Les Soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma · Chapitre 7 sur 11

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Les Soleils des indépendances

3. Les meutes de margouillats et de vautours trouèrent ses côtes ; il survécut grâce au savant Balla

3. Les meutes de margouillats et de

 

vautours trouèrent ses côtes ;

 

il survécut grâce au savant Balla

 

Sans la fausseté malinké, cette première nuit aurait été reposante, tel le

calme d’un sous-bois rafraîchi par une source au bout d’une longue marche

d’harmattan. Mais la fausseté ! Les Malinkés ont la duplicité parce qu’ils

ont l’intérieur plus noir que leur peau et les dires plus blancs que leurs

dents. Sont-ce des féticheurs ? Sont-ce des musulmans ? Le musulman

écoute le Coran, le féticheur suit le Koma ; mais à Togobala, aux yeux de

tout le monde, tout le monde se dit et respire musulman, seul chacun craint

le fétiche. Ni margouillat ni hirondelle ! Les pleureuses calmées, à Fama

devait être désignée une case. Le Coran dit qu’un décédé est un appelé par

Allah, un fini ; et les coutumes malinké disent qu’un chef de famille couche

dans la case patriarcale. Il n’y avait ni hésitation ni palabre, la grande case

patriarcale vide après le décès du cousin était là, elle avait abrité tous les

grands aïeux Doumbouya, Fama devait l’ouvrir et y déballer les bagages.

Mais chez les Bambaras, les incroyants, les Cafres, on ne couche jamais

dans la case d’un enterré sans le petit sacrifice qui éloigne esprits et mânes.

Le féticheur et sorcier Balla, l’incroyant du village (nous viderons dans la

suite le sac de ce vieux fauve, vieux clabaud, vieille hyène) rappela à Fama

les pratiques d’infidèles. En dépit de sa profonde foi au Coran, en Allah et

en Mahomet, Fama toute la nuit dans une petite case se recroquevilla entre

de vieux canaris et un cabot galeux. Une très mauvaise nuit ! Il le fallait.

Rien en soi n’est bon, rien en soi n’est mauvais. C’est la parole qui

transfigure un fait en bien ou le tourne en mal. Et le malheur qui doit suivre la transgression d’une coutume intervient toujours, intervient sûrement, si

par la parole le fautif avait été prévenu de l’existence de la coutume, surtout

quand il s’agit de la coutume d’un village de brousse.

À Togobala tout le monde a hâte de revoir le matin comme si le noir de

la nuit n’était que cachot et menaces et le blanc du jour liberté et paix.

Réveillé avant le premier cri du coq Fama put donc se laver, se parer, prier,

dire longuement son chapelet, curer vigoureusement ses dents et s’installer

en légitime descendant de la dynastie Doumbouya devant la case patriarcale

comme s’il y avait dormi. Le griot Diamourou se plaça à droite, le chien se

serra sous la chaise princière et d’autres familiers se répandirent sur des

nattes en demi-cercle à ses pieds et on attendit les vagues de salueurs.

Les aurores d’harmattan sont toujours longues à cause du froid et du

brouillard persistants et calmes aussi, l’animation du village se limitant à

quelques garçons, chiens entre les pieds, partant creuser les trous de rats,

deux ou trois ménagères montant du marigot ou en descendant avec des

gourdes sur la tête. Rien d’autre que le brouillard. Diamourou le griot

frétillait. Il avait beaucoup à raconter. Fama ne l’écoutait pas, les pensées du

prince étaient ailleurs.

Les choses blanchissaient avec le matin, tout se redécouvrait. Fama

regardait la concession et ne se rassasiait pas de la contempler, de l’estimer.

Comme héritage, rien de pulpeux, rien de lourd, rien de gras. Même une

poule épatée pouvait faire le tour du tout. Huit cases debout, debout

seulement, avec des murs fendillés du toit au sol, le chaume noir et vieux de

cinq ans. Beaucoup à pétrir et à couvrir avant le gros de l’hivernage.

L’étable d’en face vide ; la grande case commune, où étaient mis à l’attache

les chevaux, ne se souvenait même plus de l’odeur du pissat. Entre les deux,

la petite case des cabrins qui contenait pour tout et tout : trois bouquetins,

deux chèvres et un chevreau faméliques et puants destinés à être égorgés

aux fétiches de Balla. En fait d’humains, peu de bras travailleurs. Quatre

hommes dont deux vieillards, neuf femmes dont sept vieillottes refusant de

mourir. Deux cultivateurs ! Jamais deux laboureurs n’ont eu assez de reins

pour remplir quatorze mangeurs, hivernage et harmattan ! Et les impôts, les

cotisations du parti unique et toutes les autres contributions monétaires et

bâtardes de l’indépendance, d’où les tirer ? En vérité Fama ne tenait pas sur

du réel, du solide, du définitif…

— Diamourou, dis-moi, mon fidèle griot, comment s’en sortent-ils, les

chefs de concession d’ici ?

— Maître ! Ah ! maître ! » Le vieux griot rassembla d’abord son

boubou. « Mais, maître ! Je voulais vous le montrer, le démêler. Vous

n’avez pas prêté l’oreille. Les salueurs tarderont-ils encore ? Tant mieux !

J’aurai le temps de tout dire, tout expliquer. Seuls, seuls survivent aux

colonisation, indépendance, parti unique, socialisme, investissement

humain, les vieux et les chefs de famille qui ont des secrets. Moi, maître,

moi Diamourou, descendant des griots honorés de la famille Doumbouya,

moi Diamourou par exemple, connaissez-vous le mien ?

« Tomassini, c’était le nom du premier commandant du cercle. Un qui en

matière de négresses (il avait ses raisons) ne mordait que dans les vierges

crues et dures comme les mangues vertes des premiers vents de l’hivernage.

Matali ! Ah ! ma chère fille Matali ! qu’Allah t’accorde grandeur et

prospérité sans limite. Quand Matali a bondi dans le cercle de danse, sol,

tam-tam et chant, tout a frémi au rythme de ses seins et reins, et ses fesses

ondulantes et chantantes de cent ceintures de perles résonnaient. Comme un

bubale elle a sauté et atterri aux pieds du commandant Tomassini qui

sifflota d’admiration. “Jolie !” C’était fini, le sort était tracé. Le soir même

Matali fut conduite au campement du Toubab commandant. Les choses se

gâtèrent au moment d’arracher le cache-sexe. Que voulez-vous, on éduquait

alors dans les principes sacrés. Elle se refusa, lutta, bouscula gardes et

portes, s’enfuit et disparut dans la brousse. Elle était plus vigoureuse qu’une

génisse de deux ans, et d’une beauté ! d’une beauté ! Le commandant n’en

avait pas vu de comparable dans tout le Horodougou. Le teint ! Ce noir, le

noir brillant des rémiges de l’oiseau des marigots, les dents blanches et

alignées comme pas faites pour manger, un nez droit et fin comme un fil

tendu, des seins d’ignames, durs et luisants et une voix de merle de fonios.

De retour chez lui le Toubab restait tout pénétré. Il ordonna. On amena

Matali sous forte escorte. Il l’engrossa deux fois coup sur coup : deux

garçons.

« Pendant que ces petits mulâtres poussaient et passaient d’école en

école, capitale après capitale, Dakar, Gorée, etc., leur maman, ma fille

Matali, prospérait, tenait cour, construisait concession et boutiques, bref,

s’enrichissait tout en se faisant courtiser par les Toubabs célibataires du

poste. Car elle restait toujours belle. Même, à la fin, se souvenant des paroles du Coran et de son père, elle maria l’interprète peul pourtant époux

de douze femmes, qui accepta d’en faire sa préférée.

« Ce que je peux jurer — le griot poussa un peu sa chaise —, ce que je

peux jurer, répéta-t-il, jamais, jamais un jour, un seul jour, Matali n’a oublié

ses parents. La colonisation a passé sur mon dos comme une brise : le griot

père de la femme du commandant était toujours excepté. Famine ou

abondance, hivernage ou harmattan, des envois, des commissions de Matali

n’ont pas tari, même avec ces époques dures des Indépendances et du parti

unique. Savez-vous ce que sont mes deux mulâtres de petits-enfants ? L’un

est gouverneur de province, secrétaire général et député-maire, l’autre

médecin, ambassadeur et directeur de quelque chose dont je ne retiens

jamais le nom. Eux aussi envoient au grand-papa et à leur maman. Louange

à Allah ! Louange et prospérité à Matali ! C’est grâce à eux que je suis

vivant. »

En effet, le vieux griot avait été soigneusement conservé et séché. Tout

serein et blanc, brillant comme rarement on en rencontre dans le

Horodougou, maigre, mais de la bonne maigreur de l’âge, le crâne ras,

quelques rides sur la nuque, sous les pommettes et sur le front, des yeux

brillants au milieu de cils, sourcils et favoris blancs comme le duvet du

héron du bœuf. Des mots rapides, une intelligence bouillonnante. En vérité,

la sérénité qu’Allah réserve à quelques vieux parmi les meilleurs croyants,

les élus. Un griot, un homme de caste, alors que le cousin de Fama…

— Parlons, maître, de ton cousin ; mais vraiment il en a vu avec les

Indépendances ; parlons-en…

C’était trop tard ; le brouillard s’était enfui derrière le village et de

partout débouchaient les groupes de salueurs.

— Houmba ! Houmba !

— Qu’Allah vous remercie !

— Ce sont les Cisse. Leur concession est sur le chemin du marigot. Une

Cisse a été mariée à Doumbouya.

Et le griot présentait.

— Houmba ! Houmba !

— Que tombent sur vous les grandes bénédictions d’Allah !

— Les Keita. Rappelez-vous, Fama, que vous avez une cousine mariée à

un Keita.

Les Kouyaté, les Konaté, les Diabaté, tous avaient un lien de parenté.

Les aïeux de toutes ces familles avaient été introduits sous tel ou tel Doumbouya. Le griot Diamourou était intarissable et savant.

Et Fama trônait, se rengorgeait, se bombait. Regardait-il les salueurs ? À

peine ! Ses paupières tombaient en vrai totem de panthère et les houmba !

jaillissaient. Au petit de ce matin d’harmattan, au seuil du palais des

Doumbouya, un moment, pendant un moment, un monde légitime plana.

Les salueurs tournaient. Fama tenait le pouvoir comme si la mendicité, le

mariage avec une stérile, la bâtardise des Indépendances, toute sa vie passée

et les soucis présents n’avaient jamais existé. Le griot débitait comme des

oiseaux de figuiers. Les salueurs venaient et partaient.

Soudain une puanteur comme l’approche de l’anus d’une civette : Balla

le vieil affranchi était là. Gros et gras, emballé dans une cotte de chasseur

avec des débordements comme une reine termite. Et aveugle : on guida ses

pas hésitants de chiot de deux jours et le fit asseoir à la droite de Fama. Des

mouches en essaims piquaient dans ses cheveux tressés et chargés de gris-

gris, dans les creux des yeux, dans le nez et les oreilles. Doucement le

vieillard souleva l’éventail en queue d’éléphant et d’un bras énergique les

cueillit en grappes. Les mouches jonchèrent le sol.

Lui Balla n’était pas un salueur, un étranger, mais un de la famille

Doumbouya, un affranchi qui était resté attaché à ses maîtres, à la

libération. On lui reprocha le retard. Il n’entendait rien. On cria plus fort. Il

happa les mots, les rumina, tira les pommettes (c’était le sourire) et parla

d’abord lentement et calmement, puis de plus en plus vite, de plus en plus

haut, jusqu’à s’étouffer. Le retard… Euh ! le retard, c’est que Balla avait

œuvré, consulté et adoré les fétiches, et puis tué, tué les sacrifices pour

Fama, afin de rendre la maison patriarcale habitable, afin d’éloigner de son

séjour les mauvais sorts, les mauvais sorciers. Et après il s’était soigné

jambes, pieds, cou, tête, épaules, tout badigeonné de kaolin et de salives

incantatoires.

— Partout me poussent des douleurs ; heureusement que je suis un vieux

fauve, vieux clabaud, vieille hyène ! Euh ! Euh ! Euh !…

Les derniers salueurs étaient repartis. Tout le monde regardait, tout le

monde se moquait du vieil affranchi grotesque, mais craint, sauf le griot

Diamourou, que tout cela agaçait et qui disait parfois ce qu’il en pensait. Un

Cafre de la carapace de Balla dans un village d’Allah comme Togobala ! Un

féticheur, un lanceur de mauvais sorts, un ennemi public d’Allah, alors !

Alors !

— On chuchote que Balla brûlera les fétiches, se convertira et se

courbera, insinua un causeur.

— Menteries ! Menteries ! ronronna le vieil affranchi. Menteries. Aiu !

Aiu ! Je suis le plus vieux de la province. N’est-ce pas parce que je ne

fréquente pas Allah, qu’Allah m’a oublié ? Euh ! Euh ! Euh ! Euh !

Les éclats de rire fusèrent, même Fama se dérida. Diamourou fumait de

colère.

Pourtant Balla et Diamourou devaient se dire, se supporter. Ils étaient

des égaux. Les seuls du Horodougou (du monde, proclamaient-ils) à avoir

passé les guerres samoriennes, le commandement des Toubabs et les

Indépendances. Tous les deux, vieux et fidèles serviteurs des Doumbouya,

le griot et l’affranchi : seuls témoins des grands jours des grands

Doumbouya et de la décrépitude de la dynastie, de sa diminution, de sa

sécheresse jusqu’à ne tenir qu’à un homme quelque peu stérile. Ils avaient

tous les deux dans le cœur, grosse comme un poing, l’inquiétude, la crainte

de la mort, de la fin de la dynastie Doumbouya. Diamourou avait résisté aux

famines, aux guerres, au régime (louange au Tout-Puissant !) grâce à

Matali. Qu’Allah lui en soit cent fois reconnaissant ! Balla l’incroyant, le

Cafre, se pensait immortel comme un baobab et jurait d’enterrer les

Indépendances. Un pouvoir maléfique est toujours éphémère comme un

défi au fétiche. Il avait toujours rejeté la pâte de la conversion et il avait

bien fait. Fétichiste parmi les Malinkés musulmans, il devint le plus riche,

le plus craint, le mieux nourri. Vous les connaissez bien : les Malinkés ont

beaucoup de méchancetés et Allah se fatigue d’assouvir leur malveillance ;

beaucoup de malheurs, et Allah s’excède de les guérir, de les soulager.

Alors, au refus d’Allah, à son insuccès devant un sort indomptable, le

Malinké court au fétiche, court à Balla. Le fétiche frappe, même parfois tue.

Et le malveillant client de Balla paie et sacrifie aux fétiches ; la victime

aussi, ou ses héritiers, pour arrêter la destruction d’un sort maléfique

accroché à la famille. Tous les deux. En deçà ou au-delà du marigot il y

avait de l’herbe à brouter pour Balla. Pour les malheurs éloignés ou non ;

pour les maladies guéries ou non ; l’on paie toujours ; toujours l’on sacrifie

le poulet, le bouc. Bref, par n’importe quel chemin cela sortait ou entrait,

tout rapportait, tout bénéficiait à Balla. C’était son secret. Voilà pourquoi le

vieux fauve gros et gras avait survécu et résisté.

— Menterie ! Menterie ! contesta Balla. Un grand chasseur, connaisseur

des animaux, des choses, des médicaments et des paroles incantatoires, adorateur des fétiches et des génies, ne crève pas comme un poussin. La

colonisation, les maladies, les famines, même les Indépendances, ne

tombent que ceux qui ont leur ni (l’âme), leur dja (le double) vidés et

affaiblis par les ruptures d’interdit et de totem.

Le gros du souci du vieillard ne descendait pas de sa mort proche, mais

de la décrépitude, de la sécheresse de la dynastie des Doumbouya : d’accord

en cela avec Diamourou. Les Indépendances avaient supprimé la chefferie,

détrôné le cousin de Fama, constitué au village un comité avec un président.

Un sacrilège, une honte ! Togobala était la chose des Doumbouya. Au soir

de leur vie les deux vieillards œuvraient à la réhabilitation de la chefferie,

au retour d’un monde légitime. Malheureusement, Togobala, les

Doumbouya et même le Horodougou ne valaient pas en Afrique un grain

dans un sac de fonios. Qu’importe, ils y croyaient, ils s’y employaient. Déjà

Diamourou avait creusé ses cachettes, sorti ses fortunes, distribué des colas

à tous les salueurs au nom de Fama. Balla avait mis à l’attache des cabris et

bœufs derrière le village pour les funérailles. Les Doumbouya ne finiront

pas, ce sont les Indépendances, les partis uniques et les présidents qui

brûleront. Le cousin avait laissé deux femmes aussi fécondes que des

souris ; Fama pouvait faire de nombreux Doumbouya mâles (Balla en avait

le médicament !). Fama devait seulement se garder de mêler la bouche aux

bouches de ceux du comité, ses pieds aux leurs. Ils étaient des damnés, des

ennemis. À la limite Balla dégainera son fétiche pour frapper de mort ceux

qui barreraient le chemin ; Diamourou allait plaider la cause chez le

gouverneur.

Donc, pour reconquérir son pouvoir, Fama possédait un sorcier, un griot,

de l’argent, des appuis politiques ; bref, les derniers enthousiasmes de deux

vieillards sur leurs derniers pas. C’était beaucoup, mais pas tout. Il

manquait que le prince lui-même n’y croyait pas, et qui aurait pu affirmer

que dans son for intérieur il le voulait, ou même le souhaitait ?

Le soleil déclinait, s’adoucissait. Et arrivait l’heure de la troisième

prière ; troisième prière de ce jour que Fama devait courber sur la tombe. La

visite à la dernière demeure du défunt — qui le conteste ? — est une

cérémonie aussi importante que les funérailles.

Maussade ! C’est un Fama maussade : yeux aigres, cils rocailleux, lèvres

tirées, qui prit la piste du cimetière. Depuis la sortie du jour les deux

vieillards s’étaient complu à le flatter et à l’agacer. Il n’y avait pas une des

incroyables, une des innombrables bâtardises des Indépendances et du parti unique, qu’ils n’avaient pas présentée, les injures, injustices, ruptures

d’interdits et défis au Doumbouya. Et ce ne fut pas tout, car juste au

moment de partir, il fallut se dépêtrer d’un nouveau palabre. Balla voulait

être de la compagnie. Un aveugle, que pouvait-il y voir ? Rien. Un vieillard

aux jambes gonflées de douleurs, quand pouvait-on arriver avec lui ? Peut-

être au soleil couchant. Un Cafre dont le front ne frôle jamais le sol,

qu’allait-il y faire ? Rien de rien. On crut à une plaisanterie. Mais non, et

non ! Balla insistait. Il rappelait le devoir de saluer le défunt à sa demeure.

Comme le palabre se ravivait, Fama, coléreux, d’un mouvement de la main

droite éteignit net. Balla ne sera pas de l’escorte.

 

Le cimetière commençait juste après les dernières cases et le dépotoir, au

flanc de la petite côte latérite, à l’est du village. Silencieux ils passèrent,

Fama et un marabout en tête, entre deux cours, traversèrent une concession,

sortirent du village au pied du grand manguier aux branches fournies et

tombantes ; le même itinéraire que le cortège funèbre du père de Fama, sauf

que cela avait été conduit au plein de l’hivernage, par un soleil dévirilisé et

réfléchi par les nuages et la verdure en crue de la saison. Alors que

maintenant donnait et exultait l’harmattan. Les feux de brousse de

l’harmattan et le souffle de l’harmattan avaient tout dénudé. Dénudé même

le petit bosquet du milieu du cimetière. Pauvre petit bosquet démystifié !

Un qui avait pour Fama enfant le profond et l’immensité d’une forêt hantée

de diables, de revenants et de mânes ! Ils enjambèrent les fosses vidées de

leurs morts par les hyènes, et même parfois assemblèrent les boubous,

déchaussèrent les babouches pour les passer. Et l’on arriva. La tombe du

cousin était une butte rouge de latérite récemment retournée. À chaque

extrémité était posée une lampe-tempête. Mais pourquoi ces branches et

cette lampe ? Les hyènes du Horodougou fouilleuses de tombes sont très

voraces, trop avides de cadavres. Il faut les éloigner, les dix premières nuits.

Par chance elles sont aussi peureuses que la tête d’une tortue, une lampe

allumée et le craquement des feuilles agitées par le vent de la nuit les

épouvantent et les font fuir et éjaculer des laissées chaudes.

— Merci ! À tous, merci ! Que tombent et la bénédiction et la

reconnaissance d’Allah sur tous les prometteurs de tant de soins, de

protection et d’humanité !

La voix de Fama était plutôt cassée par l’émotion. Il assembla son

boubou blanc et s’accroupit comme tout le cortège, et au groupe de tête, au

deuxième rang après le marabout, à un seul pas à l’ouest de la tombe, la

prière commença.

Le marabout grogna un soufflant « bissimilai », mais bafouilla le titre de

la sourate à réciter dix-sept fois, grasseya le nom du verset à dire sept fois.

Et un vent, un soleil et un univers graves et mystérieux descendirent et

enveloppèrent. Le vent léger soufflait le brûlis de la savane avec des sautes

d’une puanteur insupportable et faisait craqueter les feuilles des branches-

épouvantails. Le soleil caressait les nuques et ses rayons sans raison

prolongeaient les murmures en faisant pétiller les tombes et les feuilles

jonchant le cimetière. C’était le susurrement des mânes et des doubles des

enterrés sortant de l’autre monde pour s’asseoir et boire les prières. Une

assemblée nombreuse et invisible entourait, pressait et étouffait les prieurs.

Elle était grosse de tous les valeureux et honorés aïeux Doumbouya. Cent

fois piteux Fama devait leur paraître ! Leur unique descendant mâle tondu,

séché et déshabillé par la colonisation et les Indépendances. Là, et pas

ailleurs que dans ce cimetière même, devait finir, disparaître la dynastie

Doumbouya. Mais serait-ce avec Fama ? Fama se pensa mort, sans

saisissement, imagina son double, son dja sortir de son corps, s’asseoir au

milieu des mânes, sans effarement, son dja le juger, le plaindre. Le Fama

accroupi en boubou blanc était un homme de grande responsabilité, ayant

d’importants devoirs : il avait à prolonger la dynastie, à faire prospérer

Togobala et tout le Horodougou. Les fatalités, le destin, le sort, les

bénédictions, les volontés et les jugements derniers d’Allah descendaient, se

superposaient, se contredisaient. Tout le destin apparaissait comme un

parcours préexistant et la petite herbe emportée par la crue du grand fleuve

était Fama. Les preuves ? Les innombrables cas où il avait échappé, défié et

vaincu cette mort qui, quand le destin le voudra, le finira. Tout porte à la

fois la mort et la vie. La pluie tombe la foudre et l’eau nourricière, la terre

sort la moisson et retient les restes dans la mort, le soleil diffuse la clarté et

la sécheresse ; les années déroulent l’âge et les famines, les enfants et les

Indépendances.

Fama constata qu’il s’était fourvoyé dans le décompte des sourates et

versets. Il s’arrêta de psalmodier. Un vent plus fort souffla plus drue la

puanteur. Fama se demanda ce qui pouvait tant empester le lieu et sans trop

chercher pour trouver une réponse il se relança dans les réflexions.

Pourtant un destin dur comme fer, lourd comme une montagne, se dévie

à coups de sacrifices, avec le concours des morts. Aïeux ! grands

Doumbouya ! je tuerai des sacrifices pour vous, mais tous, dans la volonté

d’Allah, extirpez l’illégalité, la stérilité, tuez l’indépendance et le parti

unique, les épidémies et les nuages de sauterelles ! À ce moment, le

marabout lança un soufflant « alphatia ». Tous les prieurs joignirent les

mains, accueillirent les bénédictions et les portèrent sur leurs fronts. Des

vœux, beaucoup de vœux pour rendre l’au-delà favorable à l’enterré. La

prière était terminée.

— Où sont les tombes de mon père et de ma maman ? demanda Fama.

Le griot le guida jusqu’à la tombe du papa et là ils s’arrêtèrent.

L’incendie de la brousse avait préservé les herbes poussées dans le creux.

Le griot et Fama prièrent et après ils allaient se courber pour nettoyer,

quand un margouillat a surgi et a glissé entre les pieds pour disparaître dans

un trou au flanc de la tombe. Stupéfait, Fama se releva.

— La mort, sublime défi ! murmura le griot.

Ils nettoyèrent la tombe effondrée, avec ses fentes dans lesquelles les rats

et les margouillats s’étaient creusé des refuges. La tombe de la maman se

tenait du côté du bosquet central. À quelques pas un subit abasourdissement

fit bondir leurs cœurs. Des vautours s’envolaient ou détalaient. Horreur !

Dans une pestilence à vous brûler la gorge, dans un tourbillon de mouches,

gisait un chien mort, yeux et nez arrachés. Ils prièrent au pied de la tombe

malgré la puanteur qui donnait comme s’ils étaient enfermés dans les

boyaux. Les vautours rasssurés par leur silence se dandinèrent vers la bête.

La prière fut brève ! Et tous ensemble ils descendirent du cimetière, tout

remués jusqu’aux moelles. Sauf le vieux griot : il parlait, parce qu’il avait à

profiter de l’absence de Balla, pour placer près de son maître les appels à

l’Islam, les conseils contre les pratiques cafres du féticheur et les menteries

des gens du comité et du parti unique. Fama n’entendait rien.

En face, derrière le fromager, le soleil mourant s’empêtrait dans un

marais de pourpre. Et des feuillages se détachaient des dizaines de vols de

charognards réveillés et appelés par le fumet du chien mort. Le village

vivait le soir, tout préparait la nuit : le dernier tintamarre de gazouillis

lancés par les tisserins des tamariniers, les cris des enfants et les aboiements

des cabots après les cabrins pour les faire entrer avant la sortie des fauves,

le retour des champs des chasseurs, des creuseurs de trous de rats et des

chercheuses de bois mort, et cette exhalaison des derniers restes des journées d’harmattan qui vous pénètrent jusque dans le bout du cœur et

vous jettent dans les tam-tams des souvenirs de l’enfance, des grands jours,

des sautes de l’histoire et des incertitudes de l’avenir. Brusquement l’appel

à la quatrième prière a retenti. Un soleil avait fini.

La nuit fut couchée dans le lit du défunt sans aucun danger ; les mânes

avaient été calmés par les sacrifices. Quand les bubulements des hiboux, les

tutubements des chouettes, et les hurlements des hyènes chargèrent la nuit

déjà peuplée d’esprits, Fama s’inquiéta et sa pensée se mit à vagabonder.

Elle s’égara dans les tombes vidées, pourchassa les margouillats et les

charognards, se heurta aux chiens morts, détala devant les doubles et à bout

de souffle réussit à se dissoudre dans le sommeil et la nuit. Il dormit très

profondément.

Un peu avant le premier chant du coq, il sursauta et se leva, remué par la

vision d’un affreux cauchemar. Des chiens, yeux, oreilles et nez arrachés,

poursuivaient des meutes de margouillats et de vautours qui trouaient ses

côtes et ses reins pour s’y réfugier. La frayeur calmée il récita

scrupuleusement les sourates qui éloignent les esprits dans la nuit.

Le matin il se confia à Balla. Celui-ci était au fait du cauchemar. Le

double, le dja de Fama avait quitté le corps pendant le sommeil et avait été

pourchassé par les sorciers mangeurs de doubles.

— Fama, crois-moi ! tes ennemis ne dorment pas ! J’ai suivi et écouté

dans la nuit les vols des sorciers fonçant sur ta case. Je les ai dispersés et

chassés à l’aide des incantations.

Donc Fama pouvait vivre sans inquiétude, tant que Balla son affranchi

respirait. Seulement, Fama devait tuer des sacrifices aux mânes des aïeux.

Les prières coraniques et même le paradis sont insuffisants pour contenir les

morts malinké, surtout les restes des grands Doumbouya. Leurs djas, leurs

doubles sont fougueux, indomptables. Des sacrifices, beaucoup de sang ; les

sacrifices sont toujours et partout bénéfiques.

 

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