Les Soleils des indépendances
4. Où a-t-on vu Allah s’apitoyer sur un malheur ?
4. Où a-t-on vu Allah
s’apitoyer sur un malheur ?
C’était midi d’une entre-saison. Allah même s’était éloigné de son
firmament pour se réfugier dans un coin paisible de son grand monde,
laissant là-haut le soleil qui l’occupait et l’envahissait jusque dans les
horizons. Toute la terre projetait des bouquets de mirages. Les rues et les
quais résonnaient, brillaient au loin dans des myriades d’étincelles. Au
débarcadère les bateaux venaient, repartaient et traversaient rapidement
malgré la chaleur, malgré la réverbération de la lagune, et rapidement
Salimata se retrouva sur le quai de la ville blanche, le corps et le souffle
s’étant suffisamment accommodés de la chaleur et les yeux des mirages.
Le marché de riz cuit se tenait à quelques pas du débarcadère. D’autres
vendeuses s’étaient déjà ins tallées sous leurs préaux. Entre les vendeuses et
autour des préaux rôdaient les chômeurs, circulaient des chaînes de
mendiants : aveugles, estropiés, déséquilibrés. Les clients payeurs
n’arrivaient pas encore, la sortie n’avait pas sonné, elle ne devait plus
tarder.
Salimata s’installa en retrait, sans préau, ni table, ni banc, elle vendait
comme toutes les autres, car Allah gratifie la bonté du cœur ; les bons
caractères, la bonne humeur priment, et quand on est confectionné avec les
tissus de Salimata, rien à faire, les clients vous suivent même retiré sur une
termitière.
Les autres vendeuses à l’ombre des préaux servant sur des tables la
jalousaient et médisaient. Salimata vendait, en plein soleil ! Du riz mal
cuit ! Et à crédit ! En distribuant des sourires hypocrites ! Elles se disaient tout cela et d’autres paroles encore. Vraiment indignes de mères ! Et avec
des cœurs méchants à égorger des poulets sur un linge blanc sans laisser de
tache. Allah, le comptable du mal et du bien, comment justifies-tu d’avoir
gratifié d’aussi méchantes créatures de progénitures, alors que Salimata une
musulmane achevée…
Mais midi venait de retentir sur les chantiers, dans les bureaux. Les
travailleurs affamés se bousculèrent aux portails, se déversèrent sur les
places, dans les rues, dans les voitures et dans les pirogues.
— Du bon riz cuit ! À très bon marché ! Venez acheter du bon riz cuit !
Des meutes d’hommes, des essaims débouchèrent sur le petit marché.
Des faisceaux de mains croisèrent des assiettes devant le nez et les yeux de
Salimata. Rapides comme les pattes de la biche les mains de Salimata
allèrent et vinrent, remplirent les assiettes de riz, les arrosèrent de sauce et
les couronnèrent du morceau de viande, arrachèrent les prix (quinze francs),
les enfouirent dans le pagne. Un bout de sourire à droite et à gauche pour
répondre à des salutations :
— En paix seulement !
— Qu’Allah vous gratifie de la grande chance, marché favorable et
beaucoup d’enfants !
— Qu’il vous entende !
Aussi agiles et rapides que le tisserand, les mains de la vendeuse
couraient de l’assiette au seau de riz à la sauce rouge et enfouissaient et
enfouissaient beaucoup d’argent dans le bout de pagne. Le grand bienfaiteur
des cieux rendait le marché favorable. Merci, Allah ! Et le petit marché
frappait son plein vacarme, en pleine animation jusqu’aux préaux et sous
les préaux jusqu’aux débarcadères et même sur la lagune où les pirogues et
les bateaux se croisaient et se disputaient. Le soleil dominateur donnait
toujours, appliquait sur les épaules et les membres quelque chose comme
des pierres brûlantes, et étouffait. Elle souffla l’air asséchant, lourd et aigre.
Qu’étaient nauséabonds les travailleurs en sueur avalant les poignées de riz,
les orteils gonflés et pourris de chique, les genoux galeux, les culottes
épaisses de gras et de poussières !
Brusquement Salimata s’indigna et tremblota. L’attitude de la vendeuse
s’étant dégradée, les hanches avaient décollé (à cause de cette maudite
chaleur !), un meurt-de-faim, un maudit accroupi, épaules nues, bouche
écumeuse et lèvres tombantes, dévorait de gros yeux de lièvre l’entre-
jambes de Salimata. Elle claqua et serra les cuisses et renoua le pagne. L’homme confondu tira et ramassa ses jambes longues d’échassier, se hissa
sur les genoux craquants et s’éloigna en boitillant. Les mouches
tourbillonnaient dans son dos, dans ses fesses et ses cheveux poussiéreux et
en broussailles. Un fou affamé ? un idiot obsédé ? Le cœur de Salimata
désempara. Tiécoura ! L’excision, le viol, la séquestration ! Le cœur de
Salimata battit au rythme du marché. Elle aurait dû lui offrir une assiettée.
Les fous, les mendiants et les chômeurs n’ont pas quinze francs ; ils ont la
pauvreté, le chagrin et la rancœur mais aussi la franchise et l’amitié
d’Allah. Salimata devait accorder des crédits à des chômeurs. La droiture
est plus que la richesse, et la charité est une loi d’Allah.
— Chômeurs, faites tous des bénédictions à Salimata !
— Allah, rembourse la bonté de Salimata en double, accorde-lui
beaucoup d’enfants !
— Qu’il vous entende !
Salimata rigola de contentement, toute gorge déployée, comme le petit
oiseau qui découvre le brillant de son gosier lorsqu’il chante. Elle recompta.
Beaucoup de monnaie ! une journée de chance ! Allah et la chance ont
offert. Le devoir du donataire de la bonté divine est de faire des sacrifices.
Le sacrifice protège contre le mauvais sort, appelle la santé, la fécondité, le
bonheur et la paix. Et le premier sacrifice, c’est offrir ; offrir ouvre tous les
cœurs. Et sait-on jamais en offrant qui est le secouru, le vis-à-vis ? Peut-être
un grand sorcier, un élu et aimé d’Allah dont un petit geste, un petit mot
suffirait pour féconder la plus déshéritée des femmes.
— Que les autres s’approchent ! tenez ! mangez !
Salimata distribua des assiettées aux chômeurs, aux affamés, jusqu’à
vider la cuvette, jusqu’à la racler. D’autres affamés, d’autres guenilleux
accoururent et se bousculèrent et maintenant tendaient les mains,
présentaient leurs infirmités, leurs plaies. La cuvette était vide. Bien sûr elle
avait dans le bout de pagne de l’argent qui ne pouvait pas être distribué. Ce
serait offrir ses yeux pour regarder avec sa nuque. Tous les riches, les gros
Toubabs et Syriens, les présidents, les secrétaires généraux auraient dû
donner à manger aux chômeurs et miséreux. Mais les nantis ne connaissent
pas le petit marché et ils n’entendent pas et ne voient jamais les nécessiteux.
Allah, lui, les voit bien, les entend bien, les connaît bien et s’arrange pour
qu’ils aient une assiettée un matin, un fruit le soir. Mais c’est tout, hors ce
qui existe en quantité dans cette ville : l’eau de la lagune miroitante et
infinie, mais pourrie et salée, le ciel plein de soleil ou chargé de pluies pour des chômeurs qui n’ont ni abri ni lougan. Alors que leur reste-t-il à faire ?
Rôder, puer, prier et écouter le grondement de leur ventre parcouru par la
faim.
Besaciers en loques, truands en guenilles, chômeurs, tous accouraient,
tous tendaient les mains. Rien ! Il ne restait plus un seul grain de riz.
Salimata le leur avait crié, le leur avait montré. Ne voyaient-ils pas les plats
vides ? Elle leva les plats un à un, présenta les fonds un à un et les entassa à
nouveau. Ils accouraient quand même, venaient de tous les coins du
marché, s’amassaient, se pressaient, murmuraient des prières. Ils dressèrent
autour de Salimata une haie qui masqua le soleil. La vendeuse comme du
profond d’un puits leva la tête et les regarda ; ils turent leurs chuchotements
et silencieux comme des pierres présentèrent leurs mains, leurs infirmités.
Leurs visages vidés devinrent froids, même durs, leurs yeux plus profonds,
leurs narines battirent plus rapides, les lèvres commencèrent à baver.
D’autres arrivaient toujours et s’ajoutaient. Ils commencèrent à se pousser
pour tendre les mains et reprirent le chuchotement des prières et des noms
d’Allah. Alors Salimata entendit la menace, comprit les intentions des
solliciteurs. Elle s’effara. Se jugeant perdue, elle ferma dur la main sur son
argent, tenta de se lever et de rompre l’encerclement. Les murmures
s’amplifièrent, s’élevèrent en clameurs et brusquement comme à un signal
tous s’abattirent sur Salimata, l’attaquèrent en meute de mangoustes, la
dépouillèrent, la maltraitèrent et avant qu’elle n’eût poussé trois cris, se
dispersèrent, se débandèrent et disparurent dans le marché comme une
volée de mange-mil dans les fourrés. Ils abandonnèrent Salimata seule au
soleil, seule dans la poussière, les bras croisés sur la tête, le pagne tiré, les
fesses nues, les cuisses serrées, les seins à découvert. Elle s’empressa de
renouer le pagne, de rentrer les seins, de s’arranger. Elle avait les colliers et
boucles d’oreilles arrachés, les plats ébréchés. Tout son argent, tout son gain
emporté ! Des mains s’étaient promenées dans ses entre-fesses et entre-
jambes, sous les seins et le bas-ventre.
Après le pillage de Salimata, ils s’étaient dispersés, mais rapidement
s’étaient regroupés et en hurlant et en ricanant comme des hyènes,
entreprirent une mise à sac de tout le marché. Les vendeuses les prévenaient
en fermant les cuvettes et en s’asseyant sur les couvercles. Ils arrivaient,
renversaient vendeuses et cuvettes, se remplissaient les mains et la saignée
de riz ou même s’agenouillaient et dévoraient à même le sol, avec le nez, la
bouche et le menton, comme des bêtes.
La clameur appela les policiers, les sifflets retentirent, les pillards valides
détalèrent ; les autres s’essuyèrent et vaguèrent en paisibles mendiants ou
clients avec des visages vides, des yeux profonds. Mais Salimata souffrait
de ses oreilles meurtries, de ses genoux contusionnés. Elle pleura la
camisole lacérée sous l’aisselle gauche, se leva, s’arrangea, ramassa les
boucles du collier, chercha le mouchoir, releva les cuvettes et les entassa.
Elle n’avait reconnu aucun assaillant ; mais elle ne doutait pas de leur
identité ; c’étaient les bénéficiaires de sa charité qui l’avaient pillée et
maltraitée. C’était toujours ainsi avec les miséreux et mendiants nègres ; ils
sont des ennemis d’Allah. Plusieurs fois on avait mis Salimata en garde. La
grande générosité au marché appelle la méchanceté, le désordre et le
pillage. Parce que les nécessiteux et les truands sont trop voraces et trop
nombreux. Le plus grand cœur du monde ne ferait que des satisfaits à demi
et beaucoup d’envieux. Et un miséreux demi-satisfait ou envieux est un
nécessiteux féroce qui attaque.
Pourtant Salimata leur avait bien présenté les fonds des cuvettes, elle
n’avait plus rien. Elle aussi était pauvre. Allah ne voyait-il pas la pauvreté
de Salimata ? Faut-il croire qu’il ne s’apitoie jamais sur un malheur parce
qu’il n’y a pas de malheur qui ne soit pas son œuvre ? Depuis des mois
Salimata n’avait pas traversé des jours aussi maléfiques. Il fallait partir au
marabout pour découvrir la cause. Et qui savait si ce malheur n’en
annonçait pas un plus grand ? Son marabout (il s’appelait Abdoulaye)
réussissait à détourner les plus terribles sorts.
Pour la troisième fois elle passa la lagune mais plus malheureuse, plus
indignée. Ah ! l’ingratitude des nécessiteux nègres ! Leur misère n’était que
la colère d’Allah provoquée et méritée. Salimata continuera à faire
l’aumône mais seulement aux vrais nécessiteux, jamais plus aux truands,
paresseux de chiens errants !
Le bateau cassait les rides multiples d’une lagune enfoncée et enflammée
par un soleil silencieux et pressant. Le petit marché et le plateau européen
avec les étages blancs, les fenêtres vertes, bleues et rouges s’éloignèrent, et
s’approcha et grandit le quartier noir avec les toits gris, les ruelles
sinueuses. Les horizons après la ville nègre et les limites de la lagune du
côté du pont se tourmentaient. Et des nuages en flocons se détachaient des
feuillages, léchaient le firmament, montaient à l’assaut de l’incendie du
soleil, signes précurseurs indubitables d’un orage. Et l’orage était là, il ne
tarda pas à danser dans le ciel lorsque après le débarcadère, Salimata coupa la rue des paillotes, tourna à gauche du dispensaire et déboucha dans la cour
des Oulofs. Les poussées de vent sonnaient dans les toits, arrachaient les
ruelles. Les nuages gonflés de la victoire sautaient et attaquaient comme des
mendiants pillards un soleil peureux et désemparé. Salimata passa la porte
de la cour sous les cocotiers et elle était arrivée, bien arrivée, dans la cour
du marabout Abdoulaye. Dès lors le ciel pouvait se casser, déverser tout ce
qu’il a emmagasiné dans ses gourdes de calebasse. Salimata s’en moquait.
Elle était arrivée où elle voulait. Chez Abdoulaye, et le marabout
Abdoulaye était dans sa case. Maintenant, le vent pouvait arracher, souffler
des sables de la rue, même siffler dans les toits de tôle comme une nuée de
tisserins.
— Avez-vous eu une matinée paisible ?
— La paix seulement ! Et toi ? la journée a-t-elle apporté la paix ?
— La paix ! Les volontés d’Allah et des saints ont été faites. On ne
t’attendait plus, le vent de l’orage étant levé.
Il y avait un consultant dans un coin de la case du marabout, ramassé
comme un vautour en sommeil dans les feuillages d’un fromager. Il salua à
son tour, souhaita que la paix et les bénédictions d’Allah tombassent sur
Salimata. Le marabout n’avait plus long à lui dire. Salimata s’éloigna,
s’occupa de quelque ménage pour ne pas distinguer les chuchotements des
deux hommes, les secrets du maraboutage.
Que pouvait penser ce consultant des rapports de Salimata et du
marabout ? Elle entrait seule chez le marabout alors que le dehors était
interdit par l’orage. Les mauvaises langues ? les mauvaises langues ? Mais
Allah savait ; jamais il ne s’était passé autre chose que des rires et des
salutations entre elle et le marabout. Et depuis des mois et des mois ils se
connaissaient.
Longtemps avant de se voir, et de loin, Salimata avait entendu parler du
marabout sorcier Hadj Abdoulaye. La sorcellerie et la magie couraient sous
sa peau comme chez d’autres la malédiction. Né dans le Tombouctou aux
portes du désert, derrière le fleuve, dans l’infini du sable jaune et des
harmattans rigoureux, où les vents même nourrissent les hommes de
connaissances comme dans nos cantons les orages apportent la typhoïde,
Abdoulaye cassait et pénétrait dans l’invisible comme dans la case de sa
maman et parlait aux génies comme à des copains. Qu’il fixât du doigt un
fromager, et le tronc et les branches séchaient ! Pour un homme de cette
corne, faire germer un bébé, même dans le ventre le plus aride : un rien, une chiquenaude ! La seule petite chose qui avait coupé l’espoir et
l’enthousiasme était qu’Abdoulaye maraboutait cher. Marabout pour
député, ministre, ambassadeur et autres puissants qu’aucune somme ne peut
dépasser et qui pourraient se confectionner des pagnes en billets de banque
et qui pourtant ne sont pas obligés de prêter à des chômeurs à cause de
l’humanisme. La première fois qu’elle entra chez le marabout, elle lui
expliqua qu’un chômeur était un homme qui vivait seul, qui avait faim et à
qui elle offrait des assiettées à crédit ; qu’elle n’avait pas de ressources mais
beaucoup de foi en Allah, de l’humanité pour les pauvres et surtout le grand
malheur de la stérilité à extirper de son corps.
« Entendu ! entendu, Salimata ! avait répondu le marabout. Tu
apporteras ce que tu pourras. La pauvreté autant que la richesse sont des
œuvres d’Allah. »
Dans la suite Salimata vint et revint, ils se familiarisèrent et même elle
lui devint indispensable. Le marabout vivait seul. Et balayer, épousseter,
laver, placer ceci, déplacer cela seyaient mieux à une femme porteuse de
pagne. Même s’il nuitait dans les cieux, parlait au génie comme à un
copain, un homme restait un enfant. Il a suffi ensuite de rouler deux fois les
fesses, de papilloter des yeux, de décocher un sourire, un rire pour ramollir
et casser le formidable marabout. D’une voix d’innocent il pétilla des
propos insolites et embrouillés : « Il y allait de sa dignité de la guérir de la
stérilité. Si le mari se prouvait irrémédiablement impuissant : Alors !
Alors !… il faudrait… Allah juge aussi les intentions. »
Le désir accrochant la barbe du bouc aux épines du jujubier, il n’était
plus question à la fin de fin de réclamer la petite noix de cola. D’ailleurs,
devant Salimata, Abdoulaye vint à perdre son maintien de marabout ; son
visage se gonflait d’un sourire chaleureux et parfois il prenait la voix d’un
tout petit garçon.
Elle se félicita et profita de cet empressement. Et puis Abdoulaye se
distinguait comme un mâle admirable ; vigoureux et puissant comme un
taureau du Ouassoulou, susceptible de tout pimenter plus que Fama, et riche
en connaissance comme en argent. Elle venait le consulter en se couvrant de
parures, de sourires, d’yeux brillants et curieux. Il avait mordu, avait secoué
et vidé ses sacs les plus secrets, avait interpellé et interpellé les Invisibles
pour leur arracher la fécondité de Salimata, maintenant acquise à quelques
sacrifices près, « quelques riens de sacrifices ». En balayant et arrangeant la case elle tourna et retourna toutes ces pensées. Enfin le marabout se
débarrassa de l’importun consultant, accrocheur comme un pou.
La frayeur qui fait miauler le petit chien quand la nuit sent la panthère
parcourut Salimata lorsque, le consultant parti, le marabout l’apostropha
avec des yeux écarquillés par l’angoisse, les pommettes musclées par la
peur. « Salimata ! Salimata ! Salimata ! Des jours aigres, des jours
(qu’Allah les tempère ! qu’Allah les dévie !) marchent à ta rencontre. Au
cours de ma retraite, de mes prières et incantations de la nuit passée, j’ai vu
des choses à toi. Il y avait d’abord le souci que t’avait communiqué la
tristesse, ensuite toi, et après toi du sang, plein de sang jusque sur mon
boubou, ma saignée était débordée de sang. Un couteau rouge de sang
debout courait comme un lièvre. Des appels, des cris d’étonnement l’ont
intercepté et affaibli dans sa course. Et quelqu’un a murmuré : il frappera et
tuera sans sacrifice. »
Gémissement d’étonnement et soumission de Salimata bouleversée.
« Attends ! attends ! tu verras » ; et le marabout de s’appliquer à installer les
sortilèges divinatoires. Il usait de trois pratiques : traçage de signes sur
sable fin (évocation des morts), jet des cauris (appel des génies), lecture du
Coran avec observation d’une calebasse d’eau (imploration d’Allah).
D’abord, les morts. L’index et le médius droits collés tracèrent des
bâtonnets horizontaux et perpendiculaires. Silence. Il se leva, se frotta le
visage avec les deux mains jointes. Silence encore. Sûrement en ce moment
les mânes pénétrèrent dans la maison, dans Abdoulaye, car ses joues se
boursouflèrent, les sourcils et les lèvres se crispèrent, les yeux scintillèrent,
les narines palpitèrent, tout le visage se crispa comme si l’homme était au
seuil de la mort. Des gestes mécaniques d’un inconscient, maladroits
comme les premiers pas d’un bébé. Hagard, il fixait les signes tracés. Des
lèvres ramassées et durcies s’échappèrent des jurons qui pétèrent,
ricochèrent sur les murs, firent jaillir et bousculèrent les grands noms des
aïeux prestigieux. Les noms des grands sorciers enterrés ! Salimata
traversée, ailée, était fusillée par les jurons et les évocations, et de ses
entrailles montaient comme des rots, des prières et des implorations :
« Mânes ! pitié ! sauvez-nous ! » Ses fesses se contractèrent et durcirent
dans le pagne devenu aussi léger qu’une toile d’araignée. Le marabout un
moment parut être passé du côté des morts. Mais un moment seulement.
Car il se ranima aussi vite, happa le sachet de cauris, en épancha le contenu
et se repétrifia. Il se ranima une deuxième fois, mais cette fois hérissé de colère et les lèvres embouteillées de mots terribles, rassembla à nouveau les
cauris, les répandit et se figea de nouveau. Silence ! Silence ! Quelque
chose parut introduire le silence dans la matière et les êtres de tout ce que la
case contenait. Dehors le geignement du vent léchant le mur et les toits, le
bruissement des nuages se bousculant dans le ciel et même les cris lointains
de gens courant dans le vent. L’animation repénétra dans le marabout. Mais
cette fois par petits bouts. D’abord dans les doigts ; il compta, puis la vie
atteignit les lèvres collées d’où éclatèrent exclamations et jurons. Salimata
admirait. L’admiration montait par son échine comme les séquelles d’une
nuit chaude et pimentée, éclatait dans ses oreilles en tam-tam de joie. En
elle, tournoyaient la frayeur et un désir de protection comme si elle était
parcourue par la fragilité de l’oisillon recherchant les ailes maternelles. Et
inconsciemment, elle se surprit à se pencher et à s’approcher du marabout,
comme appelée, sollicitée, et de ses lèvres s’envolèrent des flatteries de
griot : « Bienfaiteur ! Homme des hommes ! Lion ! Révèle-toi ! »
Heureusement pour la dignité de la femme, le marabout devin n’entendit
rien ; il ne pouvait rien entendre, même pas le ciel soupirant la douleur de la
chose qui accouche du feu.
L’animation et le frémissement gagnèrent tout l’être du devin, le
piquèrent :
— C’est ça ! c’est ça la vérité ! s’écria-t-il, et il déballa les feuillets
jaunis, lut quelques lignes et enjoignit à Salimata : Mire-toi, mire-toi dans la
calebasse d’eau ! mire, mire !
Le tout hurlé avec une violence qui pénétrait comme une pioche dans les
vertèbres ; le ventre grogna et le pagne se dénoua. Soumise, elle se
courba…
— Dis-moi, que vois-tu dans la calebasse d’eau ? regarde fort ! fort ! que
vois-tu ?
— Un coq, un gros coq battant des ailes, qui chante, chante, murmura
Salimata.
— Regarde toujours ; toujours plus fort !
— On apporte un mouton blanc, c’est un bélier. Hé ! Hé ! Hé ! parti, le
mouton. Des visages, des visages grimaçants ! Des masques de diable. Hé !
Hé ! Hé ! le noir, le rouge, la boue des marigots, le sable fin et doux. Hé !
Hé ! Hé ! tout a disparu. Plus rien. Rien. Tout a fui
— Regarde toujours.
— Rien de rien. De l’eau, rien que de l’eau.
— Vraiment ! Vraiment rien ! bon, bien ainsi ! s’écria le marabout
détendu qui poursuivit : La tromperie dit : demain, dans le sac, ou après le
marigot ; mais jamais : le voilà ; alors que la vérité montre et présente, et les
commentaires sont sans raison.
— Juste et complet. J’ai bien vu le coq rouge et le mouton blanc,
répondit Salimata.
— C’est ta bouche qui vient de dire à toi-même tes sacrifices. Mes
conseils se limiteront à te recommander de tuer immédiatement un sacrifice.
Les signes frais encore ouverts, là sur le sable, attendent du sang. Et est
ainsi dit mon premier conseil. Le second te parlera du mouton. Mais ce
sacrifice peut attendre une semaine, même un mois.
Complète, nette, droite avait été la démonstration des moyens et
pouvoirs du marabout. L’homme s’en gonflait et exultait. Elle, troublée, se
frottait les yeux. Pourtant ce n’était pas un rêve. Un coq rouge avait été vu
battant des ailes, avait été vu se lançant pour chanter. Et aussi un mouton
blanc, un bélier à cornes retournées, au museau noir.
— Finissons-en sur-le-champ. Le marchand de volailles habite là-bas,
dans la cour voisine. La pluie, oui, la pluie ne tardera plus guère.
Décontracté, mielleux, ton de petit garçon, le marabout prolongeait ses
dires et ses gestes par des sourires infinis comme le Djoliba. En vérité, il
suffisait de regarder, de connaître ! Salimata était née belle. Des fesses
rondes, descendantes et élastiques, des dents alignées blanches comme chez
un petit chiot, elle provoquait le désir de vouloir la mordiller ; et cette peau
légère et infinie, le marabout ne se souvenait pas d’en avoir touché, d’en
avoir pénétré de pareille !
Elle revint avec un coq ; le marabout l’arracha, le planta au centre des
signes, maîtrisa les piaulements, les battements d’ailes. Résigné, l’oiseau
tendit cou et bec et caqueta des appels assoiffés.
Ils s’accroupirent face à face, les mains sur le coq. Le marabout bégaya
des paroles incantatoires. La gorge était enrouée. Mais pas pour longtemps,
car les mots terribles la dégagèrent et jaillirent en volée de projectiles qui
remplirent la case de mystère. « Mânes des aïeux ! Grands génies des
montagnes aux sommets toujours verts ! Génies des biefs insondables !
Allah le magnanime qui couvre et contient tout ! Tous ! Tous ! » Des lèvres
se collant et se décollant, bondissaient d’autres mots terribles, brillants et
sonnants. Les mystères s’introduisirent dans le coq qui rassuré
(blasphème !) piqueta quelque chose dans le sable.
« Un autre petit tracas ! » pensa Salimata. La position de la femme était
pénible ; les tiraillements montaient et brûlaient dans ses genoux et ses
reins ; le pagne descendait, elle le renoua. Le malheur qui courait à la
rencontre de Salimata et de son époux, que pouvait-il être ? Ils avaient la
pauvreté, s’étaient habillés de toutes les couleurs de la pauvreté. Serait-ce
un accident stupide, la maladie, ou la mort ? Au village vivait la vieille
maman de Salimata. Qu’Allah la préserve longtemps et longtemps encore !
Comme proche, Fama n’avait qu’un cousin mais avec lequel il ne pouvait
cohabiter une seule nuit ; son décès serait un malheur (quel décès n’en est
pas un !) mais un malheur de second rang. Quelque chose comme une
fourmi grimpait dans le mollet de Salimata. Elle mit une main à terre et
déplaça le pied gauche, mais les inquiétudes et les soucis n’arrêtèrent pas de
la parcourir.
Le vent sifflait toujours, et par à-coups poussait porte et fenêtre. Dans la
case, se chevauchaient des objets hétéroclites : marmites et calebasses
d’abord, ensuite valises et natte, près du lit des boubous jetés sur une corde
et avec au-dessous les sortilèges rouges, jaunes, verts. Noir de fumée et trop
bas était le toit de tôle. On étouffait. Lui, Abdoulaye, totalement absent. Et
sans qu’il les eût cherchées, les paroles incantatoires coulaient entre ses
dents, les lèvres les battaient et elles s’échappaient énergiques, terribles,
colorées. Sortaient, tournaient entre les murs ; et repartaient les forces
évoquées. Accepté ! exaucé ! Ça ne trompe jamais, un sacrifice accepté.
Tout coule. Les premières paroles incantatoires aussitôt poussées, les
suivantes se bousculent. Un malheur définitivement détourné ! Louange à
Allah ! Salimata méritait cette faveur, son humanité, sa foi, sa charité étant
sans limite.
Un incident bénin faillit pourtant tout gâter, faire tourner la sauce. À
force de tordre les reins, de peiner, de pirouetter, Salimata s’était stabilisée,
disons-le, dans une position carrément provocante : les seins se
découvraient, descendaient et se redécouvraient ; les hanches se décollaient,
s’ouvraient noires, pimentées et profondes et se rouvraient. Des vapeurs
érotiques inopportunes faillirent boucher l’inspiration du marabout.
Sacrilège ! Du revers de la main il les chassa, souffla bruyamment, roula et
leva les yeux au toit séparant du firmament habité par Allah et reprit par un
énorme « bissimilai ! » bien appuyé. D’ailleurs — qu’Allah une fois encore
en soit loué ! — Salimata comprit ; elle recolla les hanches, s’appuya d’une main au sol, renoua le pagne, enfouit les seins dans la camisole et tendit les
oreilles.
Plus ça allait, plus ce monde devenait méconnaissable : un monde
renversé ! Voilà maintenant qu’adviennent des sacrifices dépassant les
moyens du sacrificateur. Bientôt un sacrifice de matou incombera à la petite
souris ! Un mouton ! Allah le savait bien, un mouton pour Salimata et
Fama, c’était beaucoup ; près de deux mille francs ! Même si la nuit
devenait le jour, de toutes leurs cachettes ils ne gratteraient jamais assez
d’argent pour compter jusqu’à… Donc encore des dettes !
« Génies des forêts sombres et calmes et des montagnes accouchant des
nuages, des éclairs et des tonnerres ! Mânes des prestigieux aïeux, vertèbres
de la terre nourricière, acceptez, attrapez ce sacrifice dans la grande volonté
d’Allah le tout-puissant et éloignez de nous tous les malheurs, pulvérisez
les mauvais sorts ! Oui, tous les mauvais sorts : ceux montant du sud, ceux
descendant du nord, ceux sortant de l’est, ceux soufflant de l’ouest ! »
Le marabout avait plutôt haussé la voix pour débiter cette strophe ; il la
cassa en terminant et chuchota celle-ci :
« Que se dilue comme la goutte de larme dans le grand fleuve le mauvais
sort dans le vent qui souffle, s’éloigne et meurt. Grâce à Allah le bubale ne
bondit pas pour que son rejeton rampe. Que le sacrificateur acquière par ce
sacrifice la destinée de la petite paille que le grand incendie de la forêt a
préservée. »
Ensemble ils portèrent les mains jointes au visage.
— Amen ! Amen ! Amen !
— Prends les ailes et les pattes, maîtrise-les bien… Maintiens-le dans le
sable, enjoignit l’homme.
Fièvreusement il dégaina un couteau à la pointe recourbée. Brûlant et
brillant, pétrifiant comme celui de l’exciseuse. Il le glissa sur le gosier du
coq et l’enfonça ; à Salimata échappa un gémissement étouffé d’horreur.
— Bissimilai !
Le sang gicla, le sang de l’excision, le sang du viol ! L’homme se
débarrassa du couteau, empoigna la victime, l’arracha à la femme, et la
balança haut et loin dans la cour, dans le vent. Comme une gousse de
baobab l’oiseau frappa le sol et se croyant libéré se projeta vers le ciel, une
fois, deux fois, trois fois, s’efforça de se lever en vain ; le bec et la tête ne
décollèrent pas du sol. Alors il siffla la douleur et la mort, battit un tam-tam d’ailes et disparut dans un tourbillon de poussières, de plumes et de sang.
Abdoulaye et Salimata fixèrent le regard sur ce spectacle.
Elle : l’essoufflement et les vertiges qui l’assourdissaient, l’étreignaient,
et les couleurs qui se superposaient : le vert et le jaune dans des vapeurs
rouges, le tout rouge ; la douleur et les roulements de ventre, les chants dans
l’aurore ; le champ de l’excision au pied des montagnes aux sommets
vaporeux, le soleil sortant tout rouge, tout noyé dans le sang, le viol, la nuit
et les lampes brillantes et éteintes et fumantes et les cris et les jambes
piétinées, contusionnées, les oreilles meurtries, les pleurs et les cris et le
pillage…
L’oiseau se débattit encore, les impulsions faiblirent, faiblirent jusqu’à
l’ultime sursaut. Il tenta de s’envoler en vain et tomba les pattes en l’air et
les doigts ouverts. « Sacrifice accepté ! pattes en l’air ! doigts ouverts !
signes authentiques du sacrifice accepté, des vœux exaucés. » Le marabout
regarda Salimata qui se décontracta et s’émailla de sourires. « Qu’Allah le
fasse ainsi ! »
Un dernier spasme secoua tour à tour le doigt extrême gauche, le pouce
droit, le doigt interne. Les rémiges se décollèrent aussi, une à une, et ce fut
tout. Le vent redoubla d’intensité comme les douleurs et le soleil après
l’excision, la nuit, les pleurs et le viol.
— Salimata, je te le jure, voilà un sacrifice accepté, répéta le marabout.
Depuis midi les nuages charriés par le vent et brûlés par le soleil se
distendaient et mangeaient le ciel. Maintenant les éclairs le battaient, le
hachaient, le parcouraient pour le casser en mille parts, d’où jaillissait le
tonnerre. Un dernier vent ronflant se déchaîna. Rien n’arrêta plus
l’événement. Les gouttes de pluie grosses comme des œufs de tourterelles
martelèrent les toits et la cour.
— La pluie qui tombe, qui lave le sol après un sacrifice, c’est très bien.
Encore un signe de sacrifice accepté.
— Qu’Allah donne la force à tes paroles ! Merci, Abdoulaye, pour le
malheur détourné Reste la stérilité qui m’habite et me désole ; les amulettes
et les médicaments ne l’ont pas encore extirpée. Prends pitié de moi.
Abdoulaye ne répondit pas. Et encore le désespoir et la tristesse
ramollirent et refroidirent la femme. Salimata et Abdoulaye se fixèrent. Lui
avec des œillades admiratives, elle avec les yeux curieux et contemplatifs
avec lesquels la biche avant de détaler toise le chasseur à la lisière de la
forêt. Et petit à petit elle surprit le regard d’Abdoulaye se transformer, les pommettes se durcir, les veines frontales se gonfler. Ils continuèrent à se
fixer.
La porte était bien close. Dehors hurlait le vent, battait la pluie. Sous un
orage pareil, personne, personne d’autre ne pouvait arriver et les surprendre.
Donc, seuls, absolument seuls. Lui avait détourné le mauvais sort courant
vers elle (un grand bien par un homme viril !). Elle avait fait le ménage
avec soin (comme une docile épouse). Ensemble ils avaient sacrifié le coq.
Le coq rouge refroidissait dans une cuvette. Le sang avait giclé, mais un
sang n’ayant pas pour l’un et l’autre la même couleur, le même fumet. Pour
lui, couleur de douceur et fumet du désir d’une peau fine, des fesses rondes
et des dents blanches. Pour elle, couleur de l’excision et du lever du jour,
fumet de la crispation et de la frayeur.
— Prête tes oreilles, Salimata, et pense bien mes paroles ! Le dire se
démêle comme les plumes de ce coq (il le désigna du doigt dans la cuvette).
Allah a sacré le mariage, c’est un totem. Mais l’enfant pour une femme
dépasse tout ; le but de la vie est que naisse un rejeton. La vérité comme le
piment mûr rougit les yeux mais elle ne les crève pas. Allah a figé des sorts
définitivement. Ton mari, je te le dis d’un intérieur et d’une bouche clairs,
ne fécondera pas les femmes. Il est stérile comme le roc, comme la
poussière et l’harmattan. Voilà la vérité, la seule. Tout autre dire est
mensonge et il n’y a plus de bien dans le mensonge comme il n’y a pas de
sang dans le grillon, conclut-il.
Dehors, le vent et la pluie s’enrageaient. Dans la maison tout répétait,
tout criait : « Le mari ! Le mari ne fécondera pas ! » Les dires, les yeux, les
oreilles des autres, de la ville, du monde, absents, éloignés. Quatre yeux !
quatre oreilles ! rien d’autre. Et « le mari ! Le mari ne fécondera pas ! ».
— Approche ! murmura le marabout.
Elle recula. Comme un boa, lui se tordit, se balança et amorça un sourire.
Elle regardait et du fond de son intérieur montèrent comme un appel
lointain les vapeurs de l’excision et du viol, et tout changea ; les yeux du
marabout tournèrent, et sortirent les feux de la sauvagerie de Tiécoura ; les
narines s’aplatirent et atteignirent à l’horreur des narines de Tiécoura.
— Pourquoi ? Pourquoi hésiter ? ta main ! ta main ici, ajouta-t-il.
Elle, s’essoufflait, se crispait.
Dehors donnaient le vent et la pluie. Rien ne pouvait surprendre. Mais
sur elle bondissaient et se fracassaient les souvenirs. Souriante, fière, elle
avait marché à l’excision, au champ de l’excision. Malmenée par la douleur elle avait rencontré le malheur, versé le sang comme celui du coq, la
douleur, le fumet des sacrifices et des adorations, et enfin Abdoulaye le
marabout en face d’elle. Elle le fixa : pas de doute. Au cou montaient les
carcans de Tiécoura et le boubou prenait la couleur de l’habit de Tiécoura.
— Approche ! Approche !
Il ne comprenait et n’entendait qu’une seule chose : lui et la femme
étaient seuls. Il ne voyait qu’une femelle brillante, ronde, hésitante, mais
soumise, et ne connaissant que le désir qui l’agitait et le chauffait. Il tira à
arracher le pagne.
— Laisse-moi, ou je crie !
Il sourit. Non ! Elle ne voudra pas crier ; et il s’accrocha et tira plus fort ;
la femme fut projetée, dispersée et ouverte sur le lit ; il ne restait qu’à sauter
dessus. Il ne le put ; car elle hurla la rage et la fureur et se redressa
frénétique, possédée, arracha, ramassa un tabouret, un sortilège, une
calebasse, en bombarda le marabout effrayé qui courait et criait : « À cause
d’Allah ! à cause d’Allah ! » Le couteau à tête recourbée traînait ; elle s’en
arma, le poursuivit et l’accula entre le lit et les valises. Dans les yeux de
Salimata éclatèrent le viol, le sang et Tiécoura, et sa poitrine se gonfla de la
colère de la vengeance. Et la lame recourbée frappa dans l’épaule gauche.
L’homme à son tour hurla le fauve, gronda le tonnerre. Elle prit peur et par
la porte s’échappa, pataugea trois ou quatre pas dans la pluie, se précipita
sur les cuvettes, ramassa le poulet sacrifié et sortit.
Derrière, le marabout continuait à chauffer la case de ses hurlements.
Elle se replongea dans la pluie, traversa la concession en courant, rejoignit
la rue. Le vent soufflait frais ; la pluie tombait faible en gouttes espacées
grosses comme des amandes de karité. Les gouttes mitraillaient la cuvette et
les épaules. Partout la boue, la boue stagnait autour des maisons, courait
dans les fossés et se répandait sur la chaussée. Personne dans la rue ! C’était
heureux ainsi. Aucun témoin à son inquiétude au cœur, à sa honte au front.
À gauche passait une ruelle perdue. Elle y pénétra pour pleurer son malheur
et cacher son visage de femme qui n’aura jamais d’enfant parce que ne
sachant coucher qu’un homme stérile. Elle avait le coq sacrifié dans ses
bagages. Plus loin elle arriva à un petit monticule, avec au sommet un
croisement, un petit pont et des ravins grondant d’eaux écumantes. Elle
monta sur le parapet, sortit le poulet sacrifié, le lança dans le torrent qui le
fit tournoyer et l’emporta. Elle le suivit et souffla. En ce lieu, la pluie avait
passé, sauf un petit crachin. De brefs miroitements parcouraient le ciel. Elle suivit le poulet sacrifié longtemps et loin. Elle pensa que son giron venait
de couler de tous les enfants rêvés, recherchés, et que le coq en sang les
emportait définitivement. Elle avait le destin de mourir stérile.
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