Les Soleils des indépendances
5. Après les funérailles exaucées éclata le maléfique voyage
5. Après les funérailles exaucées
éclata le maléfique voyage
Pourquoi les Malinkes fêtent-ils les funérailles du quarantième jour d’un
enterré ? Parce que quarante jours exactement après la sépulture les morts
reçoivent l’arrivant mais ne lui cèdent une place et des bras hospitaliers que
s’ils sont tous ivres de sang. Donc rien ne peut être plus bénéfique pour le
partant que de tuer, de beaucoup tuer à l’occasion du quarantième jour.
Avant les soleils des Indépendances et les soleils des colonisations, le
quarantième jour d’un grand Malinké faisait déferler des marigots de sang.
Mais maintenant avec le parti unique, l’indépendance, le manque, les
famines et les épidémies, aux funérailles des plus grands enterrés on tue au
mieux un bouc. Et quelle sorte de bouc ? Très souvent un bouc famélique
gouttant moins de sang qu’une carpe. Et quelle qualité de sang ? Du sang
aussi pauvre que les menstrues d’une vieille fille sèche C’était pour ces
raisons que Balla aimait affirmer que tous les morts des soleils des
Indépendances vivaient au serré dans l’au-delà pour avoir été tous mal
accueillis par leurs devanciers.
Fama, Balla, Diamourou avaient décidé de préparer pour le cousin
décédé un au-delà large, et pour cela ils remontèrent aux grandes traditions
et mirent à l’attache au milieu de la cour des Doumbouya, le matin des
funérailles du quarantième jour, quatre bœufs ; nous disons bien quatre
bœufs ! Comment les bœufs avaient-ils été acquis ?
Un taurillon avait été octroyé par Balla, le vieux sorcier, pour honorer les
Doumbouya et parce qu’un sacrifice n’est jamais perdu. Une vache avait été
présentée par un beau-fils de l’enterré ; le beau-fils le devait car il n’avait pas acheté sa femme au comptant lors du mariage. Enfin deux bœufs
soustraits à ceux que le cousin possédait. Les bœufs faisant partie de la
succession avaient été dissimulés ; d’autres voulaient se les approprier au
détriment de Fama. Ils ne le réussirent pas, parce qu’à Togobala la
cachotterie la plus enfouie sous la profonde terre laisse toujours échapper
une faible exhalaison ; de chuchotements en chuchotements Fama a su une
semaine avant le quarantième jour que l’enterré avait confié des bœufs
(cinq) à une femme d’un village éloigné du sud du Horodougou. « Grandeur
d’Allah ! » s’écria-t-il, et il commanda qu’on en amenât deux.
Récapitulons : donc, exactement quatre à tuer. Un carnage, une ripaille
aussi viandée bouleversa toute la province : elle ne tolérait pas d’absence.
Et tous les habitants du Horodougou qui le devaient (et qui ne le devait
pas ? après tout les Doumbouya étaient les chefs) et qui le pouvaient (et qui
ne le pouvait pas en cette saison morte ?) se levèrent et marchèrent sur
Togobala pour les funérailles du quarantième jour de l’enterré Lacina, le
défunt cousin de Fama.
De tous les horizons du village surgirent des étrangers, les Malinkés des
villages environnants. Rien ne manquait aux marches : tam-tams, chasseurs,
anciens, griots, femmes, filles et jeunes garçons. La brousse bruissait
comme écrasée par de compacts troupeaux d’éléphants. Et cela pendant un
soleil entier, du lever au coucher, et même dans la nuit on dénombra
quelques entrées et puis toute la matinée du lendemain jusqu’à midi
La mise en place commença après la deuxième prière. Mais avant cette
mise en place d’autres étaient déjà recroquevillés sur des nattes à l’ombre
des cases. Petit à petit des assis se répandirent dans la cour attenante
jusqu’au cimetière. Puis arrivèrent les femmes chargées de calebasses
d’aliments cuits et de pots de sauce qu’elles alignèrent et rassemblèrent
autour des quatre bœufs à l’attache. Aux ménagères du village avaient été
distribués grains et condiments. Dès le premier matin elles avaient pilé,
attisé les feux des foyers, posé, descendu et reposé des canaris. C’était une
réussite ; les plats couvrirent la moitié de la petite cour et tous les arômes :
tô, foutou, fonio, piment, oignon provoquaient les rhumes des grandes
mangeailles.
Les marabouts — des prestigieux ! — il y avait même deux El Hadji —
s’accroupirent au centre, à un pas des plats et se mirent à feuilleter des
papiers jaunis. Fama trôna à droite du plus grand de tous les marabouts (le
plus haut avec le plus grand turban). Diamourou se tint derrière son maître ; mais Balla avait été relégué loin, juste avant la marmaille et les chiens,
parce que le féticheur était un Cafre. Tout attendait pour ouvrir de grandes
funérailles dignes d’un Doumbouya ; quatre bœufs au centre tout brillants,
tout meuglants, d’innombrables calebasses et pots d’aliments cuits, et
autour, des hommes assis jusque dans les cours environnantes et à la
périphérie la marmaille et la meute des chiens pelés.
Le grand marabout fit commander le silence par le griot, puis lança un
gros « bissimilai » et chantonna les versets. Et les rares privilégiés qui
connaissaient le Coran dans les textes lurent à haute voix ; le gros des assis
se serrèrent et tendirent les oreilles. Mais toutes les mains furent jointes et
portées à hauteur des fronts luisant au soleil finissant ; tous communièrent
dans une seule prière pour obtenir la clémence d’Allah et des mânes des
aïeux. Quelle solennité ! quelle dignité quelle religiosité ! C’était si
extraordinaire pour des Malinkés que leurs génies s’indignèrent et un
maléfique tourbillon déboucha du cimetière, se mélangea dans les boubous
et les feuillets des manuscrits (cela pouvait passer !), mais s’élança aussi sur
les calebasses et les pots, fit voler quelques couvercles et renversa quelques
sauces. Des huées échappèrent aux prieurs outrés et beaucoup, dont des
marabouts turbannés, se levèrent pour redresser les choses. Et le tourbillon
passa. Mais ses éloignement et perdition dans la brousse lointaine ne
changèrent rien. La piété aussi était partie ; on lisait, priait d’un œil, l’autre
caressait les bœufs et les calebasses pleines de riz cuit.
À la satisfaction de tous, le grand marabout coupa la prière et passa le
palabre aux griots. Tous les griots furent abondants et intarissables, même
les plus minables, car chacun connaissait la généalogie et les exploits des
Doumbouya dans le Horodougou. Vint le moment des présents ; chaque
grande famille en offrit. Merci ! Merci à tous !
Puis ce fut un cri et un signe du marabout ; tous les solides gaillards du
Horodougou se levèrent, ils se dégagèrent et se débarrassèrent des boubous.
Torses nus ils s’attaquèrent aux bœufs. Et avant qu’on l’ait dit, ils les
maîtrisèrent, les lièrent, les firent tomber et les égorgèrent. De grands
couteaux flamboyants fouillèrent, dépecèrent et tranchèrent. Tout cela dans
le sang. Mais le sang, vous ne le savez pas parce que vous n’êtes pas
Malinké, le sang est prodigieux, criard et enivrant. De loin, de très loin, les
oiseaux le voient flamboyer, les morts l’entendent, et il enivre les fauves. Le
sang qui coule est une vie, un double qui s’échappe et son soupir inaudible
pour nous remplit l’univers et réveille les morts.
Quatre bœufs versent trop de sang ! L’enchaînement ne pouvait être
endigué. Les chiens s’enragèrent et chargèrent. Demeurés jusqu’ici pieux et
attentifs derrière la marmaille, ils avaient été les premiers atteints. Prompts
au combat, tous les Malinkés assis se précipitèrent, s’organisèrent et à
coups de bâton se défendirent avec succès contre les crocs de la meute.
Avec succès, malgré l’intrépidité des chiens, parce que les hommes étaient
de beaucoup plus nombreux. Défaits, refoulés, vaincus, la discorde et la
querelle ravagèrent les cabots, ils s’entre-déchirèrent les oreilles et s’entre-
arrachèrent les yeux dans des aboiements d’enfer.
La deuxième victoire des hommes fut remportée sur les charognards.
Réveillés et affolés par le sang, les charognards tapissèrent tout le ciel et
assombrirent le jour. Dans des cris sauvages, aigles et éperviers se
détachaient par escadrilles, becs et serres en avant, et par des piqués
audacieux jetèrent l’effroi et la panique dans la cérémonie. Les Malinkés
contre-attaquèrent et vainquirent. Les oiseaux défaits se répandirent,
s’éloignèrent et disparurent dans le profond cuivré du ciel.
Il fallait en finir, parce que les gens étaient épuisés et le déchaînement
des animaux et des choses devenait impétueux.
Dans la fièvre et le brouhaha, les calebasses et les cuvettes de nourriture
furent rapidement redistribuées et enlevées. Mais quand vint le partage de la
viande rouge, on procéda avec soin, avec justice, avec recherche, et surtout,
selon les coutumes qui ont fixé pour tel village ou telle famille, telle partie
ou tel morceau, et tout fut déblayé en peu de temps, les quatre bœufs
ramassés, enlevés. Puis les hommes rompirent le cercle, se dispersèrent,
s’éloignèrent. Après eux il ne resta que les viscères et les entrailles
abandonnés à la marmaille.
Et sans qu’on les appelât les enfants se ruèrent vers leur part et comme
des cordiers nains, ils tirèrent et promenèrent les intestins, s’enroulèrent
dans les intestins, s’arrachèrent les boyaux. Et très rapidement, c’est-à-dire
le temps de pousser des cris, de claquer les dents, la marmaille se dispersa
et disparut comme s’envolent quand tombe la pierre des moineaux picorant
sur l’aire du vannage.
Les chiens furent admis après les enfants. Il ne restait plus rien, quelques
pâtes d’excréments résultant du vidage des entrailles, beaucoup de mouches
et du sang collé au sable. Les cabots arrêtèrent la guerre civile, happèrent
les ordures, engloutirent toute la poussière sans négliger de temps en temps d’expédier quelques coups de crocs dans le plumage de la volaille qui avait
resquillé en se glissant entre les pattes.
Résultat : les charognards furent dédaignés ; tout avait été léché, nettoyé,
picoré sans eux. Aussi les charognards rappelèrent-ils aux hommes, en
poussant des cris sinistres au soleil couchant, que leur oubli était un
sacrilège. Cette menace troubla la fête. On s’en alla consulter Balla. Le
féticheur prévint tous les mauvais sorts lancés par les charognards
mécontents en adorant les fétiches.
Et les hommes rassurés cessèrent de se tourmenter et se livrèrent tout
entiers aux réjouissances. Aussitôt après la dernière prière les tam-tams
battirent dans la cour des Doumbouya. Ils battirent toute la nuit.
À cause du frémissement des seins, de la pulsation des fesses et de la
blancheur des dents des jeunes filles, contournons les danses : yagba,
balafon, n’goumé. Mais asseyons-nous et restons autour du n’goni des
chasseurs. Bâtardise ! Vraiment les soleils des Indépendances sont
impropres aux grandes choses ; ils n’ont pas seulement dévirilisé mais aussi
démystifié l’Afrique. Il n’y eut aucune diablerie ébahissante, mais de toutes
petites, comme celles que Fama avait vues quatre-vingts fois parfaitement
exécutées par un prestidigitateur toubab dans la capitale.
Un chasseur s’enfonça une aiguille dans l’œil gauche et la retira de
l’anus. Un autre alluma quatre doigts de poudre bien tassée avec quatre
plombs, dans une oreille droite et recueillit à l’oreille gauche une calebasse
d’eau contenant les plombs. Un troisième chasseur (mais cela, nous nous
rappelons que Balla savait le faire) balança le fusil, qui se tint entre ciel et
terre.
Mais aucun n’appela de la profonde brousse la féroce panthère ou le
buffle solitaire jusque dans le cercle de danse, pour l’abattre. Aucune goutte
de sang ! Une danse, un n’goni de chasseurs sans sang, disons-le, c’était
décevant. Décevants aussi les boum-boum des fusils de traite. Ils ne
troublèrent personne, même pas les bêtes. Attirés et affolés par le fumet du
sang qui continuait d’embaumer le village dans la nuit, les fauves venus des
montagnes hurlaient derrière les cases et les taureaux mugissaient
sinistrement dans les étables. On les entendait, du centre de la danse même,
quand les batteurs s’arrêtaient pour tendre et chauffer les peaux des tam-
tams.
Ce furent des funérailles pleinement réussies. Mais pourquoi ?
Diamourou et Balla, les jours suivants, pendant des palabres et des palabres, ont décompté les innombrables signes de funérailles exaucées. Un idiot, un
enfant haut comme ça les aurait relevés. Un signe incontestable était ce
rassemblement de Malinkés, plus nombreux que ce que force le parti unique
à danser à l’arrivée de son président. D’ailleurs, comme toujours en pareille
occasion, tous les présents n’étaient pas des hommes. Des génies, des
mânes, des aïeux, et même des animaux avaient profité de ce
rassemblement et s’étaient ajoutés à la foule. Balla, qui avait été à
l’occasion un objet périphérique et avait été placé juste avant les chiens et
les enfants, en savait quelque chose. Dix-huit au moins des gens qui l’ont
dépassé flairaient le génie, le mâne, l’animal ou le diable.
Un autre signe incontestable aussi : le bouleversement de l’univers. Des
bousculades pareilles de bêtes et d’hommes pour du sang de funérailles,
Balla en avait connu, tout le long de sa longue vie, trois seulement, et
Diamourou quatre. Donc on pouvait admettre que depuis les soleils de
Samory, dans le Horodougou il y eut trois ou quatre funérailles aussi
réussies que celles du défunt cousin Lacina.
Donc inutile de fatiguer la bouche pour le dire. Le sacrifice avait été
accepté, totalement exaucé. Heureux étaient tous les morts, surtout les aïeux
de Fama. Déjà l’enterré Lacina les avait rejoints. Jamais plus son double
n’errera derrière les cases, ne hantera les rêves en quête de la place qui
assure le calme de l’intérieur.
Un voyage s’étudie : on consulte le sorcier, le marabout, on cherche le
sort du voyage qui se dégage favorable ou maléfique. Favorable, on jette le
sacrifice de deux colas blancs aux mânes et aux génies pour les remercier.
Maléfique, on renonce, mais si renoncer est infaisable (et il se présente de
pareils voyages), on patiente, on court chez le marabout, le sorcier ; des
sacrifices adoucissent le mauvais sort et même le détournent. Mais le clair,
le droit, le sans reste, le sans ennui, c’est arrêter un voyage marqué par le
mauvais sort. Un sacrifice, qui dira s’il sera oui ou non accepté ?
Maintenant, dites-le-moi ! Le voyage de Fama dans la capitale (d’une
lune, disait-il), son retour près de Salimata, près de ses amis et
connaissances pour leur apprendre son désir de vivre définitivement à
Togobala, pour arranger ses affaires, vraiment dites-le-moi, cela était-il
vraiment, vraiment nécessaire ? Non et non ! Or le voyage de Fama portait un sort très maléfique. Seuls de très bons sacrifices pouvaient l’adoucir, et
pour le détourner, de très durs sacrifices. Balla l’a dit et redit. Fama a durci
les oreilles, il lui fallait partir. Une certaine crânerie nous conduit à notre
perte.
Qu’allait-il chercher ailleurs ? Il avait sous ses mains, à ses pieds, à
Togobala, l’honneur (membre du comité et chef coutumier), l’argent (Balla
et Diamourou payaient) et le mariage (une jeune femme féconde en
Mariam). Pourquoi tourner le dos à tout cela pour marcher un mauvais
voyage ?
Personne ne peut aller en dehors de la voie de son destin. Balla était
ahuri. Après tout, Fama, tu as beau être le dernier des Doumbouya, le
maître de tout le Horodougou, tu ne valais que le petit-fils de Balla.
Ignorant comme tu étais des vieilles choses et aussi aveugle et sourd dans le
monde invisible des mânes et des génies que Balla l’était dans notre monde,
tu te devais d’écouter le vieux féticheur. Un voyage au mauvais sort, c’est
un accident grave et stupide, ou une terrible maladie, ou la mort, ou une
intrigue…
Fama voulait partir, il partirait. Et bien qu’il fût assuré de l’accueil de
chien que Salimata servirait à Mariam, il accepta que celle-ci fût du voyage.
Une vraie entreprise de possédé !
Ils quittèrent Togobala à pied pour la ville frontière où c’était jour de
marché et où s’arrêtaient les camions du Sud. Deux porteurs et Mariam en
tête, Fama au milieu des accompagnateurs. Tous les vieux s’étaient
déplacés : Baffi, Diamourou, Balla. Celui-ci s’arrêta après la dernière case
du village.
— Maître et fils, je t’abandonne là. Euh ! Euh ! Nul ne connaît tous les
dessous de ce monde des soleils des Indépendances. Un jour c’est déjà long,
ça contient beaucoup de choses ; que dire d’une lune ? Et je suis trop vieux.
La vie des hommes sous les soleils des Indépendances ne réside plus que
dans le bout de l’auriculaire prête à prendre l’envol. Si je mourais… Euh !
Euh !
— Mais, Balla, tu es encore très loin de la mort, rétorqua Fama.
— Laissez-moi parler ; le soleil commence à monter. Euh ! Euh ! Qui
une fois t’a dit s’être entendu avec la mort sur un terme ? Donc si je mourais avant ton retour, je dirais beaucoup de bien de toi à tes aïeux sous
terre, je serais pour toi un mâne très favorable, et à ton tour tu n’oublierais
jamais de me jeter de temps en temps une tranche de cola blanc. Euh !
Euh !… Dans tous les cas, ne reste jamais loin des tombes des aïeux ; un
Doumbouya descendant de Souleymane ne pousse, ne prospère, ne fleurit et
ne fructifie qu’à Togobala.
Ajoutons qu’après le départ des voyageurs le soleil monta rapidement.
Mais, et cela ne s’était jamais vu en plein harmattan dans le Horodougou,
des nuages assombrirent le ciel vers le milieu du jour, des tonnerres
grondèrent et moururent du côté où était parti Fama.
En vérité, un maléfique déplacement !
OceanofPDF.com