Les Soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma · Chapitre 6 sur 11

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Les Soleils des indépendances

2. Marcher à pas comptés dans la nuit du cœur et dans l’ombre des yeux

2. Marcher à pas comptés

 

dans la nuit du cœur

 

et dans l’ombre des yeux

 

Après un virage finissait la route bitumée. On entrait dans la piste et la

poussière, la poussière en écran qui bouchait l’arrière, la poussière

accrochée en grappes à tous les arbres, à toutes les herbes de la brousse, aux

toits des cases ; les routes en arrachaient, l’échappement en refoulait et la

poussière tournoyait épaisse à l’intérieur de la camionnette, remplissait

yeux, gorges et nez. L’auto avançait sur la piste pleine de crevasses, s’y

précipitait, s’y cassait et ses secousses projetaient les passagers les uns

contre les autres, les têtes contre le toit. Serrer les dents devenait

obligation ; en parlant dans le remue-ménage on se tranchait la langue. Un

voyage de cette espèce cassait l’échine d’un homme de l’âge de Fama. Mais

que pouvait-il ? Aller aux funérailles d’un cousin est commandement des

coutumes et d’Allah.

La piste montait et tournait. Près de vingt ans de vie commune avaient

amené Fama et Salimata à se connaître comme la petite carpe et le crocodile

cohabitant dans le même bief. Que Fama marie Mariam après les funérailles

et retourne dans la capitale, il était aisé d’imaginer ce que ferait Salimata :

hypocrite, le premier jour elle se vêtira d’une fausse gentillesse avec des

sourires à se fendre, s’emmanchera de faux empressements et de

prévenances. « Une femme sans limite », pourrait-on penser. Non ! Erreur !

Attendez ! Un soir, sans aucune raison, elle arrivera silencieuse, comme

traversée et cassée par des soucis de foudre. Et ça commencera. Retirée

dans un coin, elle bramera des chants avec des paroles philosophant sur la misère humaine, sur la misère des épouses qui nourrissent, vêtent et logent

leur mari, sur la misère des épouses devant l’ingratitude des hommes, sur

les devoirs des maris, sur la stérilité, sur l’obligation de loger chaque

coépouse dans sa chambre, et puis… et puis… bref, des lancées de

mauvaise humeur qui finiront par agacer et piquer Fama.

« Salimata, que dis-tu ? »

« Je ne parle à personne », répondra-t-elle.

Et ça continuera. Une atmosphère irrespirable. La querelle, la colère, le

ménage mélangé. Des injures aujourd’hui, des baffes demain : impossible

de tenir, comme sur une bande de magnas. Un jour il faudra couper. Fama,

tu dois penser, considérer, avant d’épouser Mariam. À moins ! à moins ! à

moins ! que tu n’acceptes de demeurer au village…

 

— Un incendie ! un incendie !

Ce cri fit sursauter Fama. Et c’était bien cela : un immense feu de

brousse comme un orage ; des tourbillons de flammes craquaient,

soufflaient, grondaient, tout ce qui le pouvait détalait. La route grouillait de

sauterelles.

Mais rapidement on traversa l’incendie, les sinistres bouffées de fumée

s’éloignèrent. Le spectacle avait réveillé et revigoré Fama, mais le paysage

refusait de se renouveler et de plaire.

Petit garçon, lorsque Fama creusait les rats avec des camarades, au

déboulé du premier sorti ils criaient : « Le rat ! » et tous les autres qui

bondissaient après étaient appelés « un autre ». Fama clignait de l’œil, un

autre passait. Un autre village, sosie du premier village traversé. Le petit

marigot, les cases rondes, le même toit de chaume, puis le bois sacré, les

bœufs mâchant paresseusement et les enfants aux fesses nues, aux ventres

de gourdes, toujours apeurés, toujours braillards. Après le village il clignait

de l’œil. Une autre brousse écrasée par le soleil, le même horizon

harmattan, le même ciel serein, puis un autre virage à droite, son arbre de

karité penché avec les branches dénudées, sa bande de singes fuyards et

criards toujours surpris, toujours moqueurs. Et enfin un autre parcours droit

s’arrêtant au sommet d’une colline avant la descente jusqu’à un autre

village. Fama somnolait, on partait mais on n’avançait pas ; il était fatigué,

plus épuisé et fini que le fond de culotte d’un garnement. Enfin, de la crête d’une colline de latérite il cligna de l’œil, Bindia apparut dans un halo. Il

sursauta. La ville-étape, la halte d’une nuit, la fin de la courbature. Allah en

soit loué !

Les cases fumantes entre les manguiers et les flamboyants se rangeaient

au pied de deux montagnes rondes et fermées comme les tétons de pucelle

de Sali-mata. Ces montagnes piquaient un ciel bleuâtre et cuivré, et entre

elles, à l’horizon, le soleil déjà adouci agonisait dans un barbouillage de

flamboyants. Le soir était là. Des petites maisons ceinturées de rouge se

dissimulaient et se fondaient au loin avec les manguiers dénudés Les rues

couleur de miel, craquantes de feuilles mortes, se perdaient dans les touffes

de sisal. On traversa le quartier administratif. Les voyageurs débarquèrent

au quartier malinké où les cases se serraient dans une odeur de fumée et de

pissat de vache.

Et à cet instant le soleil tomba derrière une montagne et de l’autre

sortirent le brouillard et l’ombre.

La nuit enveloppa la ville.

Fama fut salué par tout Bindia en honoré, révéré comme un président à

vie de la République, du parti unique et du gouvernement, pour tout dire,

fut salué en malinké mari de Salimata dont la ville natale était Bindia.

Devant sa case, les salueurs se succédèrent, puis en son honneur

s’alignèrent les plats de tô, de riz et même on mit à l’attache un poulet et un

cabri. Après la dernière prière courbée les palabres éclatèrent. Fama, couché

et repu, s’était vautré sur la natte, prêt à dégainer pour sabrer, faucher et

vilipender la bâtardise des politiciens et des soleils des Indépendances. On

arrêta son élan. Le parti unique de la République interdisait aux villageois

d’entendre ce que pourraient conter les arrivants de la capitale sur la

politique. Dieu en soit loué, le dire est innombrable comme la bâtardise ! Et

Fama dégorgea ses souvenirs et s’enquit des récents décédés, mariés,

accouchées et cocus. Et le palabre put se déchaîner autour de la lampe à

pétrole sur laquelle se fracassaient et se suicidaient les papillons surgis de la

nuit ; les moustiques sifflotaient, ronronnaient et disparaissaient dans

l’ombre. Dans l’ombre d’une nuit africaine non bâtardisée (Fama le

constata avec joie), crépitante de tous les bruissements de l’harmattan :

grillottements des grillons, hurlements des hyènes et évidemment les

protestations des chiens dans un interminable vacarme d’aboiements et de

jappements. Et en dehors du cercle de lumière une seule étoile scintillait

dans le ciel, il fallait se pencher pour en apercevoir d’autres entre les toits. Toutes les cases d’en face avaient les stores descendus. Conséquence d’un

soleil et d’un voyage invraisemblablement longs, l’échine de Fama

commença à se raidir comme une barre de fer et il bâilla à se faire éclater

les commissures. Les palabreurs comprirent que le sommeil avait conquis

ses paupières. « Nuitez en paix ! Qu’Allah préserve le chemin du voyage de

l’accident stupide et de la mauvaise chance ! » Et le cercle se disloqua.

 

Fama fut réveillé en pleine nuit par les picotements de ses fesses, dos et

épaules qui cuisaient comme s’il avait couché dans un sillon de chiendent.

Le lit de bambou était hérissé de mandibules, était grouillant de punaises et

de poux. Le matin était-il loin encore ? Fama écouta la nuit.

Les hurlements des hyènes s’étaient tus, mais aux grognements craintifs

des chiens grattant les stores, queues serrées entre les pattes, on savait que

les fauves guettaient derrière les cases, tout le village devait en puer. De

temps en temps on entendait le froufrou des oiseaux de nuit s’échappant des

feuillages. Après ces vols d’autres cris retentissaient poussés par des bêtes

dont Fama avait oublié, digéré les noms pendant ses vingt ans de sottises

dans la capitale. La flamme de la lampe à pétrole vacillait. C’était bien

ainsi, car il était toujours dangereux de dormir, c’est-à-dire, pour un

Malinké, de libérer son âme dans ces villages de brousse, sans une petite

lumière qui veille et éloigne d’autres âmes errantes, les mauvais sorts et les

mauvais génies. Bâtard de bâtardise ! Fama était agacé par l’insomnie et se

reprocha de ne pas profiter de la veille pour penser à son sort. Réfléchis à

des choses sérieuses, légitime descendant des Doumbouya ! Le dernier

Doumbouya ! Es-tu, oui ou non, le dernier, le dernier descendant de

Souleymane Doumbouya ? Ces soleils sur les têtes, ces politiciens, tous ces

voleurs et menteurs, tous ces déhontés, ne sont-ils pas le désert bâtard où

doit mourir le fleuve Doumbouya ? Et Fama commença de penser à

l’histoire de la dynastie pour interpréter les choses, faire l’exégèse des dires

afin de trouver sa propre destinée.

À l’heure de la troisième prière, un vendredi, Souleymane, que par

déférence on nommait Moriba, arriva à Toukoro suivi d’une colonne de

Talibets. Le chef de Toukoro le reconnut, le salua. Depuis des générations

on l’attendait. Il leur avait été annoncé. « Un marabout, un grand marabout

arrivera du Nord à l’heure de l’ourebi. Retenez-le ! retenez-le ! Offrez-lui terre et case. Le pouvoir, la puissance de toute cette province ira partout où

il demeurera, lui ou ses descendants. » Le chef de Toukoro l’avait distingué

à sa taille de fromager et à son teint (il serait plus haut, plus clair que tous

les hommes du village), à sa monture (il arriverait sur un coursier sans

tache). Il avait à le retenir, à le fixer à Toukoro, mais en ce temps-là la fête

des moissons occupait huit jours, et pendant ces huit jours femmes et

étrangers devaient se cloîtrer, fétiches et masques dansant et criant sur les

places et les chemins. Le chef de Toukoro appela son hôte.

— Grand marabout ! Bientôt battront les fêtes des moissons. Que tes

femmes et élèves accumulent des provisions en eau et nourriture pour une

semaine, pour toi et les tiens.

— Honorable chef ! Permets-nous pour la période de la fête de nous

retirer dans notre lougan… répondit Souleymane.

— D’accord, marabout, mais revenez après les fêtes, répondit le chef.

Ils ne retournèrent plus. Le lougan se trouvait entre deux terres, et le chef

voisin s’y opposa.

— S’il est annoncé que le pouvoir prospérera où résidera Souleymane,

alors qu’il campe entre nos deux terres.

Souleymane et ses Talibets bâtirent un grand campement appelé

Togobala (grand campement) et fondèrent la tribu Doumbouya dont Fama

restait l’unique légitime descendant. L’histoire de Souleymane est l’histoire

de la dynastie Doumbouya.

Il existe une autre version.

Souleymane et son escorte débouchèrent bien sur Toukoro un vendredi à

l’heure de l’ourebi. Le chef de Toukoro dormait, ivre de dolo au milieu de

ses sujets qui le secouèrent en disant : « Le grand marabout sur le coursier

blanc avec une forte escorte traverse le village. »

« Qu’on me laisse dormir ! » se contenta-t-il de murmurer. Quand le chef

fut dessoulé, un messager fut aussitôt dépêché. Mais Souleymane ne

pouvait plus retourner, il était à mi-chemin entre deux terres, il campa où le

messager le rattrapa et planta là de nombreuses paillotes (togobala).

Quelle que soit la vraie version, Togobala s’étendit, prospéra comme une

termitière, comme une source de savoir où vinrent se désaltérer ceux qui

séchaient du manque de la connaissance et de la religion. La descendance

de Souleymane coula prodigieuse, vigoureuse, honorée et admirée, compta

de grands savants, de grands saints jusqu’à la conquête du Horodougou par

les Malinkés musulmans du Nord. Méprisants pour les Bambaras originaires, les conquérants proposèrent la puissance au descendant de

Souleymane Doumbouya. Il s’appelait Bakary. Et Bakary ne devait pas

accepter. Les Bambaras avaient comblé ses ancêtres d’honneurs et de terres,

et le pouvoir d’une province se prend par les armes, le sang et le feu ; celui

qu’on acquiert par l’ingratitude, la ruse, est illégitime et éphémère et ce

pouvoir se meurt dans le plus grand malheur. Toute puissance illégitime

porte, comme le tonnerre, la foudre qui brûlera sa fin malheureuse.

Bakary s’en alla consulter, prier, adorer Allah et les ancêtres. Une nuit,

une voix s’exclama :

— Merci, Bakary ! Merci des offrandes ! Prends la puissance ! Les lois

ne se démentiront pas, mais à cause de ta piété on fera des

accommodements. Ta descendance coulera, faiblira, séchera jusqu’à

disparaître, comme les puissants courants qui se déversent de la montagne

grossissent, puis faiblissent et meurent dans la vallée sablonneuse et

désertique, loin de la mer et des fleuves.

— Je renonce à la puissance, répondit Bakary refroidi.

— Prends-la. La fin de ta descendance n’arrivera ni demain, ni après-

demain, ni un jour prochain. Il se fera un jour où le soleil ne se couchera

pas, où des fils d’esclaves, des bâtards lieront toutes les provinces avec des

fils, des bandes et du vent, et commanderont, où tout sera pleutre, éhonté,

où les familles seront…

— Oui ! Oui ! Merci, j’ai compris, s’écria Bakary inspiré ; ma

descendance disparaîtra le jour du jugement dernier.

Et Bakary s’arrogea le pouvoir sur toutes les opulentes provinces, toutes

les terres du Horodougou. Le Horodougou qui fut démembré et appartenait

désormais à deux républiques, les Doumbouya en furent les chefs honorés.

Dommage ! Dommage que l’aïeul Bakary n’ait pas attendu, n’ait pas tout

écouté. La voix aurait continué de décrire le jour de la fin de la dynastie

Doumbouya. Fama avait peur. Comme authentique descendant il ne restait

que lui, un homme stérile vivant d’aumônes dans une ville où le soleil ne se

couche pas (les lampes électriques éclairant toute la nuit dans la capitale),

où les fils d’esclaves et les bâtards commandent, triomphent, en liant les

provinces par des fils (le téléphone !), des bandes (les routes !) et le vent

(les discours et la radio !). Fama eut peur de la nuit, du voyage, des

funérailles, de Togobala, de Salimata, de Mariam et de lui-même. Peur de sa

peur.

Le matin vint et partit trop tôt. Deuxième jour de voyage. Tout

s’accéléra, se précipita. Le brouillard de l’harmattan se crut un chef de

l’ancien temps et s’appropria montagnes, routes et brousse. Mais on n’eut

pas le temps de s’en plaindre. Le soleil se libéra et s’appliqua à évaporer, à

fondre, à éclairer, et tout se dissipa. La camionnette courait vite et après

elle, dans le tourbillon de poussière qui l’escortait, les graviers faisaient

sonner les feuilles mortes des bas-côtés de la route. Les villages passèrent et

disparurent dans la poussière. Leurs noms frappaient dans Fama des tam-

tams de regrets. Déjà la camionnette roulait sur les terres de la province de

Horodougou. Ce qui se voyait ou ne se voyait pas, s’entendait ou ne

s’entendait pas, se sentait ou ne se sentait pas, tout : les terres, les arbres, les

eaux, les hommes et les animaux, tout ce qui entourait aurait dû appartenir à

Fama comme sa propre épouse. Monde terrible, changeant,

incompréhensible ! De son intérieur sortirent des accents, les accents

célébrant la puissance de sa dynastie, le courage de ses valeureux aïeux. À

un virage il entendit leurs cavalcades montant à l’assaut des pouvoirs

bâtards et illégitimes des présidents de la République et du parti unique. Ces

aïeux en avaient le cœur, les bras, la virilité et la tyrannie. Maîtresse des

terres, des choses et des vivants du Horodougou, la dynastie accoucha de

guerriers virils et intelligents. Pas un grain de sable (la camionnette

traversait une plaine grillée par les derniers feux de brousse), pas une main

de cette plaine qui n’ait été chevauchée. Partout ici ils ont attaqué, tué et

vaincu.

Le dernier village de la Côte des Ébènes arriva, et après, le poste des

douanes, séparant de la République socialiste de Nikinai. Là, Fama piqua le

genre de colère qui bouche la gorge d’un serpent d’injures et de baves, et lui

communique le frémissement des feuilles. Un bâtard, un vrai, un déhonté de

rejeton de la forêt et d’une maman qui n’a sûrement connu ni la moindre

bande de tissu, ni la dignité du mariage, osa, debout sur ses deux testicules,

sortir de sa bouche que Fama étranger ne pouvait pas traverser sans carte

d’identité ! Avez-vous bien entendu ? Fama étranger sur cette terre de

Horodougou ! Fama le somma de se répéter. Le petit douanier gros, rond,

ventru, tout fagoté, de la poitrine aux orteils, avec son ceinturon et ses

molletières, se répéta calmement et même parla de révolution, d’indépendance, de destitutions de chefs et de liberté. Fama éclata, injuria,

hurla à ébranler tout le poste des douanes. Heureusement le chef de poste

était Malinké, donc musulman, et à même de distinguer l’or du cuivre. On

calma Fama avec les honneurs et les excuses convenables.

— C’est le descendant des Doumbouya.

— Je m’en f… des Doumbouya ou des Konaté, répondit le fils de

sauvage de douanier.

Fama, suant et essoufflé, fit semblant de n’avoir rien entendu et

embarqua.

Comme un brusque tourbillon d’harmattan, la colère de Fama s’éloigna.

On parcourait les brousses que Fama avait sillonnées de cavalcades, et son

cœur se réchauffait des matins de son enfance. De partout surgissaient des

bruits, des odeurs et des ombres oubliés, même un soleil familier sortit et

remplit la brousse. Son enfance ! son enfance ! Dans tout il la surprenait, la

suivait là-bas très loin à l’horizon sur le coursier blanc, il l’écoutait passer

et repasser à travers les arbres, la sentait, la goûtait. Les exploits de ses

aïeux le transportèrent mais brusquement son cœur se mit à battre et il

s’attrista, sa joie était coupée par la résurrection des peurs de sa dernière

nuit, par la pitié pour la descendance des Doumbouya, la pitié pour sa

propre destinée et de son intérieur bouillonnant montèrent des chants

mélancoliques et plusieurs fois il répéta cette mélodie de noce malinké.

 

On n’apprécie pas les avantages d’un père, d’un père,

Sauf quand on trouve la maison vide du père,

On ne voit pas une mère, une mère

Plus excellente que l’or,

Sauf quand on retrouve la case maternelle vide de la mère.

Alors l’on marche, marche à pas comptés

Dans la nuit du cœur et dans l’ombre des yeux

Et l’on sort pour verser d’abondantes et brûlantes

larmes.

 

Et aussitôt après, dans un ciel pur et chantant l’harmattan, s’incrusta le

sommet du fromager de Togobala. Togobala, le village natal ! Les mêmes

vautours (des bâtards, ceux qui ont surnommé Fama vautour !), sûrement

les mêmes vautours de toujours, de son enfance, se détachaient du fromager et indolemment patrouillaient au-dessus des cases. Des bœufs, des cabris,

des femmes, canaris sur la tête, et puis vinrent les cases.

Au nom de la grandeur des aïeux, Fama se frotta les yeux pour s’assurer

qu’il ne se trompait pas. Du Togobala de son enfance, du Togobala qu’il

avait dans le cœur il ne restait même plus la dernière pestilence du dernier

pet. En vingt ans le monde ne s’était pourtant pas renversé. Et voilà ce qui

existait. De loin en loin une ou deux cases penchées, vieillottes, cuites par

le soleil, isolées comme des termitières dans une plaine. Entre les ruines de

ce qui avait été des concessions, des ordures et des herbes que les bêtes

avaient broutées, le feu brûlées et l’harmattan léchées. De la marmaille

échappée des cases convergeait vers la camionnette en criant : « Mobili ! »,

en titubant sur des jambes de tiges de mil et en balançant de petites gourdes

de ventres poussiéreux. Fama songea à des petits varans pleins. Enfin un

repère ! Fama reconnut le baobab du marché. Il avait peiné, était décrépit

lui aussi ; le tronc cendré et lacéré, il lançait des branches nues, lépreuses

vers le ciel sec, un ciel hanté par le soleil d’harmattan et par les vols des

vautours à l’affût des charognes et des laissées des habitants se soulageant

derrière les cases. La camionnette s’arrêta.

— Bonne arrivée ! Bonne arrivée, Fama !

Des habitants de tous âges accouraient, tous faméliques et séchés comme

des silures de deux saisons, la peau rugueuse et poussiéreuse comme le

margouillat des murs, les yeux rouges et excrémenteux de conjonctivite.

Avec les pas souples de son totem panthère, des gestes royaux et des

saluts majestueux (dommage que le boubou ait été poussiéreux et froissé !),

en tête d’une escorte d’habitants et d’une nuée de bambins, Fama atteignit

la cour des aïeux Doumbouya. C’est alors qu’a retenti un cri perçant : le

signal des pleurs et lamentations pour l’enterré. Hurlant comme des

possédées, toutes les femmes se jetèrent à terre et roulèrent dans la

poussière. La clameur appela d’autres pleureuses et lamentations et se

communiqua à tout le village. Les chiens arrêtèrent de happer les mouches

accrochées aux gales de leurs oreilles et de leurs croûtes et accoururent pour

aboyer aux pleureuses. Le vacarme monta jusque dans le ciel et les

charognards s’échappèrent des feuillages et promenèrent sur les toits des

centaines d’ombres. C’en était trop ! Et pourtant la clameur se développa et

s’amplifia encore. La cour était toute jonchée de pleureuses, assiégée par

une légion de curieux et une meute de cabots, survolée par un nuage de

charognards. C’en était trop et irrémédiablement cela provoqua le sirocco qui a surgi sous forme d’un de ces prompts, rapides et violents tourbillons

de poussière et de kapok que seuls savent produire les bons harmattans du

Horodougou. Le vent renversa, arracha, aveugla et le vacarme s’arrêta,

chiens et pleureuses s’enfuirent et se réfugièrent dans et derrière les cases.

Les vautours furent dispersés et emportés dans les lointains horizons. Fama

lutta comme un patron batelier dans l’orage contre les furies de son boubou

enflé et affolé. Quelques instants après, le tourbillon avait passé, les

pleureuses se précipitèrent pour reprendre. « Non et non ! Allah dans son

livre interdit de pleurer les décédés. » Pas de cris ! Plus de lamentations !

Lacina le cousin avait vécu et était mort en grand musulman. Et puis c’était

inutile ! Vraiment inutile ! Sur la tête des aïeux ! C’est à un Fama

bouleversé, fatigué, pensif, qu’on présenta la traditionnelle calebassée d’eau

fraîche de bienvenue.

— À tous, merci ! Merci ! À tous Allah en sera reconnaissant, gémit-il

avant de la porter aux lèvres.

 

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