Les Soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma · Chapitre 11 sur 11

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Les Soleils des indépendances

2. Ce furent les oiseaux sauvages qui, les premiers, comprirent la portée historique de l’événement

2. Ce furent les oiseaux sauvages

 

qui, les premiers, comprirent

 

la portée historique de l’événement

 

Malgré cet état, chaque matin il se réveillait avant les chants du coq pour

se livrer à la bonne prière du matin qui prépare la rencontre avec les mânes

des ancêtres et le dernier jugement d’Allah. Au fond il était heureux de

finir. Il regrettait très peu de choses et parmi celles-ci il y avait Salimata.

Fama s’était toujours dit que, quelques instants avant sa mort, il aurait

convoqué Salimata, l’aurait priée de pardonner les années de malheur qu’il

lui avait fait vivre. Il ne le pourra pas. Mais Allah connaissait les bonnes

intentions. Allah a dit que le paradis de la femme se gagnait dans la fumée

de l’accomplissement du devoir de son mari. Alors Allah pouvait prévoir

pour Salimata une place de repos dans son paradis éternel. Elle avait fait

son devoir, plus que son devoir. Elle avait souffert pour les autres et pour

Fama sans le bénéfice et la récompense d’Allah. Fama déplorait aussi que

ses restes ne reposeraient pas dans les terres du Horodougou. Il s’apercevait

maintenant des mensonges de tous les marabouts, de tous les sorciers et

devins qui constamment lui avaient prédit que son sort était d’arriver un

matin à Togobala, en grand chef, accompagné d’un cortège étonnant, avant

de mourir dans le Horodougou, avant d’être enterré dans le cimetière où

reposaient ses aïeux. Tout cela s’avérait faux ; à moins que… Les

possibilités du Tout-Puissant étaient sans bornes

Des journées entières passées à ruminer des idées aussi tristes sur la mort

remplissaient les nuits de Fama de rêves terribles.

Un matin, quelques instants avant le réveil, un songe éclata devant ses

yeux. Et quel songe ! On lui cria : « Regarde-toi ! Regarde-toi ! Tu es

vivant et fort. Tu es grand. Admire-toi ! »

À califourchon sur un coursier blanc, Fama volait, plutôt naviguait,

boubou blanc au vent, l’étrier et l’éperon d’or, une escorte dévouée parée

d’or l’honorait, le flattait. Vrai Doumbouya ! Authentique ! Le prince de

tout le Horodougou, le seul, le grand, le plus grand de tous. Au-dessous

fuyait un manque, un désir, quelque chose qui avait glissé à travers les

doigts. Était-ce un cheval ? une femme ? Fama se courba, se pencha, mais

ne put rien distinguer, le manque filait comme le vent, il était luisant comme

la traînée de queue d’un lointain feu de brousse. À bride abattue, Fama le

poursuivait, peinait de le poursuivre ; et cela fuyait, détalait plus vite,

menaçait de disparaître, et sa disparition, on se le disait, laisserait l’univers

orphelin avec le malheur de la sécheresse du cœur. Et pourtant Fama

exultait, se pâmait de joie, se disant : « La chose court à sa perte, sur le

chemin l’attend, solide comme un roc, celui qui l’accaparera. »

Et enivré de joie Fama éclata de rire, d’un rire fou ; il rit si fort qu’il se

réveilla, et réveillé continua à s’esclaffer, à pouffer jusqu’à…

 

Le matin était là, le soleil haut remplissait la cellule de tout son feu.

Autour, le pétillement assourdissant après un sommeil profond et un rire

bruyant. L’heure de la première prière avait passé ; il aurait été ridicule de

se courber, par un soleil aussi loin. Des éclats de rire, des voix, des

sifflotements et des pas se faisaient entendre derrière la porte. Intrigué,

Fama tendit l’oreille : toute la caserne vibrait, bruissait du brouhaha de

l’orage battant la forêt. Il voulut écouter ; on poussa la porte, l’ouvrit. Des

gardes présentèrent à Fama un bouffant neuf, un grand boubou, une chéchia

et des babouches, neufs aussi. Fama devait les revêtir immédiatement et

suivre les gardes. En s’habillant, il constata qu’au milieu de la caserne sur la

place d’armes, des ouvriers et des soldats se dépêchaient de donner les

derniers coups de marteau à la tribune qu’ils avaient construite dans la nuit,

et d’aligner des chaises et des bancs. Des voitures étaient stationnées pêle-

mêle derrière la caserne.

Lorsque Fama s’en alla avec les gardes, ceux-ci lui apprirent que depuis

les premières lueurs du matin des voitures étaient arrivées de toutes les provinces de la république. Tous les ministres, secrétaires généraux,

députés, conseillers économiques et généraux étaient déjà là. Mais ils ne

purent en dire plus : c’était déjà la place d’armes. Les gardes firent asseoir

Fama sur un banc parmi d’autres détenus. Derrière la tribune, les griots et

griottes, les tam-tams, les balafons, les cornistes et les danseurs

constituaient une foule compacte et bigarrée Des officiels arrivaient,

choisissaient des chaises et s’asseyaient.

Mais soudain les accents métalliques des griottes retentirent, les cris des

griots suivirent et ensemble tous les instruments de danse donnèrent. Alors

le président, oui ! le président de la république des Ébènes lui-même, suivi

de toutes les grandes personnalités du régime apparut. Le vacarme des cris

et des tam-tams se poursuivit jusqu’au moment où il monta à la tribune et

s’installa majestueusement à la place d’honneur. Le secrétaire général fit

alors un petit signe et tout se tut. Il annonça que le président allait

prononcer un important discours. Le chef de l’État se redressa. Le

tintamarre recommença, mais un second geste du secrétaire général amena

le silence. Le président avança, promena un regard sur la foule médusée. Un

garde s’empressa d’arranger le micro dans lequel le chef d’État souffla

puissamment pour se désenrouer. Les applaudissements, les tam-tams et les

cris des griots repartirent. Le secrétaire général une troisième fois dut

intervenir pour obtenir le silence. Cette fois le discours commença, le

président parla. D’abord doucement, tranquillement, et avec cette voix

sourde et convaincante dont le président seul avait le secret.

Il parla, parla de la fraternité qui lie tous les Noirs, de l’humanisme de

l’Afrique, de la bonté du cœur de l’Africain. Il expliqua ce qui rendait doux

et accueillant notre pays : c’était l’oubli des offenses, l’amour du prochain,

l’amour de notre pays. Fama n’en croyait pas son ouïe. De temps en temps,

il enfonçait l’auriculaire dans ses oreilles pour les déboucher ; il se

demandait constamment s’il ne continuait pas à rêver. Tout était bien dit,

tout était ébahissant. Et c’était vrai, ce n’était pas un rêve ; c’était réel. Le

président demandait aux détenus d’oublier le passé, de le pardonner, de ne

penser qu’à l’avenir, « cet avenir que nous voulons tous radieux ». Tous les

prisonniers étaient libérés. « Tous et tous. Immédiatement. Tous allaient

rentrer dans leurs biens. »

Comme le président marquait les mots ou groupes de mots importants

par des arrêts, les phrases étaient entrecoupées par les soudains

déclenchement et extinction du tintamarre.

Pourquoi lui, le président, avait-il pris cette décision ? Pour des raisons

très importantes. Lui, le président, était la mère de la république et tous les

citoyens en étaient les enfants. La mère a le devoir d’être parfois dure avec

les enfants. La mère fait connaître la dureté de ses duretés lorsque les

enfants versent par terre le plat de riz que la maman a préparé pour son

amant. Et l’amant à lui, le président, était le développement économique du

pays, et le complot compromettait gravement cet avenir, versait par terre cet

avenir. Une des raisons de cette libération décidée en toute connaissance de

cause était que la méchanceté, la colère, l’injustice, l’impatience, le mal et

la vilenie, tout comme la maladie sont un état provisoire, alors que la bonté,

la douceur, la justice et la patience sont comme la santé ; elles peuvent être

permanentes. Les tensions politiques et la discorde installées dans le pays

amenuisaient l’audience internationale du président. « Les investisseurs

s’éloignaient de nous, les journaux supputaient ma fin prochaine : et des

présidents des États voisins me faisaient des affronts. » Les anciens

proverbes de nos aïeux restaient toujours vrais. La plus belle harmonie, ce

n’est ni l’accord des tambours, ni l’accord des xylophones, ni l’accord des

trompettes, c’est l’accord des hommes. « Un seul pied ne trace pas un

sentier ; et un seul doigt ne peut ramasser un petit gravier par terre. Seul lui,

le président, ne pouvait pas construire le pays. Ce sera l’œuvre de tout le

monde. » Si grand que soit le pays où règne la discorde, sa ruine est

l’affaire d’un jour. C’est pour réaliser l’entente dans le pays que tous les

détenus étaient libérés. Tam-tams et applaudissements repartirent. Chaque

détenu pouvait demander ce qu’il voulait : le parti et le gouvernement

l’accorderaient. Les ex-détenus malades seront soignés et s’il le faut

envoyés en France ou en Amérique dans les grands hôpitaux et centres de

cure.

« Vive la république des Ébènes ! Vive la réconciliation des cœurs ! »

Les applaudissements, les tam-tams et les cris saluèrent la fin du

discours, se poursuivirent, et ne s’arrêtèrent plus. Le secrétaire général et le

président eurent la plus grande peine du monde à rétablir le silence ; les

joueurs et danseurs avaient cru que le coup d’envoi de la fête était donné. Et

lorsque le silence revint, le président conclut par ces mots. « Cet

enthousiasme plus qu’un long discours montre à nos frères libérés comment

le peuple est heureux de les voir réintégrer leurs foyers. »

Le président se fit présenter ensuite à tous les libérés. Il les embrassa

l’un après l’autre et remit à chacun une épaisse liasse de billets de banque. Évidemment chaque embrassade était saluée par des cris, des

applaudissements et des tam-tams. Puis le programme de la fête de la

réconciliation fut annoncé : « Ce sera dans la capitale que la fête battra son

plein. Les libérés feront le tour de la ville dans des voitures découvertes.

Les menteurs qui avaient raconté qu’ils étaient tous morts seront contredits

par les faits. Un spectacle de feux d’artifice sera donné à vingt et une

heures, suivi d’un grand dîner. Tout sera clôturé par des bals et des danses

qui se poursuivront jusqu’au matin. »

Le président avait fini.

Les parents et amis se ruèrent sur les détenus et se les arrachèrent. Tout

le monde embarqua dans des voitures. Il fallait partir immédiatement pour

la capitale. Les voitures démarrèrent les unes après les autres.

 

Fama voyageait avec son ami Bakary. Celui-ci ne cessait pas de

l’embrasser. « Ne regrette rien, disait-il, tu seras heureux maintenant. » Une

embrassade. « Tu as de l’argent, et tu pourras en avoir beaucoup plus. » Une

embrassade. « C’est vrai que tu es mal en point, mais le président a dit que

tu pourras aller te retaper partout où tu voudras. Moi à ta place, c’est Vichy

que je choisirais. Oui, à Vichy, c’est là où vont les milliardaires. » Une

embrassade encore. « Et puis tu peux obtenir la situation que tu veux. Moi à

ta place, je prendrais la direction d’une coopérative. » Une embrassade.

« Tu vois qu’un malheur c’est parfois un bonheur bien emballé et quand

tout s’use c’est le bonheur qui tombe. Nous qui avons été libérés avant

vous, on n’a pas été aussi gâtés. Finalement ça a été ta chance, Fama. Cette

prison a été ta chance. »

Bakary voulut embrasser, mais Fama le fit éloigner avec le poing.

Bakary n’insista pas et peut-être s’aperçut-il que depuis qu’ils s’étaient vus,

Fama n’avait pas prononcé un seul mot et peut-être regretta-t-il son grand

enthousiasme et ses remarques. Ce fut au tour de Bakary de démarrer et de

se mettre dans la file des voitures.

Bakary conduisit en silence, mais lorsque la voiture sortit de la caserne il

recommença à parler, mais cette fois posément. Il comprenait les raisons du

silence de Fama. Les épouses de tous les détenus étaient venues chercher

leurs maris, sauf celles de Fama. Mais les femmes, on ne devait pas trop

s’en soucier ; tant qu’on a l’argent on peut avoir des femmes. Les femmes

de Fama ne s’étaient pas respectées ; elles ne connaissaient même pas un

bout de honte aussi large que la main. Maintenant que Fama a de l’argent, c’est d’autres femmes qu’il lui faudrait acheter. Des parents seraient prêts à

lui donner leur fille. Lui Bakary, à la place de Fama, il aurait choisi une

petite rondelette crue et chaude, il lui en présentera une à l’occasion.

Vraiment Salimata et Mariam avaient très mal agi. Et Bakary raconta ce qui

s’était passé dans la cour de Fama en son absence.

Dès qu’elles apprirent l’arrestation, elles se dépêchèrent de trouver des

remplaçants.

Salimata retourna consulter Abdoulaye, le marabout qu’elle avait

poignardé avec le couteau rouge de sang du coq sacrifié. Abdoulaye ne la

crispait plus, ne puait plus Tiécoura. Et Mariam ? Comme elle était

broussarde encore, donc sans grand discernement, elle s’appropria ce

qu’elle avait sous la main : le chauffeur de taxi qui la transporta de la gare.

Ce chauffeur se nommait « Petit à petit », mais Bakary préférait l’appeler

« Papillon », parce que son taxi, une Dauphine, s’appelait « Papillon

Indépendance Jazz » écrit en quatre couleurs sur le pare-brise arrière, et

parce que lui-même se parait en papillon : foulard vert, chapeau de paille

tricolore (les trois couleurs nationales), lunettes de soleil à monture blanche,

chemise rouge négligemment débraillée, pantalon jaune, sandalette

traînante. C’était un frêle adolescent, élancé, noir comme un sourd-muet,

mais impoli comme le fondement d’une chienne pleine. Il papillonnait nuit

et jour au portail, faisait ronfler le moteur et klaxonnait. Mariam sortait.

Avec Papillon elle allait se promener et ne se rassasiait jamais de partir en

voiture.

C’était une honte ! Une honte aussi épaisse que celle qui a conduit le

varan de rivière à se cacher dans l’eau. Tout le quartier en parlait. Bakary à

la longue n’a pas pu le supporter. Un jour il s’était dit : « Fama est-il oui ou

non mon ami ? Il reste toujours mon ami. C’est vrai qu’on s’était séparé à la

veille de l’indépendance ; mais avec qui ne s’était-on pas brouillé ! C’est un

vrai prince et c’est toujours difficile de vivre avec un prince. Malgré tout il

reste un ami. On ne partage pas la mort avec son ami, mais s’il est humilié,

couvert de honte, tu partages sa honte. » Aussi Bakary avait-il saisi Papillon

au collet, un matin, au détour d’une rue, et avait dit tout juste : « Tout le

monde voit que tu détournes Mariam. N’as-tu pas honte, Papillon, de

t’amuser avec les choses des vieux ? Attention, Papillon, le mari de Mariam

s’appelle Doumbouya, c’est un vrai prince ; il reviendra. Il n’est pas un

homme de l’indépendance et jamais il ne te pardonnera d’avoir entré la

lame de ton couteau dans la gaine de son sabre. Et même si tu t’enfuis, le malheur te poursuivra, car Mariam est ensorcelée. Elle ne te l’a pas dit

parce que son entendement ne va pas plus loin que ses seins. Balla le plus

grand sorcier du Horodougou l’a ensorcelée et si tu continues d’aller avec

elle, Papillon, sois sûr qu’un jour, tôt ou tard, ton pénis va disparaître,

s’engloutir dans ton bas-ventre comme un fusil arrêté dans la boue

mouvante. » Papillon n’avait pas bronché : Bakary l’avait relâché, il était

parti, et en s’asseyant dans sa voiture il avait haussé les épaules.

Fama restait toujours pensif, toujours muet. Le cortège avançait dans le

même continuel brouhaha qui énervait Fama.

— Mais pourquoi ne dis-tu rien ? demanda Bakary.

Fama ne répondit pas. Bakary enchaîna encore. Il savait que Fama était

malade, très atteint, mais c’était à Allah qu’appartenait la vie. Bakary

d’ailleurs rassurait Fama ; la mort ne le visiterait pas dans les prochaines

années. Car lui, Bakary, connaissait la mort, qui avait beaucoup de défauts :

elle mentait, trompait, mais jamais elle n’oserait surprendre un homme

comme Fama qui pour la première fois possédait de l’argent. Puis après un

court silence et comme s’il regrettait d’avoir parlé de la mort à un malade,

Bakary s’écria :

— J’allais oublier de te parler de Togobala, de te donner les nouvelles de

Togobala, et il raconta ce qui se passa au Horodougou pendant

l’incarcération de Fama.

Un colporteur montant du Sud avait annoncé à ceux de Togobala

l’arrestation. Nouvelle aussi retentissante qu’un décès ! Le tambour sacré

crépita, le comité et le conseil des anciens palabrèrent, des sacrifices furent

tués.

On cria la nouvelle dans l’oreille de Balla qui ne manifesta aucune

surprise, il s’y attendait. Le vieux féticheur, de naturel aussi prudent qu’un

margouillat à la queue tranchée, déclara sur-le-champ : « Fama ne reverra

plus Togobala. » Il pouvait s’être trompé, ses fétiches, mânes et génies

devaient commencer à s’éloigner, car la mort approchait du vieux clabaud.

Une nuit, « l’Ancienne », la vieille hyène, l’oracle de Togobala,

descendit des montagnes, hurla et s’arrêta sur la place du village au pied du

vieux baobab. On lui jeta une chèvre et on interpréta ses hurlements ; ils

disaient : « Une ancienne et grande chose sera vaincue par une autre

ancienne et grande chose. »

On était au gros de l’hivernage. Pourtant pendant quatre jours, nuages et

pluies disparurent du firmament. Le cinquième matin vint avant son heure ; mais le soleil ne sortit pas : l’espace se distendit pendant que les horizons se

mirent à sourdre une atmosphère étrange. Les oiseaux continrent leurs

chants de réveil, les vautours leurs vols. Tout était silencieux, tout était

immobile. Les yeux se tournèrent vers la porte du vieux féticheur Balla ;

elle était close et bien close. Quand on l’ouvrit, le sommeil avait trahi, la

mort avait frappé le vieux féticheur endormi, et celui-ci s’était éteint et

raidi.

Alors le tam-tam frappa, frappa dans tout Togobala, et les rivières, les

forêts et les montagnes, d’écho en écho roulèrent la nouvelle jusqu’à des

villages où d’autres tam-tams battirent pour avertir d’autres villages plus

lointains.

Tout le Horodougou poussa un grand « Ah ! » de surprise et la terre, les

animaux et les choses se réanimèrent. Le soleil éclata, mais demeura

immobile jusqu’à l’heure de la deuxième prière où il fut voilé par la petite

averse qui chaque fois que se creuse la tombe d’un grand du Horodougou

ne manque pas de tomber pour détremper le sol avant le premier coup de

pioche.

Comme Balla était Cafre, on le conduisit sans prière et on l’inhuma à

l’ouest de Togobala, au lieu de l’est où s’enterrent les musulmans.

Mais de grandioses funérailles de septième et de quarantième jour furent

célébrées (quatre bœufs !). Les chasseurs se dépassèrent en miracles, en

sorcelleries, et beaucoup de génies, beaucoup d’animaux, beaucoup de

morts sous des formes humaines assistèrent à la fête pour rendre le suprême

hommage au savoir et à l’expérience du vieux disparu. Ah ! avant

longtemps le Horodougou ne connaîtrait pas un homme du savoir de Balla !

Après quelques instants de silence, Bakary exerça toute sa verve pour

exagérer les derniers exploits (entendez les dernières roueries) du vieux

sorcier défunt. Il voulait émouvoir, ébouriffer pour arracher ce moindre

soupir, un petit mot à Fama ! Mais on était arrivé. Bakary fut obligé de

s’interrompre. La capitale battait la fête de la réconciliation nationale. Il

lorgna son voisin toujours muet et pensif et commença à conduire avec

l’attention qu’exigeait une ville en fête. La file de voitures s’engagea dans

la rue centrale bordée des deux côtés d’une foule bigarrée et endiablée. Les

tam-tams redonnaient, les griots chantaient, les hommes et les femmes

dansaient sur les trottoirs, dans les fossés et sur les places publiques.

Lorsque leur voiture arriva à hauteur de l’autogare d’où partaient les

camions pour le Nord, Fama fit un signe. Bakary répondit qu’on ne pouvait pas s’arrêter : « On ne s’arrête pas dans un cortège officiel. » Fama cria :

« Arrête ! » et accompagna l’injonction des gestes autoritaires et nets du

dernier descendant des Doumbouya. Bakary comprit qu’il fallait obéir sur-

le-champ, obéir sans discuter. Il se serra sur le bas-côté de la route et freina.

Fama ouvrit la portière, descendit et s’éloigna. Bakary serra les freins à

main, le poursuivit et entreprit de le convaincre. Fama allait encore

commettre une faute. Où partait-il ? Maintenant qu’il pouvait tout avoir,

pourquoi ne voulait-il pas continuer la fête comme les autres ? Partait-il à

cause des femmes ? Mais les femmes, ça s’achète. Ne voulait-il pas de

jeunes filles crues ? Mais Salimata était là. Elle était une femme respectable

qui allait revenir pourvu que Fama le veuille. Salimata aimait toujours

Fama et se rendait chez le marabout uniquement pour avoir un enfant, et

c’était d’ailleurs pour cette raison que Bakary n’avait pas cogné ou même

inquiété le marabout. Fama continuait de se frayer un chemin, de trouver

une sortie. L’autogare était située à l’autre extrémité de la place grouillante

de danseurs. Fama contourna un cercle de balafons, passa entre deux

batteurs de tam-tams, revint sur ses pas pour ne pas se faire écraser par des

danseurs acrobates exécutant des sauts périlleux, évita les jongleurs

d’enfants et entre les cercles des charmeurs de serpents et les frappeurs de

calebasses d’eau, déboucha sur la place de l’autogare.

Bakary suivait toujours, et même un moment il pensa retenir Fama par

les manches du boubou ; mais devant les réactions violentes prévisibles il

renonça et se fit plus pressant, mais aussi plus convaincant et mielleux :

— Ecoute, Fama ! On ne part pas quand on a la possibilité d’avoir

l’argent, d’avoir une situation, d’être quelqu’un, d’être utile aux amis et aux

parents. Que feras-tu à Togobala ? La chefferie est morte. Togobala est fini,

c’est un village en ruine. Tu n’es pas une feuille d’arbre qui jaunit et tombe

quand la saison change. Les soleils ont tourné avec la colonisation et

l’indépendance ; chauffe-toi avec ces nouveaux soleils, tu n’es pas un serval

qui préfère mourir de faim plutôt que de se repaître de la viande qu’on lui a

servie, quand cette viande n’est pas celle d’un animal qu’il a chassé.

Adapte-toi ! Accepte le monde ! Ou bien est-ce pour les funérailles de Balla

que tu veux partir ? Mais les funérailles, ça peut toujours attendre. Reste,

Fama ! Le président est prêt à payer pour se faire pardonner les morts qu’il

a sur la conscience, les tortures qu’il vous a fait subir ; il est prêt à payer

pour que vous ne parliez pas de ce que vous avez vu. Profite de cette

aubaine ! Buvons ensemble le lait de la vache de tes peines. L’argent que tu as en poche n’est qu’un grain de foin en comparaison du panier que tu

recevras.

Fama marchait fièrement, comme si les propos de Bakary n’étaient pas

pour lui. Lorsque le prince atteignit un camion à moitié chargé, il monta

tranquillement.

Les autres passagers se serrèrent pour lui laisser la place de s’allonger,

parce que visiblement Fama était très fatigué. Le dernier Doumbouya

s’installa sans remercier, sans même saluer, parce qu’il crut que les autres

voyageurs s’étaient dérangés pour honorer un prince.

Bakary ne put tenir à terre, il sauta dans le camion et se mit à

gourmander Fama :

— Fama, tu n’as rien compris à la vie. Tu es un vautour et tu vas mourir

en vautour. Crois-tu que tous les hommes sont des sujets du Horodougou ?

Tu vas mourir à Togobala. Oui, mourir dans la pauvreté. Alors qu’ici tu

peux nous être utile : tu peux avoir quelque chose, tu peux aider les amis.

Moi, quand j’avais appris ta libération et su ce qu’on allait vous promettre,

j’étais heureux et voilà que…

Le chauffeur du camion interrompit Bakary et lui demanda de descendre.

C’était le départ.

Comme le camion démarrait et avançait doucement, Bakary du quai eut

le temps de s’écrier :

— Fama, en mourant tu te rappelleras d’avoir été un mauvais ami. Je

comptais sur toi pour vivre le reste de mes jours et gagner de l’argent. Tu

me laisses dans le désespoir, tu es un mauvais ami.

 

Ce fut l’adieu de Bakary. À cause de la fête de la réconciliation

nationale, le camion devait suivre un circuit détourné très long pour sortir

de la ville. Fama ne voulait plus revoir la capitale, ses maisons, ses rues, ses

hommes ; il ne voulait plus respirer son air. Il poussa un gros « Pouah ! » de

dégoût, ferma les yeux et se mit à réfléchir.

Brusquement Fama éclata de rire. Tous les autres passagers, surpris, se

turent et regardèrent ce vieux maigre et décharné, les yeux clos comme un

aveugle, rire comme un fou. Maintenant loin de Bakary, Fama se moquait

de son ami embarrassé et déçu qui devait, du quai, regarder le camion partir.

Fama se félicitait de l’avoir tourné ainsi en dérision par le silence. Les

petites causeries entre la panthère et l’hyène honorent la seconde mais rabaissent la première. Aussi soudainement qu’il avait commencé, Fama

s’arrêta de rire et se remit à penser.

Pourquoi voulait-il partir ? Pourquoi tant d’écœurement l’étreignait à la

seule pensée de rester, de revivre dans la capitale comme si c’était manger

de la vomissure ? Les yeux toujours clos, Fama écouta quelque temps les

échos de la fête, les chuchotements de ses compagnons qui tous devaient

avoir les regards fixés sur lui.

Fama voulait partir, parce qu’il savait que personne ne voulait de lui

dans la capitale, que personne ne l’aimait. Bakary ne l’aimait pas ; s’il avait

paru heureux d’avoir retrouvé Fama, c’était parce que « son ami » avait

besoin d’un homme aux dépens de qui il pourrait vivre quelque temps.

Salimata non plus ne voulait pas de lui. Oui ! Salimata, la seule personne

qu’il aurait souhaité revoir, ne voudrait plus de lui. Ce qui avait arrêté

Salimata ces derniers temps n’était ni l’amour, ni le caractère sacré du

mariage, ni les longs souvenirs communs. Ce qui avait retenu Salimata

prisonnière dans l’union était l’impossibilité pour elle de vivre avec un

autre. Pour la première fois donc de sa vie, Salimata supportait un autre

homme. Peut-être l’aimait-elle. Peut-être allait-elle avoir un enfant. Peut-

être était-elle heureuse. Fama le souhaitait. Et pour que le bonheur de

Salimata ne soit pas troublé, Fama avait le devoir de ne plus paraître dans la

capitale où sa présence aurait été un continuel reproche moral pour

Salimata. Elle méritait quelques jours de bonheur. Salimata, sois heureuse,

sans repentir, et chante chaque matin, en pilant, comme tu aimes le faire

quand tu es vraiment heureuse, cet air de tam-tam :

 

Hé ! Hé ! Hé ! Hé !

Si notre avantage consiste à tomber dans le puits,

Hé ! Hé ! Hé ! Hé !

Tombons-y pour nous le procurer.

 

Mariam non plus n’aimait pas Fama, ne souhaiterait pas le revoir. Mais

celle-ci ne valait pas un grain de regret, une seule goutte de souci. Le

mariage de Mariam avait été une faute. Le seul motif de satisfaction que

Fama en tirait était que ce mariage avait appris à Sali-mata à se détacher,

l’avait forcée à essayer de vivre avec un autre, et donc avait contribué à

préparer le bonheur de Salimata.

Était-ce dire que Fama allait à Togobala pour se refaire une vie ? Non et

non ! Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Fama partait dans le

Horodougou pour y mourir le plus tôt possible. Il était prédit depuis des

siècles avant les soleils des Indépendances, que c’était près des tombes des

aïeux que Fama devait mourir ; et c’était peut-être cette destinée qui

expliquait pourquoi Fama avait survécu aux tortures des caves de la

Présidence, à la vie du camp sans nom ; c’était encore cette destinée qui

expliquait cette surprenante libération qui le relançait dans un monde

auquel il avait cru avoir dit adieu.

À Mayako, en priant profondément et très souvent, il s’était résigné, il

avait fini par accepter sa fin, il était prêt pour le rendez-vous avec les

mânes, prêt pour le jugement d’Allah. La mort était devenue son seul

compagnon ; ils se connaissaient, ils s’aimaient. Fama avait déjà la mort

dans son corps et la vie n’était pour lui qu’un mal. À Mayako tout était sûr.

Alors que cette surprenante libération et cet enrichissement soudain étaient

une sorte de résurrection, relançaient Fama dans le monde et l’obligeaient à

rebâtir des projets, à espérer de nouveau, même à aimer, détester, regretter

et à combattre de nouveau. De tout cela, Fama en avait assez. À l’esprit de

Fama vint ce proverbe que le Malinké chante à l’occasion d’un grand

malheur :

 

Ho malheur ! Ho malheur ! Ho malheur !

Si l’on trouve une souris sur une peau de chat

Ho malheur ! Ho malheur ! Ho malheur !

Tout le monde sait que la mort est un grand malheur.

 

Fama rouvrit les yeux. Le camion sortait de la capitale. Le soir

descendait. Bientôt ils furent au sommet de la colline surplombant la ville.

Toute la capitale paraissait enlevée par la fête de la réconciliation. Tout

devait trémousser, on le percevait aux toits et touffes d’arbres qui branlaient

et tournoyaient ; tout devait s’envoler, on le connaissait aux quartiers, rues,

ponts et jardins qui se mélangeaient et se surpassaient. Même un petit train

accroché aux falaises de la lagune, comme une bande de magnas en butte à

des obstacles, s’épuisait dans mille détours en se balançant. Et plus bas et

plus proche, le seul bout de la lagune qui restait encore éclairé par le soleil

frémissait sous les coups des accents, des chants et des échos des tam-tams.

Fama voulut échapper au vertige qui animait chaque chose de la frénésie de la fête. Il se releva, se pencha pour saisir, reconnaître un seul toit, un seul

arbre, une seule rue ou un seul pont. Maintenant c’était fini ; il était parti, il

fallait jeter un dernier regard sur ce qui enfermait Salimata. Mais ce fut trop

tard ; car au même moment la camionnette descendit la pente opposée, la

ville disparut et le soir tomba. Tout avait fini. Fama referma les yeux et

sommeilla.

Il se réveilla au petit matin. Depuis la nuit la camionnette était arrivée à

la frontière, au bord du fleuve, en terre Horodougou. Fama était en terre

Horodougou ! Tout lui appartenait ici, tout, même le fleuve qui coulait à ses

pieds, le fleuve et les crocodiles sacrés qui l’habitaient en cet endroit.

Bâtardise de la colonisation et des Indépendances !

Sans l’occupation des Toubabs et les soleils des Indépendances, une fête,

un tam-tam, des griots l’auraient accueilli, réveillé ; un cortège l’aurait

accompagné. Mais tout cela était fini, tout cela ne l’intéressait plus. Que la

récolte du sorgho de l’harmattan prochain soit bonne ou mauvaise, le

mourant s’en désintéresse

 

Plusieurs autres camions arrivés avant celui de Fama stationnaient dans

les fossés. Du côté gauche de la route des voyageurs avec les femmes et les

enfants dormaient sur des nattes autour de grands feux de brousse. Les

cases des gardes frontaliers et les bureaux des douanes à droite se

confondaient indistincts dans la brume. La route était barrée et fermée par

un dense réseau de fils de fer barbelés, à l’entrée du pont. Dans les deux

hauts miradors surplombant le tout luisaient les canons des fusils des gardes

de faction. Au-delà du pont on devinait, plutôt qu’on ne les voyait, les

miradors d’en face perdus dans les feuillages des fromagers. Toute la vallée

était remplie d’une brume fine. Il n’y avait pas de vent.

Ce furent les tisserins qui commencèrent. Ils remplirent les touffes des

fromagers et des manguiers par des gazouillis et des piaillements. Les

cocoricos des coqs partirent. Les chiens répondirent d’abord par les

aboiements habituels du matin mais, aussitôt après, commencèrent à hurler

aux morts d’une façon sinistre à vous arracher l’âme.

Cela risquait d’annoncer, de préparer une journée maléfique. C’est

pourquoi les charognards et les hirondelles des arbres et des toits

s’élevèrent et disparurent dans le ciel pour y tirer le soleil. Et ils réussirent.

Le soleil aussitôt pointa. Les chiens serrèrent leurs queues et fermèrent leurs gueules, et les crocodiles sacrés sortirent de l’eau, et après de brèves

querelles de préséance, occupèrent les bancs de sable et fermèrent les yeux

pour mieux jouir des premiers rayons du soleil.

Fama se sentit revigoré, enlevé par le bon matin du Horodougou. « C’est

dans le Horodougou qu’il fait bon de vivre et de mourir », murmura-t-il. Il

regretta toutes les années passées dans les bâtardises de la capitale, puis il

respira profondément plusieurs fois de suite avant d’adresser à Allah le

salut matinal que l’on doit au Tout-Puissant. Mais le calme ne dura que

quelques moments. Les chiens se relancèrent dans les cours et reprirent à

hurler aux morts. La porte du bureau des douanes s’ouvrit, un garde en

sortit, il courut après les cabots et les fit taire à coups de bâton et de

cailloux. Après cette victoire il se dirigea vers les fils de fer au pied des

miradors.

Tous les voyageurs se précipitèrent pour aller savoir les dernières

nouvelles ; ceux qui étaient près des feux se levèrent et ceux qui étaient

dans les camions en descendirent. Et en foule tout le monde suivit le garde

frontalier qui venait de faire taire les chiens. Celui-ci était grand, élégant

dans l’uniforme et surtout (Fama allait le constater dans la suite) très

respectueux et très aimable, comme un homme d’avant la colonisation et les

Indépendances. Il s’appelait Vassoko. Lorsque Vassoko arriva aux fils de fer

barbelés, il s’arrêta, fit face à la foule des voyageurs, et après des sourires et

des plaisanteries il annonça qu’il n’avait pas reçu de télégramme dans la

nuit et que les choses étaient comme hier. Il allait finir de parler lorsqu’il

constata de nouvelles figures ; il s’excusa et expliqua ce qu’il avait appelé

« comme hier ». La frontière était fermée jusqu’à nouvel ordre, dans les

deux sens ; tout passage restait suspendu. Cette mesure était en vigueur

depuis un mois. Elle était due à la tension existant entre les deux pays. Un

cri de réprobation salua ces explications. Le garde frontalier, sans se

départir de son sourire, répliqua que la mesure était une décision politique

et qu’il ne pouvait même pas indiquer quand la frontière serait ouverte à

nouveau. Mais ceux des voyageurs qui le désiraient pouvaient camper à

côté des services des douanes, dormir autour des feux de bois comme le

faisaient beaucoup d’autres, mais à condition de ne pas faire trop de bruit.

Hier soir, le chef de poste avait été réveillé par les éclats de rire des

voyageurs. C’était une chose qui ne devrait plus se renouveler.

Les voyageurs mécontents se dispersèrent et s’éloignèrent, sauf Fama.

Le prince du Horodougou ne pouvait évidemment pas se contenter des explications du garde. Vassoko resalua Fama avec le même sourire et parla.

Lui, Vassoko, et les autres du peloton, ne faisaient qu’exécuter les ordres, et

leur travail n’était pas facile. Les lois, les ordres et les circulaires des soleils

des Indépendances étaient aussi nombreux que les poils d’un bouc et aussi

complexes et mélangés que le sexe d’un canard. « Voilà un garde intelligent

à qui on pouvait dire des choses sans s’énerver », murmura Fama. Et le

dernier des Doumbouya se présenta à Vassoko, parla des limites

géographiques du Horodougou, de la grandeur de sa dynastie, expliqua

qu’il était malade et devait assister aux funérailles de Balla. Mais le garde

s’empressa de répondre que personne ne laisserait passer Fama et que

même si de leur côté ils le permettaient, ceux d’en face ne lui ouvriraient

pas la porte de la république de Nikinai.

D’ailleurs Vassoko voulait que Fama présente les papiers qu’il avait sur

lui. Le prince n’avait même pas une carte d’identité. Vassoko décocha un

petit sourire. Sans papiers on ne pouvait pas passer. Le dernier des

Doumbouya déclara qu’il était un ex-détenu politique. Le garde eut un autre

petit sourire. Une circulaire interdisait de laisser sortir les ex-détenus

politiques.

Fama sentit la colère monter en lui ; elle brûla les aisselles, le cou et le

dos. Le soleil était déjà haut. La brume s’était envolée. Le prince des

Doumbouya chercha autour de lui un caillou, un bâton, un fusil, une bombe

pour s’armer, pour tuer Vassoko, ses chefs, les Indépendances, le monde.

Heureusement pour chacun de nous, il n’y avait rien à sa portée et peut-être

le garde comprit-il la menace, puisqu’il s’éloigna, laissant Fama pensif

devant la grille.

Les bruits des pas de Vassoko s’éloignèrent et cessèrent de se faire

entendre. La rumeur des voix des voyageurs près des camions et le

murmure d’une conversation téléphonique lui parvenaient. Peut-être le

garde avait-il parlé à ses supérieurs et peut-être la conversation

téléphonique avait-elle pour but de conduire Fama au dispensaire de la

subdivision la plus proche, d’où sûrement il serait évacué sur la capitale.

Fama était dans le Horodougou, jamais il ne devait accepter d’en sortir. La

grille de fils de fer barbeiés était à quelques pas. Une porte y était faite du

côté du parapet gauche. Un Doumbouya, un vrai, père Doumbouya, mère

Doumbouya, avait-il besoin de l’autorisation de tous les bâtards de fils de

chiens et d’esclaves pour aller à Togobala ? Évidemment non. Fama, le plus

tranquillement du monde, comme s’il entrait dans son jardin, tira la porte et se trouva sur le pont. Il redressa sa coiffure, replia les manches de son

boubou et fièrement, comme un vrai totem panthère, marcha vers l’autre

bout du pont. Après quelques pas, craignant que tous ces enfants de la

colonisation et des Indépendances n’identifiassent son départ à une fuite, il

s’arrêta et cria à tue-tête comme un possédé : « Regardez Fama ! Regardez

le mari de Salimata ! Voyez-moi, fils de bâtards, fils d’esclaves ! Regardez-

moi partir ! » Des cris de stupeur échappèrent aux voyageurs. Les gardes en

faction dans les miradors lancèrent la première sommation :

— Halte-là !

Vassoko se précipita du poste de douane et en courant cria à l’intention

des sentinelles.

— Ne tirez pas ! Il est fou ! fou !

Fama, avec sa dignité habituelle, marcha encore quelques pas, puis

s’arrêta encore et scanda les mots :

— Regardez Doumbouya, le prince du Horodougou ! Regardez le mari

légitime de Salimata ! Admirez-moi, fils de chiens, fils des Indépendances !

— Halte-là !

— Il est fou ! Ne tirez pas. Je l’attraperai.

Vassoko rapidement était arrivé au barrage, l’avait passé et courait sur le

pont. Fama était déjà à l’autre bout, au pied de la grille de la république de

Nikinai et cherchait une issue. Mais les fils étaient croisés de près et à

aucun endroit n’apparaissait un interstice par lequel pouvait passer un

poing. Désespéré, Fama se retourna. Le garde courait vers lui. Fama marcha

le long du barrage. Il n’y avait aucune possibilité de monter. Fama se

retourna encore : Vassoko avait fait la moitié du chemin, il allait attraper

Fama. Mais un Doumbouya ne se laisse pas saisir comme un lièvre épuisé.

Fama s’avança vers le côté gauche du pont. Le parapet n’était pas haut et

sous le pont, en cet endroit, c’était la berge. Les gros caïmans sacrés

flottaient dans l’eau ou se réchauffaient sur les bancs de sable. Les caïmans

sacrés du Horodougou n’oseront s’attaquer au dernier descendant des

Doumbouya. Vassoko n’était plus qu’à quelques pas. Fama escalada le

parapet et se laissa tomber sur un banc de sable. Il se releva, l’eau n’arrivait

pas à la hauteur du genou. Il voulut faire un pas, mais aperçut un caïman

sacré fonçant sur lui comme une flèche. Des berges on entendit un cri. Un

coup de fusil éclata : d’un mirador de la république des Ébènes une

sentinelle avait tiré. Le crocodile atteint grogna d’une manière horrible à faire éclater la terre, à déchirer le ciel ; et d’un tourbillon d’eau et de sang il

s’élança dans le bief où il continua à se débattre et à grogner.

 

Et comme toujours dans le Horodougou en pareille circonstance, ce

furent les animaux sauvages qui les premiers comprirent la portée

historique du cri de l’homme, du grognement de la bête et du coup de fusil

qui venaient de troubler le matin. Ils le montrèrent en se comportant

bizarrement. Les oiseaux : vautours, éperviers, tisserins, tourterelles, en

poussant des cris sinistres s’échappèrent des feuillages, mais au lieu de

s’élever, fondirent sur les animaux terrestres et les hommes. Surpris par

cette attaque inhabituelle, les fauves en hurlant foncèrent sur les cases des

villages, les crocodiles sortirent de l’eau et s’enfuirent dans la forêt, pendant

que les hommes et les chiens, dans des cris et des aboiements infernaux, se

débandèrent et s’enfuirent dans la brousse. Les forêts multiplièrent les

échos, déclenchèrent des vents pour transporter aux villages les plus reculés

et aux tombes les plus profondes le cri que venait de pousser le dernier

Doumbouya. Et dans tout le Horodougou les échos du cri, du grognement et

du fusil déclenchèrent la même panique, les mêmes stupeurs.

Fama inconscient gisait dans le sang sous le pont. Le crocodile râlait et

se débattait dans l’eau tumultueuse.

Tout n’avait duré que le temps d’un éclair, car aussitôt après, un

deuxième coup de fusil résonna. Les montagnes, les rivières, les forêts et les

plaines encore une deuxième fois se relayèrent pour faire entendre la

détonation à tout le pays. Les oiseaux, les animaux et les hommes

rebroussèrent, les oiseaux s’élevèrent, les hommes et les chiens revinrent,

les bêtes sauvages regagnèrent la brousse.

Puis ce fut le troisième et le quatrième coup de feu, un autre va-et-vient

dans le tumulte assourdissant des oiseaux, des animaux et des hommes.

Les gardes frontaliers, par-dessus le fleuve, se livraient un véritable duel.

Ceux d’en face avaient cru que l’on avait tiré sur un fugitif se trouvant déjà

sur leur sol.

Fama gisait toujours sous le pont. Le caïman se débattait dans un

tourbillon de sang et d’eau. Les coups de feu s’arrêtèrent. Mais le matin

était troublé. Tout le Horodougou était inconsolable, parce que la dynastie

Doumbouya finissait. Les chiens qui les premiers avaient prédit que la

journée serait maléfique hurlaient aux morts, toutes gorges déployées, sans se préoccuper des cailloux que les gardes leur lançaient. Les fauves

répondaient des forêts par des rugissements, les caïmans par des

grognements. Les hommes priaient pour le dernier Doumbouya, les femmes

pleuraient. Les tisserins gazouillaient dans les feuillages des fromagers et

des manguiers, alors que très haut dans les nuages, les charognards et les

éperviers patrouillaient pour superviser le vacarme.

Pourtant la fusillade était arrêtée. Les gardes frontaliers de la république

de Nikinai, drapeaux blancs dans les mains, vinrent relever Fama qui avait

été atteint sous la partie du pont relevant de leur juridiction. Ils le

transportèrent dans leur poste ; leur brigadier l’examina : il était grièvement

atteint à mort par le saurien.

On coucha Fama dans une ambulance, le brigadier et quatre gardes

frontaliers constituèrent l’escorte. Ils allaient au chef-lieu : Horodougou,

après Togobala. Donc, direction Togobala du Horodougou.

Le soleil était maintenant haut, très haut, mais le Horodougou ne s’était

pas encore remis des coups et cris qui avaient déchiré son matin. De temps

en temps on entendait le hurlement des chiens et le rugissement des fauves.

Mais les charognards paraissaient avoir réintégré les feuillages des arbres.

Le convoi démarra. Au chevet de Fama dans l’ambulance deux

infirmiers veillaient. Ils l’examinèrent et lorsqu’ils constatèrent qu’il n’y

avait aucune trace de balle, ils se récrièrent. Allah le tout-puissant ! Un

caïman sacré n’attaque que lorsqu’il est dépêché par les mânes pour tuer un

transgresseur des lois, des coutumes, ou un grand sorcier ou un grand chef.

Ce malade n’est donc pas un homme ordinaire. Lui Fama délirait, rêvassait,

mourait. Des cauchemars ! Quels cauchemars !…

Une douleur massive, dure, clouait sa jambe.

— Tranquille, reste tranquille et calme-toi, Fama ! Est-ce que ça va

mieux ? murmura sur un ton compatissant l’infirmier de gauche.

Fama ne répondit pas, tout son corps était devenu un caillou, il ne se

sentait vivre que dans la gorge où il devait pousser pour inspirer, dans le nez

qui soufflait du brûlant, dans les oreilles abasourdies et dans les yeux vifs.

À travers les voiles de l’ambulance, des troncs, des ponts et parfois des

villages défilaient. On partait. Mais où ? Mais oui… N’as-tu rien entendu,

Fama ? Tu vas à Togobala, Togobala du Horodougou. Ah ! voilà les jours

espérés ! La bâtardise balayée, la chefferie revenue, le Horodougou

t’appartient, ton cortège de prince te suit, t’emporte, ne vois-tu pas ? Ton

cortège est doré.

— Non, je ne le veux pas doré.

Donc argenté. Mais attention ! qu’est-ce ? Fama, ne vois-tu pas les

guerriers te cerner ? Fama, avec la souplesse et la dignité, avec les pas

comptés d’un prince du Horodougou, se porte devant. La cohue des

guerriers hurle, se balance sur place et s’immobilise. Lâches ! Pleutres !

Enfants des Indépendances ! Bâtards ! vos mères ont fleuri mais n’ont pas

accouché d’hommes ! Fama seul et cet unique doigt vous trouera, vous

mitraillera. La multitude, la cohue poltronne de troupeaux d’hyènes

moutonne, grouille, et en masse chante, s’incline et se relève comme le

champ de riz en herbe quand balaient les vents. Fama, l’Unique ! Le grand !

Le fort ! Le viril ! Le seul possédant du rigide entre les jambes !

 

Il se réveilla. Deux infirmiers le maîtrisaient sur le brancard. Un autre

agitait une seringue. A-t-il été piqué ? Fama l’ignorait, mais il voyait à

nouveau, entendait à nouveau les pétards, les feux, les secousses, la

poussière. Mais pourquoi Fama, qui allait à la puissance, au pouvoir, ne

rêvait-il pas de lune ? N’est-il pas certain que rêvent toujours de lune ceux

qui ont sur leur chemin la grande fortune, le grand honneur ? La lune… La

lune de Fama… Sa lune ! La lune…

Fama sur un coursier blanc qui galope, trotte, sautille et caracole. Il est

comblé, il est superbe. Louange au Miséricordieux ! Mais Fama se retourne.

Son escorte s’est évanouie. Où ont-ils disparu, mes suivants ? proteste-t-il.

Il est seul, il sent la solitude venir, elle assaille, pénètre dans son nez qui

souffle un nuage de fumée, balaie les yeux, répand les larmes, vide le cœur,

remplit les oreilles de la nausée jusqu’à ce que pointe et sorte la queue

fuyante et le manque, Fama les pourchasse. Soudain un éclair explose,

éparpille l’air, le ciel et la terre, et le coursier se cabre au bord du gouffre.

Fama tremblote. Une prière. Tout s’arrange doux et calme, la douceur qui

glisse, la femme qui console, et l’homme, et la rencontre d’un sous-bois

frais et doux, et les sables menus et fins, et tout se fond et coule doucement

et calmement, Fama coule, il veut tenter un petit effort.

Fama avait fini, était fini. On en avertit le chef du convoi sanitaire. Il

fallait rouler jusqu’au prochain village où on allait s’arrêter. Ce village était

à quelques kilomètres, il s’appelait Togobala. Togobala du Horodougou.

Un Malinké était mort. Suivront les jours jusqu’au septième jour et les

funérailles du septième jour, puis se succéderont les semaines et arrivera le

quarantième jour et frapperont les funérailles du quarantième jour et…

 

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