Les Soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma · Chapitre 2 sur 11

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Les Soleils des indépendances

2. Sans la senteur de goyave verte

2. Sans la senteur

 

 

de goyave verte

 

Dans la rue, Fama souffla, tempêta, grogna, la colère ne s’éteignit pas

d’une petite braise. Il s’ordonna d’attendre le fils de chien de Bamba pour

persuader tous les dégénérés de bâtards qu’encore sur cette terre vivait un

homme viril et d’honneur, un sur lequel on ne pouvait pas porter

impunément la main.

La rue, une des plus passantes du quartier nègre de la capitale, grouillait.

À droite, du côté de la mer, les nuages poussaient et rapprochaient horizon

et maisons. À gauche les cimes des gratte-ciel du quartier des Blancs

provoquaient d’autres nuages qui s’assemblaient et gonflaient une partie du

ciel. Encore un orage ! Le pont étirait sa jetée sur une lagune latérite de

terres charriées par les pluies de la semaine ; et le soleil, déjà harcelé par les

bouts de nuages de l’ouest, avait cessé de briller sur le quartier nègre pour

se concentrer sur les blancs immeubles de la ville blanche. Damnation !

bâtardise ! le nègre est damnation ! les immeubles, les ponts, les routes de

là-bas, tous bâtis par des doigts nègres, étaient habités et appartenaient à des

Toubabs. Les Indépendances n’y pouvaient rien ! Partout, sous tous les

soleils, sur tous les sols, les Noirs tiennent les pattes ; les Blancs découpent

et bouffent la viande et le gras. N’était-ce pas la damnation que d’ahaner

dans l’ombre pour les autres, creuser comme un pangolin géant des terriers

pour les autres ? Donc, étaient dégoûtants de damnation tous ces Noirs

descendant et montant la rue. Donc, vil de damnation, un damné abject, le

bâtard de Bamba qui avait porté la main sur Fama. Alors pourquoi attendre sur un trottoir un damné ? Quand un dément agite le grelot, toujours danse

un autre dément, jamais un descendant des Doumbouya.

Fama se commanda de continuer et traversa la rue. Un bout de temps

éloignait encore de l’heure de la quatrième prière, le temps de marcher vite

et d’arriver à la mosquée. Il évita deux taxis, tourna à droite, contourna un

carré, déboucha sur le trottoir droit de l’avenue centrale et se mêla à la foule

coulant vers le marché. Là, entre les toits, apparaissaient divers cieux : le

tourmenté par les vents qui arrachaient des nuages pour les jeter sur le soleil

déjà couvert et éteint, le bas épais et indigo montant de la mer et avançant

sur les maisons et les arbres inquiets et tremblotants. L’orage était proche.

Ville sale et gluante de pluies ! pourrie de pluies ! Ah ! nostalgie de la terre

natale de Fama ! Son ciel profond et lointain, son sol aride mais solide, les

jours toujours secs. Oh ! Horodougou ! tu manquais à cette ville et tout ce

qui avait permis à Fama de vivre une enfance heureuse de prince manquait

aussi (le soleil, l’honneur et l’or), quand au lever les esclaves palefreniers

présentaient le cheval rétif pour la cavalcade matinale, quand à la deuxième

prière les griots et les griottes chantaient la pérennité et la puissance des

Doumbouya, et qu’après, les marabouts récitaient et enseignaient le Coran,

la pitié et l’aumône. Qui pouvait s’aviser alors d’apprendre à courir de

sacrifice en sacrifice pour mendier ?

Les souvenirs de l’enfance, du soleil, des jours, des harmattans, des

matins et des odeurs du Horodougou balayèrent l’outrage et noyèrent la

colère. Il fallait être sage. Allah a fabriqué une vie semblable à un tissu à

bandes de diverses couleurs ; bande de la couleur du bonheur et de la joie,

bande de la couleur de la misère et de la maladie, bande de l’outrage et du

déshonneur. D’ailleurs faisons bien le tour des choses : Fama pouvait-il

prétendre avoir eu raison sur tous les bords ? Le cœur n’avait pas été froid

et la langue était allée trop vite. En tout, un fils de chef et un musulman

conserve le cœur froid et demeure patient, car à vouloir tout mener au

galop, on enterre les vivants, et la rapidité de la langue nous jette dans de

mauvais pas d’où l’agilité des pieds ne peut nous retirer.

Maintenant naissaient dans les rues et les feuillages les vents appelant la

pluie. Le coin du ciel où tantôt couraient et s’assemblaient les nuages était

gonflé à crever. De brefs miroitements embrassaient et secouaient. Fama

déboucha sur la place du marché derrière la mosquée des Sénégalais. Le

marché était levé mais persistaient des odeurs malgré le vent. Odeurs de

tous les grands marchés d’Afrique : Dakar, Bamako, Bobo, Bouaké ; tous les grands marchés que Fama avait foulés en grand commerçant. Cette vie

de grand commerçant n’était plus qu’un souvenir parce que tout le négoce

avait fini avec l’embarquement des colonisateurs. Et des remords ! Fama

bouillait de remords pour avoir tant combattu et détesté les Français un peu

comme la petite herbe qui a grogné parce que le fromager absorbait tout le

soleil ; le fromager abattu, elle a reçu tout son soleil mais aussi le grand

vent qui l’a cassée. Surtout, qu’on n’aille pas toiser Fama comme un

colonialiste ! Car il avait vu la colonisation, connu les commandants

français qui étaient beaucoup de choses, beaucoup de peines : travaux

forcés, chantiers de coupe de bois, routes, ponts, l’impôt et les impôts, et

quatre-vingts autres réquisitions que tout conquérant peut mener, sans

oublier la cravache du garde-cercle et du représentant et d’autres tortures.

Mais l’important pour le Malinké est la liberté du négoce. Et les Français

étaient aussi et surtout la liberté du négoce qui fait le grand Dioula, le

Malinké prospère. Le négoce et la guerre, c’est avec ou sur les deux que la

race malinké comme un homme entendait, marchait, voyait, respirait, les

deux étaient à la fois ses deux pieds, ses deux yeux, ses oreilles et ses reins.

La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les

Indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l’espèce

malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et

aveugles… et stériles.

C’est pourquoi, à tremper dans la sauce salée à son goût, Fama aurait

choisi la colonisation et cela malgré que les Français l’aient spolié, mais

avec la bénédiction de celui qui… Parlons-en rapidement plutôt. Son père

mort, le légitime Fama aurait dû succéder comme chef de tout le

Horodougou. Mais il buta sur intrigues, déshonneurs, maraboutages et

mensonges. Parce que d’abord un garçonnet, un petit garnement européen

d’administrateur, toujours en courte culotte sale, remuant et impoli comme

la barbiche d’un bouc, commandait le Horodougou. Évidemment Fama ne

pouvait pas le respecter ; ses oreilles en ont rougi et le commandant préféra,

vous savez qui ? Le cousin Lacina, un cousin lointain qui pour réussir

marabouta, tua sacrifices sur sacrifices, intrigua, mentit et se rabaissa à un

tel point que… Mais l’homme se presse, sinon la volonté et la justice

divines arrivent toujours tôt ou tard. Savez-vous ce qui advint ? Les

Indépendances et le parti unique ont destitué, honni et réduit le cousin

Lacina à quelque chose qui ne vaut pas plus que les chiures d’un

charognard.

Après le marché, l’avenue centrale conduisait au cimetière et au-delà à la

lagune qui apparaissait au bout chargée de pluies compactes. Cette avenue

centrale, Fama la connaissait comme le corps de sa femme Sali-mata ; cette

avenue parlait et du négoce et de l’agitation anticolonialiste.

Mais au fond, qui se rappelait encore parmi les nantis les peines de

Fama ? Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage

lointain et dès les premiers vents Fama s’était débarrassé de tout : négoces,

amitiés, femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la colère à injurier

la France, le père, la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de

domination et une spoliation. Cette période d’agitation a été appelée les

soleils de la politique. Comme une nuée de sauterelles les Indépendances

tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait

comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats,

ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec

laquelle on a fini de se torcher, les Indépendances une fois acquises, Fama

fut oublié et jeté aux mouches. Passaient encore les postes de ministres, de

députés, d’ambassadeurs, pour lesquels lire et écrire n’est pas aussi futile

que des bagues pour un lépreux. On avait pour ceux-là des prétextes de

l’écarter, Fama demeurant analphabète comme la queue d’un âne. Mais

quand l’Afrique découvrit d’abord le parti unique (le parti unique, le savez-

vous ? ressemble à une société de sorcières, les grandes initiées dévorent les

enfants des autres), puis les coopératives qui cassèrent le commerce, il y

avait quatre-vingts occasions de contenter et de dédommager Fama qui

voulait être secrétaire général d’une sous-section du parti ou directeur d’une

coopérative. Que n’a-t-il pas fait pour être coopté ? Prier Allah nuit et jour,

tuer des sacrifices de toutes sortes, même un chat noir dans un puits ; et ça

se justifiait ! Les deux plus viandés et gras morceaux des Indépendances

sont sûrement le secrétariat général et la direction d’une coopérative… Le

secrétaire général et le directeur, tant qu’ils savent dire les louanges du

président, du chef unique et de son parti, le parti unique, peuvent bien

engouffrer tout l’argent du monde sans qu’un seul œil ose ciller dans toute

l’Afrique.

Mais alors, qu’apportèrent les Indépendances à Fama ? Rien que la carte

d’identité nationale et celle du parti unique. Elles sont les morceaux du

pauvre dans le partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair du

taureau. Il peut tirer dessus avec les canines d’un molosse affamé, rien à en

tirer, rien à sucer, c’est du nerf, ça ne se mâche pas. Alors comme il ne peut pas repartir à la terre parce que trop âgé (le sol du Horo-dougou est dur et

ne se laisse tourner que par des bras solides et des reins souples), il ne lui

reste qu’à attendre la poignée de riz de la providence d’Allah en priant le

Bienfaiteur miséricordieux, parce que tant qu’Allah résidera dans le

firmament, même tous conjurés, tous les fils d’esclaves, le parti unique, le

chef unique, jamais ils ne réussiront à faire crever Fama de faim.

 

La pluie avait monté l’avenue jusqu’au cimetière, mais là, soufflée par le

vent, elle avait reculé et hésitait à nouveau, mais déjà des éclaircies

brillaient sur la lagune et le cimetière se dégageait. Le cimetière de la ville

nègre était comme le quartier noir : pas assez de places ; les enterrés avaient

un an pour pourrir et se reposer ; au-delà on les exhumait. Une vie de

bâtardise pour quelques mois de repos, disons que c’est un peu court ! Fama

passa deux boutiques de Syriens à droite, une troisième à gauche, mais avec

un petit sourire narquois contourna celle d’Abdjaoudi. Ce bâtard

d’Abdjaoudi, quand sombra le négoce, ne trouva pas mieux que de

s’installer usurier. Fama lui fit lécher comme à un âne du sel gemme, et

s’endetta jusqu’à la gorge et même au-dessus de la tête tant que le Syrien lui

fit confiance. Et quand la confiance s’ébranla, il l’exhorta à prier Allah afin

que lui Fama arrive à s’acquitter, car par ces durs soleils des Indépendances,

travailler honnêtement et faire de l’argent tient du miracle, et le miracle

appartient à Allah seul qui par ailleurs distingue le bien du mal.

Fama tourna à gauche ; la mosquée des Dioulas était là. Les bas-côtés

grouillaient de mendiants, estropiés, aveugles que la famine avait chassés

de la brousse. Des mains tremblantes se tendaient mais les chants nasillards,

les moignons, les yeux puants, les oreilles et nez coupés, sans parler des

odeurs particulières, refroidissaient le cœur de Fama. Il les écarta comme on

fraie son chemin dans la brousse, sauta des tronçons et pénétra dans la

mosquée, tout envahi par la grandeur divine. La paix et l’assurance

l’arrosèrent. D’un pas souple et royal il marcha jusqu’à l’escalier, monta

dans le minaret, au sommet s’arrêta et cria de toute sa force, de toute sa

gorge l’appel à la prière. Il cria plusieurs fois ; la journée avait été

favorable, il avait quelque chose en poche et à ses pieds des fourmis de

malheureux, et en pensant, un subit contentement le souleva, et sur la pointe

des pieds il se dressa pour crier plus haut, plus fort, pour voir plus loin.

Du côté de la lagune, le quartier nègre ondulait des toits de tôle grisâtres

et lépreux sous un ciel malpropre, gluant. Vers la mer, la pluie grondante

soufflée par le vent revenait, réattaquait au pas de course d’un troupeau de

buffles. Les premières gouttes mitraillèrent et se cassèrent sur le minaret.

Fama redescendit dans la mosquée. Un vent fou frappa le mur, s’engouffra

par les fenêtres et les hublots en sifflant rageusement. Les mendiants

entassés dans l’encoignure s’épouvantèrent et miaulèrent d’une façon impie

et maléfique qui provoqua la foudre. Le tonnerre cassa le ciel, enflamma

l’univers et ébranla la terre et la mosquée. Dès lors, le ciel, comme si on

l’en avait empêché depuis des mois, se déchargea, déversa des torrents qui

noyèrent les rues sans égouts. Sans égouts, parce que les Indépendances ici

aussi ont trahi, elles n’ont pas creusé les égouts promis et elles ne le feront

jamais ; des lacs d’eau continueront de croupir comme toujours et les

nègres colonisés ou indépendants y pataugeront tant qu’Allah ne décollera

pas la damnation qui pousse aux fesses du nègre. Bâtards de fils de chien !

Pardon ! Allah le miséricordieux pardonne d’aussi malséantes injures

échappées à Fama dans la mosquée !

Fama se ressaisit et se boucha les oreilles au vacarme, orages et torrents,

et l’esprit aux excitations des bâtardises et damnations nègres et se livra

tout entier à la prière. Par quatre fois il se courba, s’agenouilla, cogna le sol

du front, se releva, s’assit, croisa les pieds.

La prière comportait deux tranches comme une noix de cola : la

première, implorant le paradis, se récitait dans le parler béni d’Allah :

l’arabe. La seconde se disait tout entier en malinké à cause de son caractère

tout matériel : clamer sa reconnaissance pour la subsistance, la santé, pour

l’éloignement des malchances et malédictions noircissant le nègre sous les

soleils des Indépendances, prier pour chasser de l’esprit et du cœur les

soucis et tentations et les remplir de la paix aujourd’hui, demain et toujours.

La santé et la nourriture, Fama les possédait (louange à Allah !) mais le

cœur et l’esprit s’étiolaient parce que sevrés de la profonde paix et cela

principalement à cause de sa femme Salimata. Salimata ! Il claqua la

langue. Salimata, une femme sans limite dans la bonté du cœur, les

douceurs des nuits et des caresses, une vraie tourterelle ; fesses rondes et

basses, dos, seins, hanches et bas-ventre lisses et infinis sous les doigts, et

toujours une senteur de goyave verte. Allah pardonne Fama de s’être trop

emporté par l’évocation des douceurs de Salimata ; mais tout cela pour

rappeler que la tranquillité et la paix fuiront toujours le cœur et l’esprit de Fama tant que Salimata séchera de la stérilité, tant que l’enfant ne germera

pas. Allah ! fais, fais donc que Salimata se féconde !… Dehors la pluie

continuait de se déverser, les éclairs de scintiller et là-dedans les mendiants

de se serrer et jurer.

Pourquoi Salimata demeurait-elle toujours stérile ? Quelle malédiction la

talonnait-elle ? Pourtant, Fama pouvait en témoigner, elle priait proprement,

se conduisait en tout et partout en pleine musulmane, jeûnait trente jours,

faisait l’aumône et les quatre prières journalières. Et que n’a-t-elle pas

éprouvé ! Le sorcier, le marabout, les sacrifices et les médicaments, tout et

tout. Le ventre restait sec comme du granit, on pouvait y pénétrer aussi

profondément qu’on pouvait, même creuser, encore tournoyer et fouiller

avec le plus long, le plus solide pic pour y déposer une poignée de grains

sélectionnés : on noyait tout dans un grand fleuve. Rien n’en sortira.

L’infécond, sauf les grâce et pitié et miséricorde divines, ne se fructifie

jamais.

Un éclair jaune illumina la pluie et la mosquée. Les mendiants

proférèrent des jurons et des appels affolés et se cramponnèrent comme des

petits singes aux murs. Ils eurent raison. Un fracas d’enfer dégringola du

ciel, balança toute la terre. Fama, pétrifié, coupa la prière, cria : « Allah, aie

pitié de nous ! » et se couvrit la tête des deux mains. Le tonnerre s’affaiblit,

s’éloigna et mourut dans le lointain. Fama souffla un gros « bissimilai » et

dut reprendre la prière par les premiers mots. Les mendiants se ranimèrent.

Sans répit et très tard la pluie tomba. Reclus dans la demeure d’Allah, Fama

le pria plusieurs fois et avec force, le sollicita avec insistance. La nuit sortit

de la terre et épaissit la pluie ; on alluma. Avènement d’une nuit, et avec la

nuit les prières de Fama remontèrent à Salimata.

L’intérieur de Fama battait trouble. Qui pouvait le rassurer sur la pureté

musulmane des gestes de Salimata ? Trépidations et convulsions, fumées et

gris-gris, toutes ces pratiques exécutées chaque soir afin que le ventre se

fécondât !

Elle priait les sourates pieuses et longues du marabout qui solliciterait

que toutes ses selles soient d’or. Finissait-elle ? Avec fièvre elle déballait

gris-gris, canaris, gourdes, feuilles, ingurgitait des décoctions sûrement

amères puisque le visage se hérissait de grimaces repoussantes, brûlait des

feuilles, la case s’enfumait d’odeurs dégoûtantes (Fama plongeait le nez

dans la couverture), elle se plantait sur les flammes, les fumées montaient

dans le pagne et pénétraient évidemment jusqu’à l’innommable dans une mosquée, disons le petit pot à poivre, à sel, à piment, à miel, et en chassait

(ce que Fama leur reprochait le plus) la senteur tant enivrante de goyave.

Toujours fiévreusement, Salimata plongeait deux doigts dans une gourde,

enduisait seins, genoux et dessous de pagne, recherchait et attrapait quatre

gris-gris, les accrochait aux quatre pieux du lit, et la danse partait…

D’abord elle rythmait, battait, damait ; le sol s’ébranlait, elle sautillait, se

dégageait, battait des mains et chantait des versets mi-malinké, mi-arabe ;

puis les membres tremblaient, tout le corps ensuite, bégaiements et soupirs

interrompaient les chants, et demi-inconsciente elle s’effondrait dans la

natte comme une touffe de lianes au support arraché. Un moment, le temps

de fouetter les pieds et de hurler comme un démon, elle se redressait.

Essoufflée, en nage, en fumée et délirante elle bondissait et s’agrippait à

Fama. Sur-le-champ, même rompu, cassé, bâillant et sommeillant, même

flasque et froid dans tout le bas-ventre, même convaincu de la futilité des

choses avec une stérile, Fama devait jouer à l’empressé et consommer du

Salimata chaud, gluant et dépouillé de l’entraînante senteur de goyave

verte. Sinon, sinon les orageuses et inquiétantes fougues de Salimata ! Elle

s’enrageait, déchirait, griffait et hurlait : « Le stérile, le cassé, l’impuissant,

c’est toi ! » et pleurait toute la nuit et même le matin. Pourtant, Allah et son

prophète, vous le savez, vous nous avez fabriqués ainsi, aucune drogue,

aucune prière ne peut ragaillardir un vidé comme Fama, au point de

l’exciter tous les soirs comme un jeune pubère…

Blasphème ! gros péché ! Fama, ne te voyais-tu pas en train de pécher

dans la demeure d’Allah ? C’était tomber dans le grand sacrilège que de

remplir tes cœur et esprit des pensées de Salimata alors que tu étais dans

une peau de prière au sein d’une mosquée. Fama tressaillit en mesurant

l’énormité de la faute. Il se mit à se repentir pour se réconcilier avec Allah.

Fama avait exagéré. Un demi-mot aurait suffi pour sortir toutes les

turpitudes de Salimata ; les détailler n’était pas seulement profanateur, mais

aussi superflu et indécent que de descendre pantalon et caleçon pour

exhiber un furoncle quand on vous a seulement demandé pourquoi vous

boitez. Allah le miséricordieux ! et Mahomet son prophète ! clémence !

encore clémence ! Fama devait prier pour détourner, écarter une vie

semblable à une journée à l’après-midi pluvieux. Une vie qui se mourait, se

consumait dans la pauvreté, la stérilité, l’Indépendance et le parti unique !

Cette vie-là n’était-elle pas un soleil éteint et assombri dans le haut de sa

course ? La nuit, avec de fines pluies, continua à ronronner.

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