparences d’une fièvre brûlante.

– Vous êtes sûr que cette drogue est inoffensive au moins ? demanda Mme Veronica, qui avait surpris un peu d’inquiétude dans les yeux d’Émilienne.

– Elle n’a aucun effet sur l’organisme, mais sa digestion fé-bricitante suffit à troubler le diagnostic d’un médecin.

– Et moi, je m’en rapporte entièrement à vous, dit en sou-riant Urbain.

– Je n’en doute pas, et c’est pourquoi j’agis aussi librement et dispose de vous. Mais faites ainsi qu’il est dit, et nous y ga-gnerons un répit ; nous déroutons vos surveillants ; votre esca-pade reste ce que vous avez dit, une affaire de nerfs, un acte de désespéré,… et vous en tirerez, je n’en doute pas, un parti excel-lent.

Personne ne fit plus d’objection, et l’on sortit de table pour passer au jardin les derniers moments du séjour du jeune homme à la Closerie des Acacias.

C’était un moyen de leur permettre de se faire leurs adieux plus librement, et Urbain partit tout réconforté et l’espoir au cœur.

 

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Le soir, grand émoi à l’hôtel de la rue du Cirque.

Sur les onze heures, on ramenait en voiture Urbain, et ce fut Coppola qui le fit transporter dans sa chambre. Le médecin appelé constata une situation inquiétante. Il parut craindre pour le cerveau, mais ne voulut entreprendre, – heureusement, – aucune médicamentation énergique avant le lendemain.

Le matin, toute trace de fièvre avait disparu. Urbain an-nonça seulement qu’une grande faiblesse le forcerait à garder le lit, et l’on fut absolument persuadé qu’il avait couru tout un jour en divaguant, à travers bois, sous l’impulsion d’une sorte d’attaque de fièvre chaude.

 

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