Les Soleils des indépendances
3. Le cou chargé de carcans hérissés de sortilèges comme le sont de piquants acérés, les colliers du chien chasseur de cynocéphales
3. Le cou chargé de carcans
hérissés de sortilèges
comme le sont de piquants acérés,
les colliers du chien
chasseur de cynocéphales
Cette nuit-là, les frénésies ne parvinrent pas à raviver Fama ; les craintes
des colères de Salimata ne réussirent pas à le lever, il était fatigué, bien
cassé, aussi coula-t-il dans le sommeil d’une pierre dans un bief. Et alors
pour Salimata partit une nuit longue et hérissée d’amertume. Elle entretint
et activa des pensées amères et brûlantes qui séchèrent le sommeil et
remplirent le lit de cauchemars ; elle pleura et gémit comme si elle était
traversée par un harpon qu’un tortionnaire pivotait.
À cette nuit succéda un soleil maléfique, pendant lequel elle ne souffla
point, un jour de malheur qu’elle traversa, les yeux fixés sur son sort, les
oreilles tendues à ses pensées et lorsque le jour tomba elle comprit Allah,
convint de son sort. Elle avait le destin d’une femme stérile comme
l’harmattan et la cendre. Malédiction ! malchance ! Allah seul fixe le destin
d’un être.
Et cette journée-là débuta par un réveil trop matinal à la suite de la nuit
mal dormie. Elle tournait dans le lit, le matin était encore loin, la lampe à
pétrole sifflait, la flamme vacillait et par-ci, par-là, sur et au pied de la petite
table, même dans l’encoignure, les sortilèges, les innombrables sortilèges.
Salimata les avait agités et tournoyés pour se féconder. En vain. Fama ne s’était pas levé, ne s’était pas excité. Les sortilèges éparpillés avaient perdu
chaleur et mystère et encombraient la case : bouteilles, mixtures, canaris,
cornes de béliers et amulettes. Salimata caressa son abdomen. Un ventre
sans épaisseur, ne couvrant qu’entrailles et excréments. Elle tira la
couverture et écouta. Dehors les coqs n’appelaient pas encore le matin, le
réveil du soleil. Elle referma les yeux, plongea le nez dans le matelas, se
roula, se frotta contre Fama. Les ronflements de Fama ébranlaient ; il
grognait comme un verrat, barrait comme un tronc d’arbre toute une grande
partie du lit de ses avant-bras et genoux. Un éhonté de mari ! Salimata
piquée lui enfonça le coude dans les côtes, sans troubler son sommeil. Rien
ne le préoccupait, rien ne l’empêchait de dormir, ni l’impuissance, ni les
pleurs de Salimata, ni le manquement aux devoirs conjugaux. Une petite
démangeaison rampa à travers la gorge de Salimata. Elle souffla, aspira une
bouchée d’air désagréable de moiteur, la toussa, la cracha. La salive avait
un arrière-goût de baobab. Elle tira le pagne et se recouvrit la tête.
Le matin à sortir ! comme les autres ! ce ne sera pas le jour où Salimata
se dira, me voilà grosse ! Sa tête gronda comme battue, agitée par un essaim
de souvenirs. L’excision ! les scènes, ses odeurs, les couleurs de l’excision.
Et le viol ! ses couleurs aussi, ses douleurs, ses crispations.
Le viol ! Dans le sang et les douleurs de l’excision, elle a été mordue par
les feux du fer chauffé au rouge et du piment. Et elle a crié, hurlé. Et ses
yeux ont tourné, débordé et plongé dans le vert de la forêt puis le jaune de
l’harmattan et enfin le rouge, le rouge du sang, le rouge des sacrifices. Et
elle a encore hurlé, crié à tout chauffer, crié de toute sa poitrine, crié jusqu’à
s’étouffer, jusqu’à perdre connaissance. Elle ignorait le temps qu’a duré
l’évanouissement. Quand les sens renaquirent les gens debout murmuraient
au-dessus d’elle, la lampe à l’huile flamboyait à nouveau, ses jambes étaient
ruisselantes de sang, la natte en était trempée, le sang avait commencé
comme le matin ; sa maman s’épuisait en lamentations, en pleurs. Pauvre
maman !… Pauvre maman !
À ce point, une punaise du lit piqua Salimata à la fesse, elle la rechercha
jusque sur les pieds et les épaules de Fama, la rattrapa du côté des oreillers
et l’écrasa. Entre ses doigts une puanteur d’excrément se colla. Vilaine
bête ! elle rejeta la couverture ; il faisait chaud. Les ronflements de Fama
remplissaient la pièce. Elle repensa encore à son excision, à ses douleurs, à
ses déceptions et à sa maman…
Pauvre maman ! oui, la malheureuse maman de Salimata, que
d’innombrables et grands malheurs a-t-elle traversés pour sa fille ! Et
surtout lors de la dramatique cérémonie d’excision de sa fille ! Elle qui
avait toujours imaginé sa fille de retour du champ de l’excision, belle,
courageuse, parée de cent ornements, dansant et chantant pendant qu’elle
crierait sa fierté. « Tu verras, disait-elle souvent alors que Salimata était une
très petite fille ; tu verras, tu seras un jour excisée. Ce n’est pas seulement la
fête, les danses, les chants et les ripailles, c’est aussi une grande chose, un
grand événement ayant une grande signification. »
Mais quelle grande signification ?
« Tu verras, ma fille : pendant un mois tu vivras en recluse avec d’autres
excisées et, au milieu des chants, on vous enseignera tous les tabous de la
tribu. L’excision est la rupture, elle démarque, elle met fin aux années
d’équivoque, d’impureté de jeune fille, et après elle vient la vie de
femme. »
Quand poussèrent et durcirent les seins de Salimata, sa maman éclata de
joie : « Ah ! te voilà jeune fille ! ce sera bientôt. » Et au milieu d’un
hivernage : « Le jour est fixé, ce sera l’harmattan à venir. » Et le jour fixé
arriva en effet, un matin de la dernière semaine de l’harmattan, un matin
grisâtre et bâtard, un matin comme les autres sauf le feu au cœur de
Salimata et l’appréhension et le pénible pressentiment qui étreignaient sa
maman. Au premier cri du coq, fut battu l’appel des filles à exciser. « Ma
fille, sois courageuse ! Le courage dans le champ de l’excision sera la fierté
de la maman et de la tribu. Je remercie Allah que ce matin soit arrivé. Mais
j’ai peur, et mon cœur saute de ma peur, j’implore tous les génies que le
champ soit favorable à mon unique fille ! » Oui, les génies entendirent les
prières de sa maman, mais comment ! et après combien de douleurs ! après
combien de soucis ! après combien de pleurs !
Salimata n’oubliera jamais le rassemblement des filles dans la nuit, la
marche à la file indienne dans la forêt, dans la rosée, la petite rivière passée
à gué, les chants criards des matrones qui encadraient et l’arrivée dans un
champ désherbé, labouré, au pied d’un mont dont le sommet boisé se
perdait dans le brouillard, et le cri sauvage des matrones indiquant « le
champ de l’excision ». Le champ de l’excision ! Salimata fut interrompue
dans ses réflexions par une ruade de Fama sûrement piqué par une punaise.
Il s’était détendu comme un arc et avait bousculé, fouetté avant de continuer
à ronfler. La ruade alluma la colère de la femme. Un vaurien comme une crotte, vide la nuit comme le jour, pour lequel elle se cassait, se levait au
premier chant du coq, préparait et vendait la bouillie pour avoir l’argent
pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, et à midi courir le marché, le
plateau, vendre du riz et avoir l’argent pour les sortilèges, les médicaments,
les marabouts et les sacrifices qui doivent procurer la virilité et la
fécondité… Et la nuit ne connaître, ne recevoir que les ruades d’âne. Non !
Elle lui administra une fessée. Fama grogna, continua de ronfler et Salimata
reprit ses réflexions.
… L’arrivée au champ de l’excision. Elle revoyait chaque fille à tour de
rôle dénouer et jeter le pagne, s’asseoir sur une poterie retournée, et
l’exciseuse, la femme du forgeron, la grande sorcière, avancer, sortir le
couteau, un couteau à la lame recourbée, le présenter aux montagnes et
trancher le clitoris considéré comme l’impureté, la confusion,
l’imperfection, et l’opérée se lever, remercier la praticienne et entonner le
chant de la gloire et de la bravoure répété en chœur par toute l’assistance.
Salimata réentendait les échos amplifiés par les monts et les forêts, ces
échos chassant les oiseaux des feuillages et réveillant le jappement des
cynocéphales. Elle se rappelait qu’à ce moment, de ses entrailles grondait et
montait toute la frayeur de toutes les histoires de jeunes filles qui avaient
péri dans le champ. Revenaient à l’esprit leurs noms, le nom des
succombées sous le couteau. Le champ ne retenait que les plus
incomparables des belles (comme Salimata !). Était restée Moussogbê, de la
promotion de sa maman, une beauté dont tout le Horogoudou se souvenait
encore. N’en était pas revenue, il y avait quatre harmattans, Nouna dont le
nez avait la rectitude du fil tendu. Salimata chercha en vain leurs tombes.
Les tombes des non retournées et non pleurées parce que considérées
comme des sacrifices pour le bonheur du village. La forêt avait couvert
leurs sépultures. Salimata se rappelait quand vint son tour, quand
s’approcha la praticienne. Chauffait alors le vacarme des matrones, des
opérées déchaînées, des charognards et des échos renvoyés par les monts et
les forêts. Le soleil sortait, rougeoyait derrière les feuillages. Les
charognards surgissaient des touffes et des brouillards, appelés par le fumet
du sang. Leurs vols tournaient au-dessus des têtes en poussant des cris et
des croassements sauvages. La praticienne s’approcha de Salimata et
s’assit, les yeux débordants de rouges et les mains et les bras répugnants de
sang, le souffle d’une cascade. Salimata se livre les yeux fermés, et le flux
de la douleur grimpa de l’entre-jambes au dos, au cou et à la tête, redescendit dans les genoux ; elle voulut se redresser pour chanter mais ne
le put pas, le souffle manqua, la chaleur de la douleur tendit les membres, la
terre parut finir sous les pieds et les assistantes, les autres excisées, la
montagne et la forêt se renverser et voler dans le brouillard et le jour
naissant ; la torpeur pesa sur les paupières et les genoux, elle se cassa et
s’effondra vidée d’animation…
Ô chaude, étouffante, presque pimentée, l’atmosphère de la case ! Et
puis les agaçants ronflements de Fama. Salimata se leva, renoua le pagne,
poussa la porte pour regarder l’approche de la blancheur de l’aurore. Le
frais de la nuit, quelques bruissements de la ville, une certaine nervosité de
la brise de la mer l’accueillirent. Puis un aboiement lointain, un roulement
sourd, plus lointain encore, d’une auto, si ce n’était pas le déferlement des
vagues ; le va-et-vient des lumières du phare balayant toits et touffes. Un
vent quelque peu décidé arriva, frappa les tôles, siffla dans la porte, caressa
les joues et le visage de Salimata jusqu’à l’engourdir. Elle referma la porte,
se recoucha, pour dormir le petit reste de la nuit.
Quand Salimata se releva, dans le champ de l’excision, le soleil était
arrivé au-dessus des têtes, deux matrones l’assistaient. Le cortège était
parti ! bien parti. C’est-à-dire que le retour des excisées avait été fêté,
dansé, chanté, sans Salimata. Ah ! le retour, mais il faut le savoir, c’était la
plus belle phase de l’excision. Les tam-tams, les chants, les joies et tout le
village se ruant à la rencontre des filles excisées jouant les rondelles de
calebasses. Salimata n’a pas vécu le retour triomphal au village dont elle
avait tant rêvé. C’est à califourchon au dos d’une matrone par une piste
abandonnée, une entrée cachée, qu’elle fut introduite dans le village et
portée dans la case du féticheur Tiécoura, couchée sous protection du
fétiche de Tiécoura. Et tout le restant du jour, aux pieds de la patiente,
fumèrent les sacrifices, roulèrent les colas blancs et rouges pendant que sa
maman pleurait. Salimata y passa la nuit, une nuit qu’elle n’oubliera jamais.
La case du fétiche était isolée, ronde, réduite, encombrée, grouillante de
margouillats. À l’intérieur le fétiche dominateur était un masque
épouvantable qui remplissait une grande moitié ; une lampe à l’huile
flambait, fumait et brillait juste un peu pour maintenir tout le mystère. Le
toit de paille, de vieille paille noire de fumée était chargé de mille trophées : pagnes, panier, couteau, etc. Sur la nuit, sur la brousse, sur les mystères
s’ouvrait la porte, elle aussi très petite et à laquelle pendait une natte.
C’était là, au moment où le soleil commençait à alourdir les paupières, que
la natte s’écarta, quelque chose piétina ses hanches, quelque chose heurta la
plaie et elle entendit et connut la douleur s’enfoncer et la brûler et ses yeux
se voilèrent de couleurs qui voltigèrent et tournèrent en vert, en jaune et en
rouge, et elle poussa un cri de douleur et elle perdit connaissance dans le
rouge du sang. Elle avait été violée. Par qui ? Un génie, avait-on dit après.
On avait expliqué aussi les raisons. La maman de Salimata avait souffert de
la stérilité et ne l’avait dépassée qu’en implorant le mont Tougbé dont le
génie l’avait fécondée de Salimata. Salimata naquit belle, belle à emporter
l’amour, à provoquer la jalousie du génie qui la hanta. On l’avait promise en
mariage, on l’avait excisée sans avertir, sans calmer la passion du génie, par
une adoration spéciale. C’était donc la jalousie et la colère du génie qui
déclenchèrent l’hémorragie. C’était le génie sous la forme de quelque chose
d’humain qui avait tenté de violer dans l’excision et dans le sang.
Un chant de coq éclata dans la cour voisine, premier cri du jour à naître.
Salimata se précipita dehors, la lampe à la main ; elle assembla les bois
dans le foyer de la cuisine attenante, frotta une allumette, la fumée murmura
et fit graillonner la ménagère, avant de libérer la flamme bleue qui chanta.
Le puits s’ouvrait au milieu de la cour, elle s’en alla y tirer deux seaux, les
versa dans la marmite installée sur la flamme vacillante, s’assit sur un
tabouret, les coudes sur les genoux, les mains sous le menton et sentit le
ronflement du feu comme une touche murmurante de Fama pendant une
nuit froide d’harmattan.
Mais Salimata ne savait pas ; elle n’a jamais su. Elle ne savait pas si en
vérité ce fut le génie qui la viola. Elle avait bien vu l’ombre d’un homme,
une silhouette qui rappelait le féticheur Tiécoura. C’était dans la case du
féticheur qu’elle était couchée, il avait rôdé toute la journée autour « pour
éloigner les chiens ». Dans la nuit, il était revenu, avait écarté la natte de la
porte, avait salué Salimata et la matrone qui l’assistait. C’était quand la
matrone s’était endormie, que le sommeil avait vaincu les paupières de
Salimata, que la lampe avait été soufflée, qu’on s’était jeté sur ses parties
douloureuses ; les jambes avaient été piétinées, l’ombre s’était échappée par
la porte quand Salimata avait crié. Salimata ne savait pas si ce n’était pas le
féticheur Tiécoura qui l’avait violée dans sa plaie d’excisée. Une salive de dégoût, un peu salée, remplit la gorge de Salimata. Elle la cracha dans le
foyer.
Oui, elle n’a jamais su ; mais resta dans l’intérieur et l’âme de Salimata
une frayeur immense qui naissait et la raidissait quand un rien rappelait
Tiécoura. Pour Salimata, Tiécoura le féticheur demeura plus qu’un totem !
un cauchemar, un malheur. En vérité, quand même il n’aurait pas rappelé le
viol, Tiécoura dans la réalité nue était un bipède effrayant, répugnant et
sauvage. Un regard criard de buffle noir de savane. Les cheveux tressés,
chargés d’amulettes, hantés par une nuée de mouches. Des boucles
d’oreilles de cuivre, le cou collé à l’épaule par des carcans de sortilèges
comme chez un chien chasseur de cynocéphales. Un nez élargi, épaté, avec
des narines séparées des joues par des rigoles profondes comme celles qui
se creusent au pied des montagnes. Des épaules larges de chimpanzé, les
membres et la poitrine velus. Et avec en plus les lèvres toujours ramassées,
boudeuses, les paroles rapides et hachées, la démarche dandinante, les
jambes arquées. Fils et petit-fils de féticheur né et nourri dans les sacrifices
et les adorations, il traînait, harmattan et hivernage, le fumet des
égorgements et des brûlis, il ruminait le silence des mystères et le secret des
peines. Un homme dont l’ombre, la silhouette et l’effluve même de très loin
suffisaient pour que Salimata ait la nausée, l’horreur et le raidissement.
Cela aucun ne l’a compris, aucun ne l’a entendu lorsque Salimata se
refusa à Baffi (ce fut le premier mari de Salimata). Baffi puait un Tiécoura
séjourné et réchauffé, même démarche d’hyène, mêmes yeux rouges de
tisserin, même voix, même souffle ; il résonnait en Salimata et la raidissait.
La retraite de l’excision finie (après la nuit de viol Salimata rejoignit la case
de retraite des excisées, et cloîtrée avec les autres collègues elle vécut trois
semaines de soins, de fêtes et d’instructions initiatiques), à la fin de la
retraite de l’excision, la jeune fille malinké guérie est conduite au mariage.
Salimata, transie de frayeurs, fut apportée un soir à son fiancé avec tam-
tams et chants. La lune jaune regardait dans les nuages, les réjouissances
des noces chauffaient et secouaient le village et la forêt ; sa maman
tremblait et pleurait, Salimata ne voyait et n’entendait rien, la peur seule
l’occupait. Les cérémonies se terminèrent trop tôt à son gré ; et trop
rapidement on lava sa tête et elle se trouva dans la case nuptiale avec deux
matrones au pied du lit pour l’éducation sexuelle et pour témoigner qu’elle
était vierge. Baffi entra, s’approcha, tenta, elle se ramassa, se serra, se
refusa, les matrones accoururent et la maîtrisèrent et il a désiré forcer et violer ; elle a crié ! Elle a crié comme la nuit de son excision et la peur et
l’horreur de Tiécoura remontèrent dans son nez et sa gorge, elle a crié très
haut puisque les aboiements des chiens ont éclaté de cour en cour et ont
épouvanté tout le village ; les matrones ont lâché, elle a sauté du lit pour
s’enfuir par la porte, on l’arrêta et elle s’effondra, se vautra dans les peines
et pleurs sur le seuil. Le mari se culotta, Salimata ne remarqua même pas
que Baffi balançait une volumineuse hernie qui l’accablait de la démarche
d’écureuil terrestre de Tiécoura. Les conseils des anciens et des vieilles, les
assurances et même les menaces de la maman, n’amoindrirent ni la peur ni
l’horreur. On recommença et tenta une autre nuit de noces et des nuits de
noces, en vain. Il montait, elle hurlait et s’accrochait à la hernie étranglée.
On comprit qu’il fallait arrêter les épreuves pour qu’elle ne le tue pas.
D’ailleurs c’était inutile, vraiment inutile, elle appartenait au diable, elle
demeurait toujours hantée par le génie, le même génie qui l’avait violée ; il
s’opposait à tout rapport de Salimata avec les hommes, d’où les cris, les
horreurs, les actes criminels (le coup de main dans la hernie). Mais la dot
étant payée, le mariage célébré, Salimata vivra dans la cour de son mari
comme une femme pour la cuisine, les lougans, mais pas comme une
épouse avec une part des nuits du mari, donc sans aucun espoir d’enfant.
Louange à Allah ! Seigneur des mondes, bienfaiteur miséricordieux ! La
hernie étranglée terrassa son homme qui soupira et succomba. Quatre
hivernages de mariage blanc ! Salimata fut cloîtrée trois mois dans la case
du veuvage.
La marmite ronronnait ; Salimata leva la lampe, l’eau chaude pétillait,
elle en remplit un seau, le porta derrière la case. Fama ronflait, le nez dans
la couverture, dispersé, toujours inutile, vide, sans compassion pour la
grande folie de sa femme d’avoir un ventre. Elle le secoua, il tourna et se
laissa crouler dans un sommeil de pierre. Irritée, de toute la largeur de la
main droite elle visa et une fois claqua la fesse gauche de son mari qui ne
faisait pas tout son devoir, deux fois la fesse droite d’un vaurien qui ne
connaissait que dormir, une fois encore mais bien appuyée, la droite de ce
gros mangeur qui n’apportait rien.
— Oui ! oui ! cesse de me frapper, méchante femme !
— Lève-toi ! l’heure de la première prière te passera, la blancheur du
matin se répand sur le village.
Puis elle retourna placer la marmite de bouillie sur le feu, se versa un
seau d’eau tiède et se baigna. Le chaud bienfaisant revigorait et l’eau
savonneuse avait l’odeur du matin, de la saison et des souvenirs…
… Des méchantes paroles, des maudites, lancées contre Salimata
pendant et après les rites du veuvage. Baffi ne serait pas mort par la grosse
hernie étranglée, mais assassiné par le génie malfaisant et jaloux qui hantait
Salimata ; elle en était responsable. On se la montrait du doigt pour se le
conter : « Maudite beauté qui attirait le génie ! une femme sans trou ! une
statuette ! » et le frère de Baffi auquel on légua Salimata hésita d’abord à
introduire dans sa cour une aussi maléfique femme chargée de malchance.
« Il faut d’abord éloigner le génie malfaisant et jaloux. » Salimata, seule
avec ses malheurs, seule dans sa case, dans la concession, dans le village
nuit et jour et pendant des semaines, des lunes, des hivernages et des
harmattans, s’écouta pleurer. Puis ce fut l’après-midi d’un lundi, le frère de
Baffi (il s’appelait Tiémoko) revint à Salimata. Le mauvais génie avait été
éloigné, il l’a désirée, il en était fou et jaloux. Il dégaina un couteau : « Tu
te coucheras avec moi ou… », et le brandit.
Sauf la hernie, Tiémoko ressemblait en tout autre point comme les
empreintes d’un même fauve à son frère Baffi, donc à Tiécoura aussi.
D’ailleurs plus contractant qu’un hernieux avec des yeux brûlant du feu de
la violence, le flair et la susceptibilité maladive du broussard (il était
chasseur de profession), la bouche, lorsqu’il la desserrait, toujours
encombrée d’injures et de menaces, et brandissant à toute occasion le
couteau ou le fusil. Quand dans ses yeux rouges et dans sa bouche
apparurent l’amour et la jalousie, le malheur était inévitable car Salimata
raidissait à son approche, en elle remontaient l’excision, le viol, Tiécoura et
les pleurs ; elle le lui a dit. Il a répondu en la séquestrant dans une case et en
tournant nuit et jour autour de la case en brandissant le couteau et le fusil et
en menaçant et en injuriant à la fois la séquestrée, ses mauvais conseillers,
tous les menteurs et la maudite ère des Blancs qui interdisait d’égorger les
adultères bâtards.
Une nuit elle s’est échappée, elle a couru seule dans la brousse, seule
dans la nuit…
Elle était rincée, il restait à verser sur sa tête le contenu du seau d’eau
tiède, elle le fit, et, en nage, renoua son pagne. Dans la case, elle tira la peau de chèvre, la déplia et se livra à la bonne et réconfortante prière du matin.
Par quatre fois elle se leva et mit le front à terre, enfin s’assit à croupetons
sur la peau et se confia à Allah, le Bienfaiteur miséricordieux. Un enfant !
Un seul ! Oui, un bébé ! Unique imploration sur cette terre, Fama se
prouvant de plus en plus insuffisant. Qu’est-ce qui primait dans la volonté
d’Allah ? Fidélité ou maternité ? La maternité sûrement, la maternité
d’abord. Alors, que passât l’importance de Fama dans le cœur de Salimata
pour qu’elle couchât avec d’autres hommes qui ne se hérisseraient plus des
traits et des odeurs du féticheur Tiécoura, d’autres hommes n’introduisant
ni la peur, ni le raidissement, ni le froid dans le corps de Salimata. Mais
c’est l’infidélité, l’adultère qu’elle implorait. Allah, le Bienfaiteur
miséricordieux, pardonne le blasphème ! Pécheresse ? Non ! Salimata
n’était pas une pécheresse impie, la stérilité de l’époux et la fidélité de la
femme cohabitant dans son mariage, elle implorait Allah, l’absoluteur et le
miséricordieux, pour qu’y passât la maternité. Décochement d’un petit
sourire vite réprimé : jamais de sourire sur la peau de prière d’Allah.
Les ténèbres de la nuit s’étaient réfugiées autour des recoins, dans les
feuillages des arbres, sous les toits, prêtes à pénétrer dans la matière des
choses. Le ciel s’était approfondi. Vers le levant, se succédaient quatre ou
cinq dalles enflammées, toutes barbouillées de petits nuages errants. La
ville se blanchissait du matin. Précipitamment Salimata récita les derniers
versets, conclut la prière, replia la peau de chèvre et sortit de la case.
Fama était parti à la mosquée, il y priait chaque matin son premier salut
à Allah. La bouillie avait cuit ; elle réserva une assiettée bien sucrée à
Fama. Avec les soins que la femme doit, quel qu’ait pu être le
comportement de l’homme, quelle qu’ait pu être sa valeur, un époux restait
toujours un souverain. La soumission de la femme, sa servitude sont les
commandements d’Allah, absolument essentiels parce que se muant en
force, en valeur, en grâce, en qualité pour l’enfant sortant du giron de
l’épouse. Et l’enfant, si Allah l’accordait, il devrait être un homme dont les
millions d’années n’effaceront jamais les empreintes sur terre. Les grands
hommes sont nés de mères qui ont couvé les peines, les pleurs, les soucis et
les sueurs du mariage…
Elle vida la marmite dans une cuvette, se précipita à la chambre, noua un
pagne lavé, enfila une camisole et, la cuvette sur la tête, sortit dans la rue
par la porte de derrière, marcha dans le sable mouillé par la rosée, traversa
le marché (il était encore vide) et arriva à l’embarcadère.
Deux pirogues contenant des passagers balançaient sur la lagune grise
levant un vent moite qui collait au visage. Passagers et passeurs
s’esclaffaient. Le plus leste des piroguiers sauta à terre, se précipita au-
devant de Salimata, la déchargea, l’aida à embarquer et s’occupa de la
cuvette ensuite. On partait aussitôt, le moteur explosa et crépita,
l’embarcation tournoya et pointa vers le large, vers le plateau, le quartier
blanc tout brillant des feux dans l’aurore.
— Avez-vous connu une nuit paisible ?
— Grâce à Allah, la paix seulement. Que la bonté du souverain des cieux
nous apporte une journée favorable !
La voisine de Salimata était une collègue, une amie. Chaque matin elles
se retrouvaient au débarcadère, chaque matin elles vendaient à la criée des
assiettées de bouillie aux travailleurs attendant le son des cloches des
ouvertures aux portes des boutiques, des ateliers, des chantiers.
Au large, les pétarades du moteur parurent faiblir et même mourir,
ramollies par la pénombre et le frais de la lagune. La ville nègre s’éloignait,
se rapetissait, se fondait dans le noir des feuillages et la ville blanche,
lointaine encore, indistincte, mais éclatante dans les lumières des lampes.
Seuls tranchaient le gris de la lagune et le bariolé du ciel. À droite, les
nuages blafards barbouillaient un fond de ciel incendié et plus au nord-est
une bande comme un grand pagne doré barrait tout l’horizon jusqu’au
sommet du quartier blanc. Sur la lagune les chaloupes montant et
descendant coupaient des traînées blanches entre les silhouettes des
pirogues s’attirant, se mélangeant et disparaissant. À travers les arches du
pont se distinguaient les feux des bateaux endormis dans le port. Brusque
lueur diffuse ! Le matin venait de triompher, les nuages dorés bousculaient
tout le gris du ciel avec une évidente joie. Sur le plateau en face, le quartier
blanc grossissait, grandissait, haut et princier avec des immeubles, des villas
multicolores écartant les touffes des manguiers. Un calme, une certaine
indolence envahit Salimata. La paix du cœur. La lagune parut se rider sous
les coups des tam-tams, des moteurs et des rythmes de cha-cha escamotés
par le batelier. Mais le timbre de celui-ci rappelait Fama. Salimata se
retourna, le chanteur était à demi caché par une passagère, mais la
silhouette, autant qu’on pouvait la voir, rappelait aussi, confirmait : pas le
Fama vautour vide, mais le jeune, le beau, que Salimata avait rejoint
lorsqu’elle s’était échappée du village.
Cette fuite ! Par la nuit grise, seule, par une piste, dans la brousse noire,
mystérieuse d’esprits, de mânes, infestée de fauves, un baluchon sous
l’aisselle, elle s’était enfuie. Elle avait couru sur les ronces, dans les gués,
sur les graviers, couru en nage longtemps jusqu’à s’étouffer. Rien ne l’avait
arrêtée : les peurs de la nuit, les fauves, les serpents. Rien ! Elle n’avait vu,
entendu, pensé qu’à ce qu’elle fuyait, et avec l’air inspiré et soufflé dans la
fatigue, avec les montagnes escaladées, les rivières passées, les forêts
traversées, ce qui s’éloignait, ce qu’emportaient les graviers projetés par ses
pieds dans les plaines, ce qui partait, ce qui se taisait avec les aboiements et
hurlements, dépassés, les sifflements des serpents contournés, c’était
l’excision, le viol, la séquestration, le couteau, les pleurs, les souffrances,
les solitudes, toute une vie de malheur. À quelque distance, elle avait senti
les genoux s’érailler, le cœur se rompre, les yeux se voiler, les reins
s’écrouler. Elle n’en pouvait plus, elle s’était arrêtée, quelque temps
seulement, car aussitôt la brousse s’était ébranlée. Que pouvait être ce
bruit ? Était-ce Tiémoko ? Était-elle poursuivie ? Était elle sur le point
d’être rattrapée ? Du coup la fatigue s’était expulsée des jambes,
l’étouffement du cœur, les vertiges des yeux. Elle a repris la piste avec un
second souffle, avec de nouveaux pieds et elle a couru plus fort, plus vite.
Rattrapée, elle savait ce qui l’attendait : égorgée sur-le-champ ou reconduite
au village où à nouveau elle allait vivre séquestrée les nuits, et constamment
pistée les jours par un Tiémoko fou et armé par la jalousie. C’est pourquoi
elle avait repris la course. Le ciel avait promené des éclaircies à l’horizon
quelque temps, puis la lune avait éclaté, et la brousse était redevenue
blafarde mais toujours mystérieuse. Une deuxième fois elle s’était écroulée
au pied d’un arbre, le découragement et la fatigue l’avaient vaincue.
Haletante, elle avait pensé à ce qui s’approchait avec les distances à
parcourir, les peurs et les fatigues à surmonter. C’était Fama, l’amour, une
vie de femme mariée, la fin de la séquestration. Elle s’était rappelé la
première fois qu’elle avait vu Fama dans le cercle de danse : le plus haut
garçon du Horodougou, le plus noir, du noir brillant du charbon, les dents
blanches, les gestes, la voix, les richesses d’un prince. Elle l’avait aimé
aussitôt ; lui, Fama, avait soupiré : « Salimata, tu es la plus belle chose
vivante de la brousse et des villages du Horodougou. » Et depuis, jamais
dans les tourments des malheurs, dans l’amerture des soucis, dans toutes les
damnations, elle ne l’avait oublié. Et c’était lui qui se trouvait au bout de la
course, au terme de la nuit, à l’achèvement de l’essoufflement. Et alors elle s’était redressée et avait recommencé à courir, courir. La lune avait blanchi.
Elle avait couru jusqu’au matin et jusqu’à la première ville. Tiémoko ne
l’avait pas rattrapée et même pas poursuivie cette nuit-là. Dès qu’il constata
la fuite, tout le reste de la nuit, couteau en main, il avait battu tout le village,
case par case. Le lendemain, doigt sur la gâchette, il avait frayé brousses,
marigots et montagnes environnants. Les jours suivants, renonçant à
manger, à boire, à dormir, il avait promené sa rage et sa désolation dans les
champs et villages de la province.
Alors, Salimata était loin et avait retrouvé son Fama. Un Fama toujours
unique, déclencheur du désir de le toucher, de le frôler, de l’avaler, de
l’écouter. Celui que rappelait le batelier escamoteur de l’air du cha-cha…
On était arrivé. Le débarcadère au flanc de la ville blanche ouvrait ses
bras. Le moteur arrêta le battement de tam-tam et siffla comme une civette
prise. Le soleil énorme, ardent comme le foyer du forgeron, avait escaladé
le ciel, une route cuivrée et importante parcourait la lagune de l’est à
l’ouest. Partout grouillait et criait l’animation du matin, sur le quai les
travailleurs débarquant se hâtaient, les piroguiers et les pêcheurs
s’affairaient et les marchandes vendaient à la criée. Épouvantées par les
vacarmes, des nuées criardes de chauves-souris et de tisserins s’échappaient
des manguiers, des fromagers et des palmiers qui serraient les blancs
immeubles.
— Tiens, porteur ! Qu’Allah te gratifie de la longue vie, de santé et
fortune.
Le porteur qui avait aidé Salimata à décharger la cuvette tâta la pièce, la
sentit et la glissa dans sa poche, indifférent et sourd aux vœux.
— Euf ! Dis à ton tour des souhaits de bénédictions à mon endroit, afin
que le marché et la journée soient favorables, que je sois féconde et riche en
enfants comme ces chauves-souris !
L’homme interloqué répéta les vœux machinalement et s’éloigna.
Salimata monta l’avenue des Syriens. À droite, la place grouillante de la
compagnie du Niger. Plus loin, perdus dans les haillons et les larges
chapeaux de paille, des travailleurs du Nord se gorgeant de pain et de café.
— Bouillie ! bouillie bien sucrée ! cria-t-elle.
Une petite rue encastrée entre des maisons hautes et rouges avec des
balcons en fleurs et de temps en temps une Blanche faisant sauter un bébé
rond et souriant près d’un mari tout en épaules se pavanant. Le bonheur et
la paix ! Allah accorde le bonheur et la paix à Salimata ! Et ce fut le
chantier au bout de la rue, le chantier où se bousculaient tous les clients de
Salimata.
— Bouillie ! bouillie bien sucrée !
La vendeuse fut aussitôt encerclée. Il suffisait de dire : « Qu’Allah
t’accorde un enfant ! » pour qu’elle accordât des crédits. Une marchande un
peu folle de la bonté, en quelque sorte ! Des oreilles de chauve-souris, un
nez épaté, des balafres descendant jusqu’au cou : Moussa Ouedrago. Il
devait six à dix bouillies et avait chômé deux semaines entières. Fallait-il
laisser souffrir un humain parce que le pointeur ne l’avait pas inscrit pour la
journée ? Allah transforme en chance et force pour l’enfant les bienfaits de
la maman !
— Tiens, cette assiettée à crédit, Ouedrago !
Et Traoré, à la langue mielleuse, avait promis la poudre qui rend féconde
la plus aride des femmes.
— Une bouillie !
Et Mamadaou ! Un qui payait toujours au comptant. Mais un homme
qu’elle n’aimait pas, le vrai coq du chantier qui osa demander à coucher
Salimata. Devant tout le monde. Comme si elle était une petite qui se
vendait en vendant la bouillie. Elle voulait être une mère, une mère digne,
les mères chiennes font des enfants malchanceux. Et la maternité est une
grande chose, une chose difficile, pour risquer de récolter quelque chose de
désobéissant qui au lieu de soutenir les vieillesses de la mère et du père
apporte des soucis.
Et Tiémoko, Bakary, Tieffy : à tous des assiettées à crédit. La cuvette
vidée, nettoyée, la cloche de la reprise a sonné une première fois. Salimata
allait revenir à midi. La cloche a sonné une deuxième fois. Le cercle qui
entourait cassa, se dispersa. La bétonneuse grinça et tonna. Les marteaux
frappèrent. D’autres machines rugirent. Tout le chantier résonna comme
habité par un orage et un tourbillon
Assiettes dans la cuvette, le tout sur la tête, Salimata descendit jusqu’au
rond-point, la rue des débarcadères bordée de bougainvillées. Là, l’avenue
débouchait sur des garde-fous, une plate-forme avec des escaliers à droite et
à gauche. De là le quartier nègre, le pont, la lagune entière s’ouvraient et s’étendaient jusqu’à l’infini comme des chansons d’excisées. Le soleil avait
atteint la maîtrise, la puissance. Les lourdes chaloupes dessinaient des
traînées blanches et les pirogues les recherchaient. Les quartiers nègres se
mélangeaient jusqu’à trois ou quatre maisons à étages aux couleurs vives,
jusqu’à une église et un grand cinéma. Et après pointaient les feuillages et
sortaient les blancs vaporeux de la lagune et de la forêt.
La journée restait longue encore : le marché à parcourir, le riz à cuire et à
vendre, le marabout à visiter et tout cela avant la troisième prière. Et déjà le
soleil chauffait les nuques, les chaloupes partaient et les choses à bas prix
s’enlevaient vite, les bas prix, qui apportaient assez d’argent pour nourrir
Fama, pour vêtir Fama, loger Fama, payer les marabouts et les sorciers
fabricants de sortilèges. Elle renoua son pagne, rajusta sa cuvette de riz,
descendit la plate-forme, traversa l’avenue, le quai, marcha le long du
trottoir gauche. Aux bords du quai grouillaient des dépotoirs qui
pimentaient et épaississaient les odeurs âcres de la lagune. Elle retint son
souffle, marcha la rigole creusée par les pieds nus des passants, arriva à la
plate-forme du quai chauffée par les appels des patrons des bateaux. Une
chaloupe partait, Salimata y embarqua.
Le moteur péta, l’embarcation tourna et poussa les rides parcourant la
lagune, les fendit.
Au large, seul maître et omniprésent, le soleil. Son éclat, ses
miroitements sur l’eau et sa chaleur. Un peu, les piaillements du moteur,
mouillés et essoufflés dans l’espace et se perdant dans les profondeurs des
eaux…
Réchappée des folies de Tiémoko, Fama rejoint, retrouvé, aimé et vécu,
les jours de bonheur sortirent. Oui, Salimata vécut le bonheur pendant des
semaines, des mois et des années qui se succédèrent, mais malheureusement
sans enfant. Ce qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l’enfant,
la maternité qui sont plus que les plus riches parures, plus que la plus
éclatante beauté ! À la femme sans maternité manque plus que la moitié de
la féminité.
Et les pensées de Salimata, tout son flux, toutes ses prières appelèrent
des bébés. Ses rêves débordaient de paniers grouillants de bébés, il en
surgissait de partout. Elle les baignait, berçait et son cœur de dormeuse se
gonflait d’une chaude joie jusqu’au réveil. En plein jour et même en pleine
rue, parfois elle entendait des cris de bébés, des pleurs de bébés. Elle
s’arrêtait. Rien : c’était le vent qui sifflait ou des passants qui s’interpellaient. Un matin, elle rinçait les calebasses ; sous ses doigts elle
sentit un bébé, un vrai bébé. Elle le baigna, il pleurait en gigotant. Elle le
porta dans la chambre et ouvrit les yeux. Rien : une louche dure et cassante.
Et Salimata debout avec ses hontes et ses désespoirs. Une nuit, dans le lit,
un bébé vint se coller à Salimata et se mit à la téter, les succions ont brûlé
les seins gauche et droit, elle le tâta, tout chaud, tout rond, tout doux. Elle
alluma la lampe : envolé, transformé en mortier de cuisine. Qui pouvait
avoir introduit ce mortier ? Salimata s’en doutait et les sorciers le
relevèrent, le confirmèrent : c’était le génie de fatalité qui la hantait au
village, qui l’avait rejointe dans la capitale. Il aimait Salimata, ne la quittait
jamais. Les effets de cette assiduité éclatèrent rapidement : le génie
engrossa Salimata !
Qu’importe qu’après que tout fût tombé, se fût envolé, le docteur ait
appelé cet état « une grossesse nerveuse » et les Malinkés « une grossesse
de génie » ! Salimata avait été heureuse des mois et des mois ; elle avait
exulté ; elle avait été enceinte, avait eu un ventre et tout ce qui apparaît chez
la femme qui attend. Elle s’était présentée à la maternité, elle avait été
examinée et reconnue en grossesse, inscrite sur le registre des enceintes du
quartier.
Pendant des mois, comme toutes les femmes en grossesse du quartier,
cuillère et carnet à la main, Salimata avait monté la rue 5, traversé une ou
deux concessions avant l’avenue 8, puis le grand marché, avait salué les
passants, leur avait dit qu’elle marchait vers le dispensaire pour avaler la
cuillerée de potion des enceintes et les autres s’étaient empressés de
féliciter, de prodiguer des bénédictions pour une bonne délivrance, un
enfant de valeur, et avaient loué Allah d’avoir payé les bienfaits, la bonté et
les prières de Salimata par une maternité.
Cela continua des mois et des mois, puis un an sans accouchement !
Deux ans. Rien ! Petit à petit le ventre baissa et tout ce qui fait la femme
enceinte dépérit et disparut. Ce qui est malheureux dans ce genre de choses,
c’est la honte subséquente. Une honte à vouloir fendre le sol pour s’y
terrer ! Après des mois de grossesse sans avortement, sans accouchement, il
faut sortir comme les autres, voir et parler aux autres, et rire aux gens.
Évidemment les questions égratignent et embarrassent les gorges des
interlocuteurs, on le voit. Alors, chaque fois on devient quelque chose,
quelque chose de différent qui craint tout le monde…
Le bateau souffla rageusement. On était arrivé. Sali-mata et sa commère
montèrent vers le marché, se saluèrent et se séparèrent.
Le marché ! D’abord, un vrombissement sourd qui pénétra dans tout le
corps et le fit vibrer, le vent soufflant la puanteur. Puis une rangée de
bougainvillées et le marché dans tous ses grouillements, vacarmes et mille
éclats. Comme dans un tam-tam de fête, tout frétillait et tournoyait, le
braillement des voitures qui viraient, les appels et les cris des marchands
qui s’égosillaient et gesticulaient comme des frondeurs. Les acheteuses, les
ménagères, ces sollicitées partaient, revenaient, se courbaient, sourdes aux
appels, placides. Les toits des hangars accrochés les uns aux autres
multipliaient, modelaient et gonflaient tout ce vacarme d’essaim d’abeilles,
d’où cette impression d’être enfermé, d’être couvert comme un poussin
sous une calebasse qu’on battrait. Salimata traversa : les vendeuses de
légumes et la fraîcheur, le parfum de la rosée s’exhalant des salades, des
choux, des radis, et enfin le marché aux fruits. Elle s’attarda. Un garçonnet
de dix-huit mois, nu comme un fil de coton, nez et yeux grouillants et
puants de morves et de mouches, se dandinait, marchait et tendait les mains
à Salimata. Un enfant ! en avoir et le laisser traîner ainsi ! L’or ne se
ramasse que par celles qui n’ont pas d’oreilles solides pour porter de
pesantes boucles. Le garçonnet buta sur le cornet d’une natte, se renversa,
les dents dans le sable. Salimata se précipita et le releva.
— Qu’Allah te remercie et te donne un enfant ! cria sa maman.
— Qu’il entende et donne de la force à tes souhaits.
Arrivèrent les vendeuses de poissons secs, de poissons frais, avec des
relents de feu de brousse, de mare séchée, de vapeurs de la mer et de
puanteurs de la lagune, puis le cercle des vendeuses de riz. Elle était venue
pour acheter le riz à cuire à midi. Elle paya cinq mesures. D’autres étalages,
d’autres vendeuses et marchands, toujours du bruit, toujours des odeurs, et
le marché fut parcouru. La porte sud des hangars débouchait sur la rue de la
concession de Salimata. Aux alentours, le bruit et l’animation soufflaient et
grouillaient.
Salimata pénétra dans la cour par le portail. Au centre de la concession
sous des manguiers battus par des tisserins, parmi les calebasses, les enfants
et les poulets épars, des femmes pilaient. Les pileuses avaient connu une nuit paisible, ce fut la réponse faite aux salutations de Salimata, avec de
grands éclats de rire. Dans la maison Fama était là sur une chaise, inutile et
vide la nuit, inutile et vide le jour, chose usée et fatiguée comme une vieille
calebasse ébréchée. L’aspect restait rassurant : la grande taille de fromager,
les épaules, les bras, tout un visage susceptible de déclencher un oh
d’admiration à une étrangère.
— Salimata, le marché a-t-il été favorable ?
Sourde, elle vaqua à son ménage, arrangea les ustensiles, changea de
pagne « pour la cuisine », porta une marmite dehors. Le pilon frappa à
coups rapides. Elle revint avec une cuvette. Il attendait toujours une réponse
à sa salutation.
— Oui, le marché a été favorable. Et toi ? Dis-moi ! Resteras-tu tout le
long de ce grand soleil dispersé comme ça sur la chaise ?
Fama aussi joua à l’indifférent, ne répondit pas et parut occupé à
dénombrer les bâtardises des soleils des Indépendances. Salimata n’avait
pas le temps, le jour était déjà loin et trop d’occupations attendaient. Certes
le riz était dans la marmite, même bouillait, mais il fallait veiller à sa bonne
cuisson et la sauce restait à cuisiner
Elle apporta un petit mortier près du foyer et pila les condiments. Le
pilon claqua comme un tam-tam de malheur et permit de ne pas écouter, de
ne pas regarder, de ne pas sentir un Fama affadi. Qu’étaient loin les mois
pendant lesquels elle attendait un enfant ! Le pilon résonnait toujours.
Éteints et consumés les amours que Fama et Salimata avaient l’un pour
l’autre à cette époque !
Elle l’aimait à l’avaler ! Commerçant et travailleur, il voyageait ; elle
l’attendait et pensait des journées et des nuits entières au bruit de ses pas, au
timbre de sa voix, au croassement de ses boubous amidonnés.
Il revenait, revenait toujours et avec toujours quelque chose en plus
ajouté au sourire, à la blancheur de ses dents, à la chaleur du cœur. Il fut
constant dans sa brillance et sa prévenance jusqu’à l’évanouissement du
ventre !
Après, ni le frais de la paix, ni le lointain de la douceur du bonheur ne
visitèrent le ménage. Parce que Fama se résigna à la stérilité sans remède de
Salimata. Il alla chercher des fécondes et essaya (ô honte !) des femmes
sans honneur de la capitale. Une première, une deuxième, une troisième.
Rien n’en sortit. Toutes cumulèrent des mois, parlèrent parfois de mariage,
parcoururent des saisons, en abordèrent d’autres, mais toujours vides et sèches comme les épis de mil d’un hivernage écourté, puis se détachèrent et
partirent. D’ailleurs elles ne pouvaient pas rester ! La malchance et Fama ne
se séparèrent plus. Elle se mêlait à tout ce qu’il entreprenait, guidait ses
mains, ses jours, toutes ses affaires. Marchés, achats, ventes, voyages se
soldèrent par des pertes. Seul restait le désespoir. L’orgueil, la chaleur
humaine, la bonté du cœur s’évanouirent, Fama devint méconnaissable.
C’est alors que tomba la politique. Fama lâcha tout pour y sauter avec force
faconde et courage. Un fils légitime des chefs devait de tout son être
participer à l’expulsion des Français ! La politique comprenait la virilité, la
vengeance, et il y avait près de cinquante années d’occupation par des
infidèles à injurier, à défier, à défaire.
Salimata fut interrompue dans ses réflexions par les sifflements des
braises éteintes. L’écume du riz avait débordé, renversé, et étouffait les
flammes.
Elle abandonna le pilon, se courba sur le foyer : le riz était cuit. La sauce
avait bouillonné et en la saupoudrant de ce qui était pilé, elle devint salée et
pimentée. Une assiettée de riz et une cuvette de sauce furent remplies, puis
le tout fut posé en s’agenouillant aux pieds de Fama. Le mari était servi.
— Merci pour ta cuisine, qu’Allah t’en soit reconnaissant !
Elle retourna à la cuisine étouffante et grise de la fumée pimentant ses
yeux, son nez, sa gorge, dégagea les tisons, transporta les marmites dans la
cour, s’assit, avala aussi des poignées de riz, mordit des morceaux de
viande. La viande était coriace, mais la sauce excellente et le riz un peu dur.
Elle assembla ses effets, le soleil partait et bientôt allait sonner au plateau la
sortie de midi. Après de rapides ablutions, elle changea de pagne, se
chargea des cuvettes et, le tabouret à la main :
— Je pars pour la ville blanche à la place où se vend le riz.
— Qu’Allah fasse le marché favorable, qu’il rende tes pas chanceux,
répondit Fama occupé à se laver les mains à côté des plats vides.
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