Les Soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma · Chapitre 10 sur 11

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Les Soleils des indépendances

Troisième partie

 

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1. Les choses qui ne peuvent

 

pas être dites

 

ne méritent pas de noms

 

Du train ils débarquèrent dans la capitale, Fama et sa jeune femme

Mariam, la veuve du défunt Lacina. Le matin était couleur petit mil et

moite, un matin de sous-bois après une nuit d’orage. Ils récupérèrent les

bagages ; toutes les calebasses de Mariam avaient été piétinées, écrasées.

Un taxi les emporta (pour la première fois elle posait les fesses sur le

coussin d’une voiture) et les déposa, Mariam chez des amis, Fama devant la

porte ouest de la concession.

Salimata, en allégresse, courut à la rencontre et salua Fama. Dans

l’après-midi un palabre fut convoqué et assis. Mariam vint, on la présenta à

Salimata : « Voilà ta coépouse, considère-la comme une petite sœur ; les

gens du village l’ont envoyée pour t’aider dans ton grand et magnifique

travail accompli au service du mari Fama. »

Salimata avait salué avec joie la coépouse et expliqué avec grand cœur et

esprit qu’une famille avec une seule femme était comme un escabeau à un

pied, ou un homme à une jambe ; ça ne tient qu’en appuyant sur un

étranger. Il ne fallait pas la croire, car ces tendresse et sagesse durèrent

exactement neuf jours.

Fama et ses deux femmes occupaient la petite pièce avec un seul lit de

bambou, un seul « tara ». La femme (celle à qui appartenait la nuit) montait

à côté du mari, l’autre se recroquevillait sur une natte au pied du tara. Mais

Salimata pour être féconde (on se le rappelle) ne sautait au lit qu’après avoir

longuement prié, brûlé des feuilles, s’être enduite de beurre et avoir dansé, dansé jusqu’à en perdre le souffle et la raison. Sorcelleries, prières et danses

étaient gênées. Mariam gênait et elle était moqueuse comme une mouche et,

disait-on, féconde comme une souris. À chaque réveil, Salimata regardait le

ventre de la coépouse, et le ventre semblait pousser. Oui, il poussait !

Salimata devint jalouse, puis folle et un matin elle explosa, injuria. Les

deux co-épouses comme deux poules s’assaillirent, s’agrippèrent l’une au

pagne de l’autre. Mariam voulait coûte que coûte tomber le pagne de

Salimata afin que chacun vît « la matrice ratatinée d’une stérile » et

Salimata dévêtir Mariam afin que tout le monde reconnût « la chose pourrie

et incommensurable d’une putain ». On les sépara. Les injures fusèrent

toute la journée, même la nuit, une nuit qui appartenait à Mariam. Après les

prières, on éteignit et on se coucha. Mais malheureusement le tara grinçait.

Avez-vous déjà couché sur un tara ? Il grince, geint comme si vous rouliez

dans les feuilles mortes d’un sous-bois en plein harmattan.

Donc, dans les ténèbres, quand Mariam et Fama couchèrent, le tara

grinça, Salimata hurla : « Le grincement m’endiable ! », trépigna, se

précipita et les rejoignit au lit. Il s’ensuivit une lutte dans les ténèbres,

combat de silures dans les fanges. On alluma. Salimata se précipita dehors,

revint en pointant un coutelas et en hurlant : « Je suis endiablée !

endiablée ! Le grincement m’endiable ! » Mariam se réfugia derrière le tara.

Fama et les voisins accourus maîtrisèrent la possédée. Les deux femmes

durent coucher le reste de la nuit à même le plancher, chacune sur une natte.

Il en fut toujours ainsi les nuits suivantes car Salimata ne voulait pas, ne

pouvait pas monter, même après des exercices. Fama la crispait, l’effrayait

et surtout le tara grinçait ; et le grincement déchirait les oreilles, brûlait les

yeux, piquait son esprit. Et quand la nuit appartenait à Mariam, il y avait

toujours le même grincement du tara qui l’endiablait à hurler, à courir

chercher le couteau, à vouloir tuer.

Fama aurait pu dans la journée, lorsque Salimata allait au marché,

pousser Mariam dans le tara. Il ne le fit pas ; la coutume l’interdisait. Et

Fama, que l’on connaissait toujours si ardent, devint, dans cette affaire de

mésentente entre les femmes, un attentiste. Il prétendait que la situation

ressemblait à un taurillon sans corne ni queue ; il ne savait pas comment la

prendre, comment la terrasser. Tout ce qui se passait entre Mariam et

Salimata avait été pourtant bien prévisible ; on ne rassemble pas des

oiseaux quand on craint le bruit des ailes. Et les soucis qui chauffaient Fama avaient été bien mérités ; ils étaient l’essaim de mouches qui forcément

harcèle celui qui a réuni un troupeau de crapauds.

D’ailleurs à bien faire le tour des choses, son ménage ressemblait à un

vase simplement penché ; il n’avait pas encore versé son contenu. Il y avait

de l’espoir. Où a-t-on vu un trou rempli de ficelles ne présentant pas un seul

bout pour tout tirer ? Nulle part. Mais il fallait chercher le bout avec

patience, avec persistance. C’est en criant plusieurs fois tous les soirs aux

chèvres : « Entre ! entre ! entre ! » qu’elles finissent par rentrer. Fama ne

voulait même pas crier les « entre ! entre ! ». Il pensait que tout allait finir

par s’arranger. « Même la guêpe maçonne et le crapaud finissent par se

tolérer quand on les enferme dans une même case, et pourquoi pas Mariam

et Salimata ? » disait-il. Il ne fallait pas s’en préoccuper, mais s’éloigner de

la maison le plus longtemps possible dans la journée, n’écouter personne,

ignorer les querelles, les cris et les explications. Et la situation en Côte des

Ébènes offrait à Fama les moyens de suivre cette règle de sagesse.

 

Le pays couvait une insurrection. Et nuit et jour Fama courait de palabre

en palabre. Les bruits les plus invraisemblables et les plus contradictoires se

chuchotaient d’oreille à oreille. On parlait de complots, de grèves,

d’assassinats politiques. Fama exultait. Il rendait visite à ses anciens amis

politiques, ses compagnons de l’époque anticolonialiste. Ceux-ci ne

dissimulaient plus leurs soucis, ils avaient tous peur. Fama aimait les

entendre dire que tout pouvait tomber sur le pays d’un instant à l’autre : les

incendies, le désordre, la famine et la mort. Et au fond Fama souhaitait tout

cela à la fois. Et d’ailleurs, après réflexion, il lui parut impossible que tous

ces malheurs ne tombassent pas, qu’ils ne vinssent pas balayer les pouvoirs

des illégitimes et des fils d’esclaves.

Oui, tout tomberait inévitable, pour la raison simple que les républiques

des soleils des Indépendances n’avaient pas prévu d’institutions comme les

fétiches ou les sorciers pour parer les malheurs.

Dans toute l’Afrique d’avant les soleils des Indépendances, les malheurs

du village se prévenaient par des sacrifices. On se souciait de deviner, de

dévoiler l’avenir. Trompeur, qui dit que l’avenir reste dissimulé comme un

fauve tapi dans le fourré. Rien n’arrive sans s’annoncer : la pluie avertit par

les vents, les ombres et les éclairs, la terre qu’elle va frapper ; la mort par

les rêves, l’homme qui doit finir.

Les Malinkés du Horodougou le savaient bien, ils pratiquaient la

divination, et pas uniquement avec les méthodes prescrites par Allah. Parce

que musulmans dans le cœur, dans les ablutions, le fétiche koma leur devait

être interdit. Mais le fétiche prédisait plus loin que le Coran ; aussi

passaient-ils la loi d’Allah, et chaque harmattan, le koma dansait sur la

place publique pour dévoiler l’avenir et indiquer les sacrifices. Et quel

village malinké n’avait pas ses propres devins ? Togo-bala, capitale de tout

le Horodougou, entretenait deux oracles : une hyène et un serpent boa.

La plus âgée des hyènes des montagnes du Horodougou — on l’appelait

respectueusement « l’Ancienne » — hurlait rarement dans les nuits de

Togobala. Tout le village : femmes, hommes et enfants, reconnaissait la

raucité et l’aphonie de son hurlement, et dès que l’Ancienne donnait (elle

commençait généralement avant le coucher du soleil), tout se taisait, même

les chiens. Les vieux du village comptaient sur les doigts les hououm !

L’hyène partait de la montagne, descendait, s’approchait et s’approchait,

entrait dans le village par le nord, du côté du fromager, passait concessions

et cases et s’arrêtait au pied du baobab, là, hurlait, hurlait, fouillait le sol, se

vitulait et se taisait. On lui égorgeait une chèvre ou un chien. L’Ancienne le

happait et disparaissait dans la nuit silencieuse. La vie et les bruits du

village repartaient. Les vieux du village, Balla en tête, se réunissaient,

interprétaient le message, décidaient les offrandes et les sacrifices.

Et le serpent ! Aussi âgé que l’Ancienne, aussi gros que le cou d’un

taurillon, vingt pas de longueur, on l’appelait « le Révérend du marigot ».

Du marigot, parce que les matins et les soirs frais, il se réchauffait en

travers de la piste du marigot. Les passants le saluaient et l’enjambaient.

Les ménagères l’utilisaient comme séchoir, les enfants comme siège.

Souvent il se promenait derrière les cases, mais jamais, nuit ou jour,

harmattan ou hivernage, il ne passait les portes du village, sauf quand il

avait un message, un avenir malheureux à dévoiler, un grand sacrifice à

indiquer. Alors le serpent partait du marigot, droit sur Togobala, filait

comme un orage, les herbes se couchaient sous son passage, il franchissait

les portes du village, contournait cases et concessions, faisait le tour du

baobab et se levait tout essoufflé, tout bavant dans le creux de l’arbre. La

nouvelle parcourait le village et le tam-tam retentissait.

Fama se souvenait encore de l’entrée du Révérend, un vendredi de

l’hivernage 1919. On lui jeta un coq aux pattes liées, le Révérend le

dédaigna ; un bouc, il l’assomma, l’enlaça, le serra, l’étouffa, l’enduisit de bave et l’avala jusqu’aux cornes. Pendant trois jours le boa digéra le bouc,

trois jours pendant lesquels les sacrifices fumèrent.

Et les résultats furent heureux, car trois lunes après arriva la calamité

annoncée. L’effroyable épidémie de peste connue dans toute l’Afrique sous

le nom de grande maladie du grand vent. Cette épidémie dévasta le

Horodougou, tua les hommes et les bêtes, dévasta plusieurs villages. À

Togobala, il y eut des morts et des enterrements ; mais le village survécut et

cela grâce aux devins, grâce au boa, grâce aux sacrifices et dans la volonté

du Miséricordieux.

Où voyait-on le koma, l’hyène, le serpent ou le devin de la république

des Ébènes ? Nulle part. Il demeurait bien connu que les dirigeants des

soleils des Indépendances consultaient très souvent le marabout, le sorcier,

le devin ; mais pour qui le faisaient-ils et pourquoi ? Fama pouvait

répondre, il le savait : ce n’était jamais pour la communauté, jamais pour le

pays, ils consultaient toujours les sorciers pour eux-mêmes, pour affermir

leur pouvoir, augmenter leur force, jeter un mauvais sort à leur ennemi. Et

les malheurs annoncés devaient arriver sûrement, ils se déclencheraient une

de ces nuits et souffleraient sans l’adoucissement et l’obstacle que seuls les

bons sacrifices peuvent produire ou dresser.

Et les événements parurent, les premiers jours, donner raison à Fama.

Des slogans antigouvernementaux apparurent sur les murs de la capitale.

Des ordres de grève circulaient. Une nuit une bombe éclata, des incendies

s’allumèrent dans des poudrières environnantes. Avec ou sans sacrifice,

avec ou sans hyène, le régime entreprit de conjurer le sort.

Le président et le parti unique réprimèrent. Deux ministres, deux députés

et trois conseillers furent ceinturés en pleine rue, conduits à l’aérodrome,

jetés dans des avions et expulsés. Un conseil de ministres extraordinaire fut

convoqué, délibéra tout l’après-midi et se termina par un grand festin à

l’issue duquel quatre ministres furent appréhendés sur le perron du palais,

ceinturés, menottés, et conduits en prison.

Tout cela constituait des cris d’alarme que Fama aurait dû entendre ; il

aurait dû retirer ses mains et pieds de la politique pour s’occuper des

palabres de ses femmes. La politique n’a ni yeux, ni oreilles, ni cœur ; en

politique le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l’injuste

marchent de pair, le bien et le mal s’achètent ou se vendent au même prix.

Fama continua pourtant à marcher de palabre en palabre, à courir saluer, la

nuit, tel député, tel ministre, tel conseiller.

Un jour ce fut un d’abord, un autre jour deux, et enfin trois anciens amis

de Fama disparurent, sûrement appréhendés dans la nuit. Fama subodorait

les premières fumées de l’incendie qui le menaçait, il pouvait s’enfuir.

« Mais un Doumbouya, un vrai, ne donne pas le dos au danger », se vanta-t-

il. Il ne vit même pas que ceux qu’on ceinturait ou qui disparaissaient dans

les nuits n’étaient pas du même cercle de tam-tams que lui. Ils s’étaient tous

enrichis avec l’indépendance, roulaient en voiture, dépensaient des billets

de banque comme des feuilles mortes ramassées par terre, possédaient

parfois quatre ou cinq femmes qui sympathisaient comme des brebis et

faisaient des enfants comme des souris. Fama persistait et criait dans les

palabres qu’il n’aurait de cesse tant que ses anciens amis ne seraient pas

libérés. Le cougal a été pris au piège, quelles raisons a le francolin de se

jeter et rouler à terre en disant qu’il ne passera pas la nuit ? À trop se mettre

en peine pour d’autres, le malheur qui n’était pas nôtre nous frappe. Fama

n’avait pas voulu entendre le tonnerre, il avait l’orage et la foudre.

Une nuit, alors qu’il sortait de la villa d’un ministre avec son ami

Bakary, tous deux furent assaillis, terrassés, ceinturés, bousculés jusqu’à la

Présidence où on les poussa dans les caves. Fama y trouva tous ceux qu’il

cherchait. Comme eux, il était arrêté. Il devait subir dans les caves du palais

les premiers interrogatoires.

 

Combien de nuits y passa-t-il ? Il ne le savait pas. Dans les caves les

plafonniers restaient constamment allumés et on ignorait quand venait le

matin et quand commençait le soir ; on y subissait la torture, on y respirait

la puanteur ; le ventre y sifflait la faim ; la mort de temps en temps y

retentissait et parfois aussi les éclats de rire ivres des geôliers vidant des

bouteilles d’alcool. Grâce aux mânes des aïeux et par la volonté du Tout-

Puissant, Fama a survécu.

Une nuit, on le tira des caves avec d’autres codétenus, on les poussa dans

des camions ; au petit matin ils arrivèrent aux grilles d’un camp où ils

furent internés.

Comment s’appelait ce camp ? Il ne possédait pas de nom, puisque les

geôliers eux-mêmes ne le savaient pas. Et c’était bien ainsi. Les choses qui

ne peuvent pas être dites ne méritent pas de noms et ce camp ne saura

jamais être dit.

D’abord on y perdait la notion de la durée. Un matin, on comptait qu’on

y avait vécu depuis des années ; le soir on trouvait qu’on y était arrivé

depuis des semaines seulement. Et cela parce qu’on y débarquait, toujours

presque mourant, l’esprit rempli de cauchemars, les yeux clos, les oreilles

sourdes. Puis on y passait des jours plus longs que des mois, et des saisons

plus courtes que des semaines. En pleine nuit le soleil éclatait ; en plein jour

la lune apparaissait. On ne réussissait pas à dormir la nuit, et toute la

journée on titubait, ivre de sommeil.

En outre, Fama n’a jamais su dans quelle région de la république des

Ébènes le camp était situé.

Il lui parut d’abord que c’était en savane, dans les lointaines et sauvages

montagnes du Hougon, parce que des monts empêchaient d’y voir les levers

et les couchers du soleil. Mais ce n’était pas en savane : les saisons étaient

celles de la zone forestière, l’harmattan bref avec d’insignifiants incendies

illuminant les horizons pendant deux ou trois nuits. L’hivernage était celui

de la forêt ; il tombait interminable et lourd ; les vents, les orages et les

tonnerres occupaient continuellement les nuits et les jours, s’enrageaient,

s’entre-déchiraient, et perpétuellement l’univers restait embrasé. Mais

quand il constata que la flore et la faune étaient en partie celles de la côte,

Fama pensa que le camp avait été construit dans une île ou presqu’île au

milieu des lagunes. Car les mouches tsé-tsé et les moustiques harcelaient

sans cesse ; et l’air moite des lagunes pénétrait dans le corps par les trous de

leurs piqûres et les détenus se gonflaient comme si chacun était atteint par

un double éléphantiasis et un triple béribéri. Dans les eaux stagnantes

environnantes nageaient et coassaient de lourds crapauds aux couleurs

vives, et parfois, des nénuphars, émergeaient des crocodiles géants qui

venaient se fracasser et se suicider sur les clôtures quand les gardes ne les

abattaient pas. Les soirs, Fama hésitait. Ce n’était pas en zone lagunaire,

parce qu’on y entendait le bubulement des oiseaux de la savane, le

jappement des singes, le rugissement des lions et le silence qui suit et

respecte ce rugissement dans le profond de la nuit.

 

Ce camp était la nuit et la mort, la mort et la nuit.

Tout s’y exécutait la nuit : le ravitaillement, les départs, les arrivées, les

enterrements.

Une nuit, on appela Fama et on le fit monter avec quelques autres

détenus dans un camion ; au petit matin, ils s’arrêtèrent devant une caserne

bâtie à l’entrée d’une ville. Là, on voyait la vie, on entendait le matin. Ils

débarquèrent et on conduisit Fama dans une cellule où étaient couchés deux

autres détenus. Ceux-ci lui apprirent qu’il venait d’arriver dans la caserne

de Mayako où s’instruisait l’affaire et où aurait lieu le jugement. Les juges

d’instruction étaient sur place et à l’œuvre. Le lendemain matin au plus tard

Fama devrait être entendu.

Louange à Allah ! Fama ainsi avait échappé définitivement au camp sans

nom : il devenait un accusé avec un dossier, un qui serait jugé, il cessait

d’être détenu en vertu de la loi sur la détention préventive. Les jugés et

condamnés savent la durée de leur peine, et à l’issue, avec quelque chance

ils peuvent s’en sortir ; mais les détenus préventivement, presque jamais.

Seul le président peut libérer ces derniers et un président des soleils des

Indépendances n’a jamais le temps.

Effectivement, le lendemain matin des gardes se présentèrent ; le juge

d’instruction mandait Fama. Tout était donc vrai !

La villa des juges était à l’est de la caserne, Fama et les gardes passèrent

baraquements et baraquements, évitèrent une villa, traversèrent la cour

d’armes et un jardin.

Fama se surprit ravi. Et il y avait de quoi. Le matin était patate douce. Le

soleil avait été ensorcelé par les nuages, puisqu’un seul bout de duvet de

nuage l’avait pacifié. Le vent soufflait faible comme s’il naissait tout près

aux berges des lacs qu’on pouvait apercevoir de la caserne. Et le chant et le

vol des oiseaux remplissaient tout l’espace ; querelleurs, ils volaient des

cocotiers aux plantations de caféiers et s’abattaient en bandes dans les

jardins : pluvians, chevaliers, courlis, vanneaux. Fama et ses gardes

arrivèrent.

La justice était recluse dans une vaste villa entourée d’un jardin : juges,

greffiers, dactylos y travaillaient et y vivaient sous la garde de tirailleurs.

Assiettes, tasses de café, serviettes et chaussures traînaient jusque dans les

escaliers, et du bureau (l’ancien salon de la villa) l’on remarquait dans les

chambres les lits défaits, du linge mouillé pendu, des pantalons, chemises,

caleçons accumulés ici et là sur des cordes. Les cordes se croisaient en tous

sens, se confondaient et se multipliaient.

On fit asseoir Fama au milieu de deux gardes et à un pas de la table du

juge d’instruction. Celui-ci, négligemment habillé, fraîchement lavé et rasé (il sentait la savonnette, les fleurs de Tama), se rongeait les ongles. Traits

distinctifs le Foula : front réduit, nez droit, lèvres minces, il compulsa avec

nonchalance le dossier, comme si Fama n’existait pas. Dissimulation ou

affectation ? Dissimulation, puisqu’il ferma le dossier avec précipitation,

leva les yeux et comme s’il se reprochait les minutes perdues, interrogea

rapidement et d’un ton ferme, terminant chaque question par « Allez,

vite ! ».

Fama répondit. Il était bien Fama Doumbouya né vers 1905 à Togobala

(Horodougou).

— Tes rapports avec Nakou ? Qui étais-tu pour Nakou ? Allez, vite !

Fama connaissait Nakou, l’ancien ministre considéré comme la tête du

complot. Malinké comme Fama, diplômé de Paris et comme tous les jeunes

Malinkés débarquant de France, impoli à flairer comme un bouc les fesses

de sa maman, arrogant comme le sexe d’un âne circoncis. Oui, Fama le

connaissait bien. Mais comment ? Sans jamais réussir à lui serrer la main,

Fama par deux fois s’était aventuré chez Nakou dans l’espoir d’être gratifié

au moins du prix de deux noix de cola, comme le mérite un légitime

Doumbouya. Une première fois, au ministère, après qu’on lui eut demandé

son nom, prénom, profession et adresse, un margouillat de planton lui

indiqua que les affaires personnelles se disaient, se réglaient au domicile.

Fama, un soir, marcha et arriva au domicile. À l’étage du bungalow, le

jeune ministre Nakou chatouillait une femme, et les éclats de rire

résonnaient jusque dans le jardin et puis la femme… Le juge d’instruction

coupa net, indiqua à Fama la salle de torture où on savait faire parler.

Personne ne voulait connaître comment Nakou tournait ou savourait les

femmes ; Fama devait s’expliquer au sujet du rêve et du sacrifice ; du rêve

pour lequel Bakary avait été un émissaire. Et Bakary avait déjà parlé, Fama

devait confirmer. « Allez, vite ! »

Tous les yeux se braquèrent sur Fama qui voyait le jardin du dessus des

épaules du juge. De la fenêtre de la chambre, à travers le linge pendu pêle-

mêle, le jardin commençait à rire ; sûrement là-haut le soleil avait réussi à

se dépêtrer, à se démarabouter. Un vent timide soufflait. C’est pourquoi les

palmes s’entortillaient, les feuilles et les fleurs de quelques arbrisseaux dont

Fama ne connaissait pas les noms remuaient.

Oui ! C’était vrai ! Fama avait rêvé, avait été aveuglé une nuit par un de

ces rêves qui vous restent dans les yeux toute la vie, qui vous marquent comme le jour de votre circoncision ; un rêve concernant Nakou. Oui, il en

avait parlé à Bakary ! Ah ! ce rêve qui fumait la mort et la peur !

D’abord une atmosphère, le spectacle d’un après-midi de feu de brousse

d’harmattan. Des reptiles. Serpents ou caïmans ? Fama ne le distinguait

pas ; mais tous avaient des écailles, escaladaient en se tortillant une haute

termitière tapissée extérieurement de mousse verdâtre. La termitière

contenait la capitale de la Côte des Ébènes. De la crête de la termitière, du

rebord du gouffre qui était une sorte de tombeau vidé par des hyènes, se

voyait au fond toute la ville grouillante balayée par la flamme. Et

étrangement, dans les rues apparaissaient çà et là, parmi les cases en ruine,

des murs récemment bâtis. Comment ont-ils pu être épargnés par la fumée ?

Au loin deux cases continuaient de fumer comme deux pots d’ambre au

pied des morts. Mais où sont-ils, les morts ? Comme écho aux

interrogations de Fama, un cynocéphale a surgi de la fumée et a sauté à

terre ; il avait les griffes de flamme, de flamme qui vacillait, il poursuivait

les hommes tout nus et musclés mais fous d’épouvante qui se débandaient,

le singe en rattrapait un, le grimpait comme le chien monte sa chienne, se

délectait, puis repu sautait encore à terre, rebondissait, pourchassait (sa

traînée était toujours coulée de flamme) et rattrapait un autre homme et le

montait. Louange à Allah ! le singe répugnant épargna Fama, mais de la

fumée lointaine où il disparut émergea une femme entièrement voilée de

blanc sauf les pieds et les mains noirs, du noir luisant du plumage de

corbeau. Fama épouvanté détala, mais il fut vite rejoint par la femme.

« Viens ! dit-elle à Fama, mettons-nous à l’écart. Moi, te vouloir du mal !

Ne m’assimile pas à celui-là », poursuivit-elle en parlant avec mépris du

singe et en désignant l’endroit où le monstre avait disparu. « J’ai à te dire

concernant Nakou », ajouta-t-elle. Toujours terrorisé, Fama objecta qu’il ne

fréquentait pas Nakou, et puis : « Pourquoi à moi, femme ? Pourquoi à moi,

alors que Nakou ne manque pas d’intimes dans la ville, et puis… » La

femme interrompit Fama. « Passer une porte, une deuxième porte, une

troisième porte, puis s’arrêter devant la quatrième, ce n’est pas chercher une

case, mais c’est chercher une qualité d’homme », et elle poursuivit : « Dis à

Nakou de tuer un bœuf en sacrifice et… » Elle indiqua beaucoup d’autres

offrandes, mais elle murmurait si bas que Fama n’entendit pas, et elle

disparut. Fama la rechercha en vain, elle avait définitivement disparu. Il

persista et en fouillant il découvrit un homme nu comme un tronc de

baobab, et conique comme un fuseau, genoux à terre, balayant le sable de ses lèvres et Fama inspiré s’écria : « Ah ! j’ai compris ! tout entendu ! Une

intrigue tombera Nakou, désolera la ville, mais si Nakou tue le sacrifice, il

s’en sortira plus tard, et beaucoup plus tard les intrigants seront démasqués

et honnis. » À ces mots la femme voilée resurgit, elle était éclatante de joie.

« Oui, tu as compris, dit-elle, tout entendu ; mais rappelle-toi qu’un

malheur, quel que soit l’homme atteint, ne nous est jamais étranger, jamais

lointain, bien au contraire… bien au contraire… bien au contraire. » Fama

se réveilla pétrifié et dans ses oreilles continuèrent de retentir les « bien au

contraire ».

— Un rêve de cette fatalité funeste, pouvait-on le taire ? demanda Fama.

Le juge de la tête convint que non. Alors comme lui Fama ne voulait

plus retourner seul chez Nakou. Il en entretint Bakary, qui d’ailleurs

objecta :

— C’est un devoir pour nous de l’en avertir, mais je sais que c’est

parfaitement inutile. Ces jeunes gens débarqués de l’au-delà des mers ne

pensent plus comme des nègres.

Il y eut un silence. Était-ce parce que Fama était le premier interrogé de

la journée, ou parce qu’il reconnaissait le premier une participation

effective au complot ? Tous : greffiers, policiers, dactylographes, médusés,

écoutaient.

Le soleil s’était répandu dans le jardin, et de loin en loin des insectes, si

ce n’étaient pas des mirages, apparaissaient, coupaient l’air de traînées

éclatantes ; avant de se fondre dans des halos. La chaleur diffuse était là,

partout ; et dans les aisselles, les aines et le cou sourdaient mille

picotements. L’on respirait avec des efforts et entendait le souffle, sentait

ses côtes, son ventre et ses narines battre ; l’on apercevait des oreilles se

tendre, des yeux s’écarquiller, et l’on se sentait réduit et surtout impuissant

contre tout ce qui entourait. Les lèvres étaient sèches (Fama avait trop

parlé) et la soif coulait sur la langue qu’elle brûlait, et embarrassait la gorge

qu’elle chatouillait. Le juge coupa le silence. Fama avait-il autre chose à

déclarer ? Rien. On le menaça. Vraiment rien. Le dactylo fit claquer et puis

crépiter la machine. Fama raconta une deuxième fois son rêve, le juge

traduisait en français, répétait les phrases, butait sur des mots, tout en

rongeant les ongles de sa main droite.

Il inculpa Fama de participation à un complot tendant à assassiner le

président et à renverser la république de la Côte des Ébènes. Quand Fama

se leva pour partir, le juge lui demanda pourquoi il n’avait pas couru au réveil raconter son rêve à une personnalité importante du régime, le

président ou le secrétaire général du parti unique. Fama ne répondit pas.

— Dommage ! Dommage ! s’écria le juge. On l’aurait interprété et c’eût

été utile ; beaucoup de malheurs survenus depuis auraient été évités. Peut-

être l’ignores-tu, ajouta-t-il, le ministre Nakou s’est pendu dans sa cellule

après avoir tout confessé.

 

Fama attendit des semaines qu’on vînt l’informer de la date du jugement.

Il se voyait déjà acquitté, purement et simplement acquitté. Que lui

reprochait-on ? Il avait rêvé, et il pouvait jurer sur le Coran même, il n’avait

fait que cela ; il n’avait participé à aucune autre action. Le jour du

jugement, il allait commencer par dire : « Écoutez ce proverbe bien connu :

l’esclave appartient à son maître ; mais le maître des rêves de l’esclave est

l’esclave seul. » Les rêves de Fama n’appartenaient qu’à lui, Fama. Il

pouvait en disposer comme il le voulait. D’ailleurs, qui auparavant lui avait

dit qu’il était tenu de raconter ses rêves aux dirigeants des soleils des

Indépendances ? Et imaginait-on Fama, le dernier des Doumbouya, se

rabaisser jusqu’à aller trouver le secrétaire général du parti et lui dire :

« Voilà, secrétaire ! hier soir… » Rien que le penser, Fama se fâchait. Il

n’aimait pas le secrétaire général du parti. Bâtard de bâtardise ! Malheur des

soleils des Indépendances ! Mais attention, Fama ! le jour du jugement il

faut te contrôler, dire les choses posément, dire, par exemple, que tu ne

savais pas qu’il fallait raconter au secrétaire les rêves funestes, ou bien

prétendre que tu avais chargé le ministre Nakou de le rapporter. Dans tous

les cas, Nakou ne pouvait pas te contredire ; il était mort et enterré.

Fama murmurait ainsi, des jours et des nuits, ce qui allait être sa

défense ; il le murmurait encore, lorsqu’un matin il fut convoqué chez le

juge.

Quand, entre deux gardes, il y arriva, une cinquantaine de détenus

attendaient. Le juge procéda à l’appel ; après il se fit apporter un autre

dossier, l’ouvrit cérémonieusement et lut très attentivement en marquant

scrupuleusement la ponctuation un exposé interminable plein d’articles et

de dialogues. Fama et beaucoup d’autres n’y comprenaient rien. Un garde

malinké fut chargé d’interpréter ce que le juge lisait. Cet interprète improvisé devait être un Malinké de l’autre côté du fleuve Bagbê. Il avait

un langage militaire avec des phrases courtes.

— Vous êtes tous des chacals. Vous ne comprenez pas le français et vous

avez voulu tuer le président. Voilà ce que le juge a dit. Il a dit que le

jugement était fait. Voilà. Mais comme il sait que vous êtes tous des

médisants, surtout vous les Malinkés, il dit qu’il n’a pas voulu casser la tête

du petit trigle sans les yeux. Le juge tient à expliquer pourquoi les prévenus

n’ont pas été convoqués, le jour du jugement. Cela lui a paru inutile. Dans

les déclarations qui ont été faites librement, chaque prévenu avait reconnu

sans détour sa faute. Et puis chaque dossier avait été défendu par un avocat

de talent. Et dans tous les cas, les peines ont été fixées par le président

même. Et s’il se trouve ici quelqu’un pour contester l’esprit de justice du

président, qu’il lève le doigt. Moi je ferai descendre ce doigt avec une

claque. Voilà. Vous qui êtes ici, vous êtes de mauvais Malinkés, des bâtards,

un pur de chez nous ne participe pas à un complot. Maintenant, ouvrez vos

oreilles de léporides et fermez vos gueules d’anus d’hyène. Le juge va lire

les peines que vous avez bien méritées. Voilà.

Le juge donna la liste des peines. Fama était condamné à vingt ans de

réclusion criminelle.

Les prisonniers furent ensuite reconduits dans les cellules et dès le

lendemain Fama commença sa vie de condamné.

Vingt ans de réclusion pour un Fama équivalait à une condamnation à

perpétuité. Fama avait ce qu’il avait cherché. Il allait mourir à Mayako, il

serait enterré à Mayako sans revoir le Horodougou, sans revoir Salimata.

Tout cela était aussi clair que la paume de la grenouille. On l’avait bien

prévenu. Les gens de l’indépendance ne connaissent ni la vérité, ni

l’honneur, ils sont capables de tout, même de fermer l’œil sur une abeille.

On lui avait dit que là où les graterons percent la coque des œufs de pintade,

ce n’est pas un lieu où le mouton à laine peut aller. Il s’est engagé, il a

voulu terrasser les soleils des Indépendances, il a été vaincu. Il ne

ressemblait maintenant qu’à une hyène tombée dans un puits ; il ne lui

restait à attendre que de la volonté d’Allah ; que de la volonté de la mort.

Parfois il pensait à la force qui le sollicitait, qui l’a amené à montrer des

témérités de verge d’âne qui l’ont plongé dans ce trou. Lui Fama n’avait pas

écouté les paroles prophétiques du grand sorcier Balla, lors du départ de

Togobala. Cela lui paraissait maintenant incroyable et c’était pourtant vrai.

Pourquoi tant d’entêtement ? Parce que Fama suivait son destin. Les paroles de Balla n’ont pas été écoutées, parce qu’elles ricochaient sur le fond des

oreilles d’un homme sollicité par son destin, le destin prescrit au dernier

Doumbouya. « Fama, maintenant il n’y a plus de doute, tu es le dernier

Doumbouya. C’est une vérité nette comme une lune pleine dans une nuit

d’harmattan. Tu es la dernière goutte du grand fleuve qui se perd et sèche

dans le désert. Cela a été dit et écrit des siècles avant toi. Accepte ton sort.

Tu vas mourir à Mayako. Les Doumbouya finiront à Mayako et non à

Togobala », murmurait-il. Et courageusement il pensait à autre chose.

Fama n’était pas astreint aux travaux pénibles, mais son état de santé se

dégradait. Des vers de Guinée poussaient dans les genoux et sous les

aisselles. Constamment il desséchait : ses yeux s’enfonçaient dans des

orbites plus profondes que des tombes, ses oreilles décharnées

s’élargissaient et se dressaient proéminentes comme chez un léporide aux

aguets, les lèvres s’amincissaient et se rétrécissaient, les cheveux se

raréfiaient.

 

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