Les Soleils des indépendances
4. Les soleils sonnant l’harmattan et Fama, avec des nuits hérissées de punaises et de Mariam, furent tous pris au piège ; mais la bâtardise ne gagna pas
4. Les soleils sonnant l’harmattan
et Fama, avec des nuits hérissées
de punaises et de Mariam,
furent tous pris au piège ;
mais la bâtardise ne gagna pas
Déjà cinq soleils de tombés, de parcourus. Il en restait dix-huit à voir se
lever avant qu’arrive la date des funérailles du quarantième jour du cousin
Lacina.
Les journées d’harmattan comme les œufs de la même pintade pointaient
et tombaient les unes semblables aux autres. Les mêmes matins avec le
même brouillard kapok et la même senteur de charbon ardent arrosé de
pissat, les mêmes soirs avec les vents de poussière qui tombaient et se
calmaient, mais avec la terre qui soupirait. D’abord le matin.
Le jour commençait au premier chant de coq. La lune se noyait dans le
ciel bas (on était au dernier quartier). Le muezzin lançait l’appel pour la
première prière puis parcourait les ruelles en chantant des versets, s’arrêtant
parfois. « Toi ! c’est à toi que je m’adresse ! » gueulait-il derrière la case
dans le matin cotonneux. « Arrête de l’étreindre, de la tourner, de dire
d’autres mensonges à la femme. Lève-toi et prie, songe, et compare ! Le
Tout-Puissant, le dernier appel, le dernier jugement, l’enfer, la douleur
terrifiante des flammes de l’enfer est infinie ! Et l’appel de Dieu ne
s’annonce pas ! La prière est le viatique de l’éternel voyage. Lève-toi et
salue ton Seigneur ! »
Ce muezzin avec une malignité évidente criait chaque matin derrière la
case de Fama, alors que c’était inutile. Fama ne couchait avec aucune
femme et avant l’appel il était prêt, déjà douché et habillé. À la mosquée il
priait gros et égrenait trop longtemps le chapelet, du moins de l’avis de
Balla. Il y rencontrait son griot Diamourou et ensemble dans le petit matin
ils parcouraient les concessions une après une pour saluer et demander aux
habitants si la nuit avait été paisible. Puis ils s’installaient au seuil de la case
patriarcale des Doumbouya et, le cure-dents dans la bouche, recevaient les
honneurs des salueurs du matin.
Et le matin d’harmattan comme toute mère commençait d’accoucher très
péniblement l’énorme soleil d’harmattan. Vraiment péniblement, et cela à
cause des fétiches de Balla. Le féticheur jurait que le soleil ne brillait pas
sur le village tant que ses fétiches restaient exposés. Comme le matin il se
réveillait tard, il les sortait tous pour leur tuer le coq rouge. Donc pendant
un lourd moment le soleil gêné s’empêtrait et s’embrouillait dans un fatras
de brouillard, de fumée et de nuages. Les fétiches de Balla rengainés, entrés
et enfermés, le soleil réussissait à se libérer, alors qu’il était au sommet du
manguier du cimetière. D’un coup il éclatait. Et après le soleil éclatant et
libéré, comme les poussins après la mère poule suivaient tous les enfants de
l’harmattan : les tourbillons, les lointains feux de brousse, le ciel profond et
bleu, le vol des charognards, la soif, évidemment la chaleur ; tous, tous les
enfants de l’harmattan.
Cela s’ouvrait par les tourbillons de vent, de poussière et de feuilles
mortes, débouchant du cimetière, animés et gonflés par les génies et les
mânes des morts. Véritables malédictions ! Les tourbillons s’engouffraient
dans le village, arrachaient les chaumes, roulaient les calebasses,
emportaient les pagnes puis s’éloignaient en faisant rugir la brousse. Le ciel
s’élevait bleu, haut, si haut que le profond des charognards ne le frôlait
plus. Tout enchantait Fama, car dans son cœur remontaient les joies des
bons harmattans de son enfance.
« En vérité, un très bon harmattan », murmurait-il. « Non », protestait
Balla qui avait fini par se joindre aux palabreurs. « Non ! c’est un harmattan
malingre, famélique, un avorton d’harmattan. Les grands harmattans, les
vrais harmattans ont été définitivement enterrés avec les grandes chasses.
Euh ! Euh !… Rappelez-vous, maître, votre enfance. Je chassais encore… »
Et les palabres s’alimentaient des histoires de chasse de Balla. Diamourou les connaissait toutes et surtout les racontait mieux que le vieux féticheur
lui-même.
Comment Balla devint-il le plus grand chasseur de tout le Horodougou ?
À l’heure de l’ourebi, loin dans l’inexploré de la brousse, au creux d’une
montagne où naissait une source fraîche, il rencontra, ou mieux, un génie se
révéla à Balla. C’était un génie chasseur. Tous les Malinkés ont entendu
parler des génies chasseurs, ces génies vivant de sang chaud et surtout
avides de sang humain, ces génies qui conduisent les animaux sauvages
comme les bergers mènent les troupeaux. Le génie rencontré était nu, aussi
grand que Balla, le crâne ras, sauf au milieu du crâne une grosse tresse de
cheveux longue et tombante comme une queue de varan et évidemment
balançant à la main gauche le fusil des génies chasseurs, fusil pas plus long
qu’un bras, au canon d’or : le genre de fusil que le chasseur solitaire entend
tonner dans le lointain de la brousse, au gros de l’harmattan.
« Je t’ai appelé ici pour te proposer un accord », énonça le génie
chasseur. Balla, sans empressement, sans la petite peur (n’avait-il pas lui-
même tué des sacrifices pour amener et favoriser cette rencontre !), répondit
calmement : « Lequel ? »
Le génie expliqua. Balla d’ailleurs connaissait toutes les dispositions ;
les génies chasseurs proposent toujours le même accord. À chaque sortie du
chasseur le génie marchera devant lui, le conduira au large de la brousse ; là
le génie rassemblera les animaux sauvages comme un berger et Balla
fusillera ce qu’il voudra. Mais un jour, un jour lointain, au lieu de guider, il
abattra Balla et se gorgera de son sang chaud.
« Mais quel jour ? » demanda Balla. Le génie chasseur ne répondit pas.
Les génies chasseurs ne le précisent jamais.
L’accord entendu et conclu, pendant des années et des années le génie
chasseur et Balla avaient battu la brousse, inséparables comme l’index et le
médius. Chaque harmattan, Balla avait accumulé exploits sur exploits
comme un cultivateur aligne des buttes. Balla aimait les raconter et d’un
bout à l’autre d’un large soleil sans se répéter il assommait (évidemment
avec les retouches et les explications du griot) les palabreurs de ses histoires
de chasse. Un exemple : l’exploit triomphant lors des funérailles du père de
Fama. Empressons-nous de le conter.
Donc le tam-tam tourbillonnait. Vint le tour de danse des chasseurs. Il y
avait tous les chasseurs du Horodougou, des chasseurs de toute carapace, de
toute corne, même des chasseurs ayant à leur actif sept tigres. Les fusillades ébranlaient les murs et le sol, la fumée donnait comme un incendie. On
promettait tout : le tigre, le lion, l’éléphant, mais à terme… C’est-à-dire à
l’harmattan prochain, à l’hivernage prochain. Balla sauta dans le cercle de
danse, croisa un entrechat, alluma la poudre entassée dans le canon. Cette
poudre était haute de quatre doigts joints. Et le boum ! Balla demanda à
toutes les femmes du village d’installer les canaris de sauce sur les foyers et
disparut dans la brousse. Quelque temps après, le tam-tam battait encore et
les canaris n’avaient pas encore bouillonné : il revint avec la queue d’un
buffle noir. On alla chercher la bête. Dans les fourrés ! les fourrés dans
lesquels les villageois laissent, les fourrés battus par les cabrins, Balla avait
abattu un buffle noir, un de ces buffles solitaires, impétueux, qui ne
vagabondent généralement que dans le profond de la brousse, avec les
cornes chargées de nids et accompagnées d’une nuée d’hirondelles. Les
plus grands chasseurs de la fête avalèrent leurs fusils et trophées.
À propos de buffles, le combat de Balla contre un buffle-génie fut
épique. Dans les lointaines plaines du fleuve Bafing, Balla déchargea entre
les cornes d’un buffle les quatre doigts de poudre. Quel fut l’ébahissement
du chasseur lorsqu’il vit la bête foncer sur lui comme si le coup n’avait été
que le pet d’une grand-maman. L’homme savant et expérimenté qu’était
Balla comprit tout de suite qu’il avait affaire à un buffle-génie, et il sortit le
profond de son savoir. Combat singulier entre l’homme savant et l’animal-
génie L’homme prononça une incantation grâce au pouvoir de laquelle il
balança son arme qui se maintint à hauteur d’arbre entre ciel et terre ; une
autre incantation, et Balla fut transporté et assis sur son fusil aussi
confortablement que dans un hamac et trop haut pour être inquiété par le
buffle. Mais le buffle était aussi savant que l’homme et l’animal se
métamorphosa en aigle et piqua ses serres en crochets sur Balla qui ne dut
son salut qu’à une nouvelle incantation, grâce à laquelle il se transforma en
aiguille, le chasseur n’échappant toujours pas aux poursuites du buffle qui
se fit fil, et le fil rampa promptement pour pénétrer dans le chas et soulever
l’aiguille. Rapidement, d’aiguille Balla se métamorphosa en brindille pour
se soustraire au fil rampant, et la brindille disparut entre les herbes. Le
buffle pourchassa toujours et se fit flamme et la flamme se mit à consumer
la brousse, la fumée de l’incendie s’éleva, le crépitement de la flamme se
mit à assourdir et le remue-ménage gagna toute la brousse. Profitant de ce
remue-ménage, Balla, grâce à une dernière incantation, surprit la bête par
un avatar de maître. Notre chasseur se fit rivière et la rivière noya la flamme, éteignit le dja de l’animal, le vital de l’animal, qui perdit magie et
conscience, redevint buffle, souffla rageusement, culbuta et mourut. Une
fois encore, Balla était le plus savant et il sortit aussitôt du marigot qui
sécha, dégaina son couteau et trancha la queue de la bête. Il examina le
buffle : l’animal portait dans le mufle deux anneaux d’or. C’était donc
sûrement le buffle préféré d’un prince des génies de la forêt et les anneaux
d’or servaient à le mettre à l’attache.
Puis les années se succédèrent, se cumulèrent, années de bonheur, de
malheur, de famine, d’épidémies, de sécheresse : les chasses comme le
Djoliba ne tarirent point. À chaque sortie, le cœur de Balla pilonnait, son
ventre bouillait, elle pouvait être la dernière sortie. Balla chercha le sort de
son génie chasseur. Un génie est comme un homme et il existe pour tout
individu un objet avec lequel on éteint la vie dans le corps, comme l’eau
refroidit la braise ; cet objet met fin à notre destin : c’est notre kala. Pendant
trois ans Balla consulta marabout, fétiches et sorciers, tua sacrifices sur
sacrifices pour trouver le kala de son génie chasseur. Un lundi le génie vint
le prendre à la sortie du village. Ils marchèrent dans le soir calme jusqu’à un
marigot que le génie passa avant son compagnon. De l’autre rive Balla
alluma dans son dos les quatre doigts de poudre. Le diable hurla et tomba.
Le sang et le hurlement jaillirent en flammes et allumèrent la brousse. Balla
retourna sur ses pas, accrocha pour toujours fusil et équipement au mur.
Pour lui la chasse était finie ; la traîtrise lui interdisait de mettre le pied dans
la brousse jusqu’à sa mort. Savez-vous ce qu’était le kala de ce génie
chasseur ? Le grain de crottin du chevrotain aquatique ! Balla sur les quatre
doigts de poudre entassée avait placé trois crottins de chevrotain aquatique.
Cela fut fatal au génie chasseur.
Les histoires de chasse permettaient de parcourir facilement les journées.
Rapidement le soleil montait au-dessus des têtes et le repas s’asseyait
autour des calebasses communes. Et avant que les mains aient séché, le
soleil arrivait au point de la deuxième prière. Ensemble tous les palabreurs
s’alignaient, sauf Balla. Le féticheur patientait en s’occupant de ses poux
qu’il écrasait en broyant des dents les coutures de ses habits, à ses mouches
qu’il massacrait en plein éventail, pendant que tous les autres se gratifiaient
en priant d’inestimables bénédictions divines.
Puis les histoires de chasse reprenaient. Le soleil descendait au point de
la troisième prière et l’on secouait et étendait à nouveau les peaux de
mouton. Avec la quatrième prière le soleil tombait. Crépuscule
d’harmattan !
Très souvent les nuits de Fama s’allongeaient. La case patriarcale, la
case royale du Horodougou était une des plus anciennes, donc entretenait
les plus vieux, gros et roux rats, poux de cases et cafards. Ils grouillaient et
s’agrippaient aux membres ; le sommeil et Fama se séparaient. Dans la tête
et le cœur de l’éveillé soufflaient les soucis, des poussées de tourbillons.
D’abord les soucis d’argent. Togobala, faut-il le redire, était plus pauvre
que le cache-sexe de l’orphelin, asséché comme la rivière Touko en plein
harmattan, assoiffé, affamé. Le peu d’argent de Fama s’était dissipé plus
rapidement que la rosée. Il y eut les sacrifices et les repas à payer. Et chaque
jour le cercle autour des calebasses de tô s’était élargi des camarades de
classe d’âge qui avaient choisi l’heure de l’assise des repas pour venir
saluer. Puis il y eut les griots (sauf Diamourou), les frères de plaisanterie
qui réclamaient, et tous les autres qui gémissaient et tendaient les mains ; et
Fama se devait de donner, il devait être généreux ; et il l’était à tel point
qu’il allait offrir jusqu’à son cache-sexe quand les deux vieux serviteurs de
la dynastie, le vieux griot et le vieil affranchi, le relayèrent.
Ils étaient presque obligés. La pauvreté ne se guérit pas, ne se dissimule
pas, à Togobala. Et Fama mains et poches vides est un Fama hargneux,
rageur. Il fronçait les sourcils quand avançait un demandeur, écumait quand
il devait donner. Toute la journée il devenait intraitable comme un âne
nouvellement circoncis. Pour arrêter cette mauvaise humeur et les palabres
gâtés par les bouffées de colère, les deux vieillards spontanément payèrent.
Et Fama toléra ce paiement.
En plein jour, en plein Togobala, lui le dernier Doumbouya, devint
parasite de ses serviteurs ! C’était piteux, incroyable, honteux ! Mais seul,
quand Fama tournait ses longues nuits blanches, c’était lâchement apaisant.
Il n’avait plus aucun souci d’argent.
Même sans souci d’argent les nuits restaient longues, gluantes, hérissées
de piqûres et de morsures parce que Fama les parcourait seul, seul, sans
femme. C’est dire que parfois il se tordait, se serrait les cuisses, même
gémissait et s’embarrassait l’esprit et le cœur de choses de femmes — ou
disons-le d’une bouche franche —, des choses de Mariam.
Le pagne, les mouchoirs, les joies, les propos de Mariam surgissaient à
tout moment dans toutes les pensées et rêves de la nuit. Il l’attendait.
Mariam ! La jeune veuve avait dès la première vue piqué Fama des
tourments et des contorsions qui ne l’avaient ébranlé qu’une fois, une seule
fois, lorsque jeune garçon entrant dans la puberté, il avait surpris
complètement nue une jeune femme de son père. Il se ressentit
complètement transformé, ranimé de la virilité d’un mulet.
Tout commença le soir même que Fama arriva à Togobala. Il alla saluer,
se courba, se pencha à la porte de la case où les veuves asseyaient le deuil
(pendant quarante jours elles restaient cloîtrées). Mariam cardait au fond
près de la porte opposée, de sorte que le soleil finissant l’éclairait
complètement, dans l’attirail de deuil qui — on ne devait pas le dire — lui
seyait à merveille, comme de l’antimoine sous les yeux du singe hocheur.
« Merci les femmes ! Courage ! À vous les peines ! À vous les soucis ! »
s’étaient écrié Fama et le griot Diamourou qui l’accompagnait. Et aussitôt
elles s’étaient ruées toutes dans les pleurs et lamentations, les trois veuves
et les vieilles assistantes. Fama sans se rassasier avait regardé Mariam,
regardé, elle lui avait semblé s’être parée du deuil comme une courtisée se
pare d’un collier d’or un jour de danse. On pouvait jurer sur Allah, elle
jouait la pleureuse, s’amusait à la lamentée. Rien ne descendait, rien ne
dépassait le bout des cils, le bout des lèvres. Les cheveux non tressés
comme le veut la coutume, en broussailles comme chez une folle,
apportaient beaucoup de malignité à ses yeux brillants de lièvre. Le visage
luisait, la poitrine aussi, et les seins serrés dans le pagne indigo
rebondissaient, ramassés et durs comme chez une petite jeune fille. Les
cuisses et les fesses se répandaient, infinies et ondulantes sous le pagne.
Quel saisissement au toucher !
« Réprimez, réprimez les pleurs ! Tout décès est l’œuvre d’Allah ! s’était
écrié le griot. Les pleurs ne font pas lever les morts. »
Les gémissements baissèrent.
« Diamourou, dis-le bien à ton maître, supplia Mariam d’un ton affecté.
Dis-lui qu’il est notre seul soutien sur cette terre, il est à la fois nos père et
mère. »
Fama avait fixé la jeune femme en train de dire, mais aussitôt avait
baissé la figure, de peur de scandaliser ; elle décochait un sourire
amoureux !
« Tranquillisez-vous toutes ! Fama est un solide soutien », avait renchéri
le griot.
Au retour de la mosquée, chaque matin Diamourou et Fama s’arrêtaient
et saluaient à la porte des veuves. Mariam les attendait. Disons-le, parce que
Allah aime le vrai ! Elle était belle, ensorcelante, exactement la femme née
pour couver le reste des jours d’un homme vieillissant comme Fama. Assise
côte à côte avec Sali-mata, celle-ci ne vaudrait pas une demi-noix de cola.
D’ailleurs Fama ne pensait plus que de rares fois à sa femme de la capitale
et ne lui avait même pas envoyé la moindre lettre de salutation depuis son
arrivée à Togobala. Et puis Mariam était la chose de Fama, partie intégrante
et intéressante de l’héritage.
« Même avec son scandaleux et mauvais caractère, maître, ne laisse pas
sauter de ton filet un frétillant poisson comme Mariam », conseilla le griot à
Fama, et Diamourou poursuivit : « Les très gros défauts de la jeune femme
ont tourmenté les dernières années du décédé. Elle ment comme une
aveugle, comme une édentée, elle vole comme une toto. » Malicieusement,
le griot baissa le ton, regarda autour : « Elle a pour chaque garçon un
accent, un sourire et ne sait pas répondre non aux avances. Et les jeunes
gens du village, les jeunes gens de l’indépendance, éhontés, sont
irrespectueux, tous, même pour les choses sacrées comme les jeunes
femmes des vieux. »
« Non ! il n’y a pas de malheur, il n’y a pas de défaut sans remède. Euh !
Euh ! murmura le féticheur Balla. Rien ne doit détourner un homme sur la
piste de la femme féconde, une femme qui absorbe, conserve et fructifie,
rien ! Et Mariam était une femme ayant un bon ventre, un ventre capable de
porter douze maternités. Balla l’avait vu, avant sa cécité, à la démarche de
la jeune femme. Quant à l’infidélité, euh ! euh ! les femmes propres
devenaient rares dans le Horodougou comme les béliers à testicule unique.
Balla le jurait. Faites enjamber un cheval mourant par une femme n’ayant
couché qu’avec son mari, si elle n’est pas rapide la bête la soulève en se
levant. L’autre jour Balla avait à soigner une jument couchée, il l’a fait
enjamber par trois mariées, mères de plusieurs enfants, la bête s’est
agenouillée à demi et a crevé dans la nuit. N’empêche que l’adultère doit
être réprimé. Balla contraindra les jeunes gens à ne pas tripoter Mariam. Un
efficace fétiche sera adoré et attaché. L’homme qui la grimpera au mieux ne
pourra ni dévulver ni se dégager et restera pris au piège jusqu’à ce que
Balla vienne dire le contre du fétiche ; autrement après l’amour son sexe se réduira jusqu’à disparaître dans le bas-ventre. Et ce sera fini pour lui. Pour
qu’on t’appelle grand coureur il faut en avoir un qui se lève devant. Euh !
Euh ! Euh !… »
Donc, acquise. Mariam sera sa chose. Toutes les nuits Fama pensait,
s’imaginait la tournant, la caressant, l’écartant après la retraite du deuil.
Toutes les nuits, sauf — faut-il le mentionner ? — les deux nuits précédant
le grand palabre : un lundi et un mardi.
Un lundi matin Diamourou l’avait tiré en dehors du cercle des causeurs,
s’était penché pour lui cracher dans l’oreille le secret. Le président du
village et du comité (il s’appelait Babou) et tous les autres membres allaient
interroger Fama, et pas pour rire ou honorer ! Il y aurait du parti unique, du
sous-préfet, de la contre-révolution dans la sauce ; et Diamourou en
oubliait. Ce serait mercredi après la troisième prière que le palabre serait
convoqué. Tout devint officiel, lorsque le griot du comité vint l’annoncer, à
l’heure de l’assise des calebasses de tô, et se lava les mains pour fermer le
cercle des mangeurs.
Du sous-préfet, de la contre-révolution, de la réaction, mais c’était
grandement grave ! Pendant deux nuits Fama tourna et retourna diverses
questions, écrasa poux, punaises et puces. C’était grave et aussi
embarrassant qu’un boubou au col trop large. Avec les Indépendances, le
parti unique, le comité et tous les autres, on avait vanné les Malinkés à leur
coller des vertiges. Ils en avaient plein la gorge et le nez. Mais nul ne le
disait et on ne savait pas comment en sortir. Sur ces grouillement et
résignation, Fama débarqua. Fama présenté comme le dernier Doumbouya,
un courageux, un diseur de vérité que les Toubabs avaient spolié de la
chefferie. Il venait du Sud, rentrait définitivement au village pour être le
président du comité. Ainsi en décidèrent Diamourou et Balla. C’était
normal, tout le Horodougou n’était-il pas sa propriété ? Fama pouvait en
outre dire à tous les présidents et secrétaires généraux que les habitants de
Togobala étaient usés jusqu’à la dernière fibre. Diamourou et Balla avaient
enfumé le village d’autres plus insolentes paroles. Leur maître s’entraînait à
tordre le cou aux Indépendances, au parti unique et à tous les comités. « Il y
avait de la contre-révolution, de l’authentique réaction à Togobala ! »
estimèrent le comité et son président, et ils le crièrent. Le sous-préfet, le
secrétaire général, le gouverneur, le parti unique exultèrent (depuis des mois
il n’y avait plus de réactionnaire à dépister), et dégainèrent, prêts à
décapiter dans le nid l’horrible contre-révolutionnaire. Et même les brigades de vigilance se reconstituèrent, se réorganisèrent pour épier Fama.
C’était une vraie inconfortable et très dangereuse situation.
Mais on était Malinké, et le Malinké ne reste jamais sur une seule rive.
On s’étouffait à lancer les invectives les plus outrageantes contre la
réaction, mais on s’empressait de rechausser les babouches pour arriver
juste à l’heure du repas chez Fama, on s’asseyait autour de la calebasse
commune et entre deux gorgées bien appuyées et pimentées on regrettait les
paroles dites devant les autres, on maudissait le parti unique et les
Indépendances. D’ailleurs à Togobala personne ne tient rigueur à un autre
pour ce qu’il a narré devant les autorités. La colonisation, les commandants,
les réquisitions, les épidémies, les sécheresses, les Indépendances, le parti
unique et la révolution sont exactement des enfants de la même couche, des
étrangers au Horodougou, des sortes de malédictions inventées par le
diable. Et pourquoi, pour ces diableries se diviser, se combattre, casser et
user la fraternité et l’humanisme ? D’autres avaient porté la cravache de la
colonisation pour frapper. Après les Toubabs, ils se sont trouvés face à face
avec leurs victimes. On ne voulait plus recommencer.
Mais alors, pourquoi ? pourquoi chacun préparait-il une confrontation
brutale, une sorte de combat de taureaux ? Pourquoi jetait-on sa pleine
brassée de bois mort sur le feu ? Un mystère malinké, ou l’ennui du long
chômage saisonnier de l’harmattan ? On assemblait les boubous, on
déchaussait les babouches pour s’asseoir dans le palabre de Fama.
Diamourou et Balla déchaînés juraient et vilipendaient « les bâtards du
comité ». Fama allait leur hurler leur vérité, quand même le parti unique
croquerait et avalerait. « Le président du comité : un fils d’esclave. Où a-t-
on vu un fils d’esclave commander ? » Vite on retournait dans le palabre du
comité pour rapporter et écouter le président exposer : « Fama ! Il ne pesait
pas plus lourd qu’un duvet d’anus de poule. Un vaurien, un margouillat, un
vautour, un vidé, un stérile. Un réactionnaire, un contre-révolutionnaire. »
Au nom d’Allah ! Tout Togobala (sauf Balla) tout le long (excepté les
heures de prière) de la longue journée de mardi faisait la navette entre les
deux palabres. C’est pourquoi, les deux nuits de lundi et de mardi, Fama ne
ferma pas les yeux.
Mercredi le soleil arriva au point de la troisième prière. On la courba
ensemble. La moitié des villageois s’étaient joints au palabre de Fama.
Enfin ils arrivèrent : ceux du comité, le griot en tête, Babou et les onze
autres membres du comité avec le délégué du sous-préfet, suivis par l’autre moitié des villageois. Les gens du comité avaient fait le déplacement parce
que Fama asseyait un deuil et à Togobala, depuis que le monde existe, les
choses importantes et sérieuses se palabrent dans la cour des Doumbouya.
Les assis se levèrent, serrèrent les mains des arrivants et en bon musulman
chacun s’enquit des nouvelles de la famille de l’autre. Cela dura le temps de
faire passer par un lépreux un fil dans le chas d’une aiguille. Et les gens se
répandirent sur les nattes étendues autour des cases. Fama, le président
Babou et le délégué du sous-préfet eurent droit à des chaises longues. Les
deux griots, Diamourou et le griot du comité, se tinrent debout au milieu de
l’assemblée.
Les griots d’abord. Ils préfacèrent le palabre, parlèrent de fraternité,
d’humanisme, d’Allah, de la recherche serrée de tous les petits grains de la
vérité et pour rassurer la population en chômage saisonnier craignant d’être
frustrée d’un spectacle de qualité, les griots annoncèrent que le palabre
serait long, deux ou trois nuits s’il le fallait, pour creuser et tirer la vérité
pure et blanche comme une pépite d’or.
Les griots passèrent le palabre à Babou. L’assemblée se mit à bruire. Dès
l’ouverture de la bouche tout le conciliateur, le rusé fils d’esclave se révéla.
Le président du comité avançait dans le dire comme on marche dans un
marais, en tâtant, en promenant des regards interrogatifs, recueillant
quelques approbations avant de lâcher un autre mot. Dans sa bouche, Fama
devint un grand militant (l’intéressé même fut interloqué par l’affirmation).
Le parti était la lutte contre la colonisation et Fama avait défié les Toubabs à
Togobala même (ne l’avait-on pas spolié de la chefferie ?) et dans le Sud
ensuite. Et un flot de flatteries coula.
Tous les yeux suivaient Babou. Visage clair, mais sec et tiré, un nez long
de bec de calao, des yeux perdus sous des cils de chimpanzé, des oreilles
décollées comme des feuilles de sisal — ses adversaires l’appelaient
« grandes oreilles » —, la chéchia rouge, défraîchie, avec une bordure
graisseuse et noire de sueur, le boubou de cotonnade grossière, rapiécé en
cent parties, entre deux proverbes (tout le dire en était truffé) Babou
plongeait ses doigts intrépides dans ses haillons pour maîtriser des poux
trop irrévérencieux.
Oui, d’accord, Fama était sans pareil, sans limite. Oui ! L’humanisme et
la fraternité sont avant tout dans la vie des hommes. Mais après ? Babou
retournait ces deux thèmes et d’autres lieux communs toujours accueillis
avec respect par des Malinkés musulmans. la miséricorde divine, le jugement dernier, la vérité qui est la canne dans le palabre. Mais tout cela
s’amenait après des regards flamboyants, des intonations variées et des
proverbes, s’accompagnait d’autres regards, de mouvements de la tête et
des mains et d’autres proverbes, l’assistance exultait et buvait. Elle n’en
demandait pas plus : le palabre pour le palabre ! Babou, le fils d’esclave,
avait conquis les villageois par la parole.
On passa le palabre à Fama. Il ne se fatigua même pas à prononcer trois
mots ! Un Doumbaya — convenez-en — ne pouvait pas sans se rapetisser
parler longuement au pied d’un comité de fils d’esclaves. Et Dia-mourou
son griot était là ; le griot dans la parole était dans le propre de sa caste,
comme un Doumbouya dans la guerre, un poisson dans l’eau ou un oiseau
dans le ciel. Il accumula les dires sans respirer, sans que jamais un
ressemblât à l’autre.
La quatrième prière arriva trop tôt, mais on la courba très
scrupuleusement, puis la nuit suivit. On se quitta pour se retrouver aussitôt
après la cinquième prière. Chacun vint avec sa couverture, car les nuits de
l’harmattan sont froides et ventées. Les grands feux de bois illuminèrent et
autour le palabre s’organisa jusqu’au premier chant du coq. On se retrouva
dans l’après-midi de jeudi et tout le soir les voix tonnèrent devant un public
amusé et attentif. Fama sommeillait.
Enfin la vérité éclata.
Le délégué étranger, ignorant des coutumes malinké, se répétait, se
redressait et rebondissait, inconciliant, toujours indomptable, comme le
sexe d’un âne enragé. Fama devait — c’était les consignes et il ne voulait
pas en entendre d’autres — s’agenouiller aux pieds du président du comité,
frotter à terre les lèvres et se dédire, jurer sur le Coran ouvert la fidélité au
parti, au comité et à la révolution, jurer sur le Coran ouvert que jamais, tant
dans l’ombre que dans le jour, jamais il n’entretiendrait dans son cœur la
haine, la médisance contre le comité et le parti. Disons vrai : cela était aussi
infaisable que manger les crottes d’un chien.
— Vos propositions, cria Diamourou, ne ressemblent pas à notre accord.
Le délégué ouvrit la bouche de celui qui se surprend sur la queue d’une
vipère. Il ne sut pas qu’au gros du remue-ménage, quand tout déborda des
bras des villageois, les anciens eurent peur. À laisser se continuer, il n’y
aurait plus eu d’humanisme, de fraternité ; plus d’équilibre des forces
invisibles qui sauvent le village, mais la haine entre les familles, la colère
des génies, la malédiction des mânes. Et qui préservera des souffles des mauvaises sécheresses, des sauterelles, des épidémies et des famines ? Il
fallait s’arranger, détourner les malheurs de la division. Les anciens
convoquèrent Babou et Fama, au milieu de la nuit le mardi soir, la veille du
palabre au cimetière devant les mânes des aïeux. Malheur à celui qui
laissera transpirer un bout ! Le conseil secret des anciens palabra, évoqua
les choses anciennes : Fama resterait le chef coutumier, Babou le président
officiel. Et les choses futures aussi : les soleils des Indépendances et du
parti unique passeront comme les soleils de Samory et des Toubabs, alors
que les Babou, les Doumbouya resteront toujours à Togobala. Et on se
réconcilia. « Laissons le grand palabre se développer et se poursuivre, les
villageois l’aimaient et le délégué devait être joué ! » s’étaient-ils dit. Mais
deux jours et deux nuits de palabre suffisaient. Les mots de Diamourou
valaient un rappel, un signal.
Aussitôt après ces mots tous les habitants, exténués, défaits par le long
palabre, les partisans du comité et ceux mêmes du comité, les partisans de
Fama, et Fama, Diamourou et Balla, tous s’agenouillèrent, tous supplièrent.
Le délégué se leva ébahi. Après un silence il accepta que Fama entrât au
comité.
Louange au Tout-Puissant ! Louange aux mânes des aïeux ! Tant que le
mur ne se fend pas, les cancrelats ne s’y mettent pas. Cancrelats des
Indépendances, des partis uniques, de la révolution, vous ne pénétrerez pas,
vous ne diviserez pas, vous ne gâterez pas Togobala ! Jamais ! Grâce aux
sacrifices tués par nos aïeux.
Le contentement du petit oiseau sur la branche au réveil du soleil pénétra
dans Fama. Cette nuit-là il sombra dans le sommeil d’un homme qui s’est
cassé le cou en tombant. Sans ronfler. Puces, poux, punaises et cancrelats se
levèrent et s’acharnèrent sur tout son corps, même sur les oreilles. En vain.
Il ne bougea pas jusqu’au premier chant du coq. La bâtardise n’avait pas
gagné Togobala. Merci ! Merci à tous !
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