Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 8 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 7

 

 

L'année qui suivit, l'année de ma quatrième, l'année de mes 13 ans, marqua le début d'une nouvelle période. Bien sûr, j'étais toujours plutôt solitaire. Mais je commençais à avoir des copains. Bien sûr, je déclarais toujours ne pas aimer le sport. Mais je me souviens d'une fois, alors que nous habitions à cinq bons kilomètres du collège, où je suis rentré en courant chez moi sans m'arrêter, et où j'ai ressenti cette joie de l'effort accompli, de ce combat contre soi-même, à coup de volonté. Cette année-là marqua le début de mon intégration.

Il était temps.

Je commençais alors à prendre conscience que ce que j'avais été, ce que j'étais, ce que j'étais en train de devenir n'était pas une fatalité. Que j'étais capable, moi aussi, d'avoir des copains. Que j'étais capable de ressembler à l'homme idéal que j'idolâtrais toujours. Dans un premier temps, il n'était pas question de l'égaler. Non ! Mais déjà de s'en approcher. D'admettre que je pouvais me comparer à lui, que je pouvais progresser. Du statut d'esclave, je passais au statut de disciple. Cela représentait beaucoup. Beaucoup.

Le collège organisait pour l'ensemble des classes de quatrième un camp de fin d'année obligatoire d'une semaine en Ardèche. On nous informa que cela se passerait dans un petit camping où nous coucherions par tente de quatre et que, la journée, des tas d'activités sportives étaient prévues. Je retins essentiellement trois choses : sportif, tente de quatre, obligatoire. Ces trois éléments étaient en contradiction flagrante avec l'image que je tenais encore à défendre : je n'aime pas le sport, je n'aime pas les groupes, je déteste que l'on m'oblige à quoi que ce soit. Je ne voulais pas y aller.

Mes parents eurent la sagesse de ne pas céder. Finalement, quelques jours avant le départ, je m'entrainais à monter la tente sur la pelouse de la résidence, je préparais fébrilement mon sac à dos et me renseignais sur la météo. Je ne sais pas ce j'aurais fait si mes parents avaient finalement décidé de me signer une dispense...

Après quelques heures de car, nous arrivâmes dans un petit camping, au bord d'une rivière tranquille. Les moniteurs étaient nos propres profs ! Cela faisait bizarre de voir ma prof de math, d'habitude austère et sévère, en bermuda et t-shirt en train de planter des piquets de tente. Notre prof de physique, par contre, était beaucoup plus à son aise. Il s'appelait M. Peyret je crois. Il s'agissait d'un homme d'une quarantaine d'années, joufflu, aux yeux bleus et rieurs qui ressortaient comme de petites flammes au-dessus d'une barbe grise bouclée. Je le revois encore, courant sous les étoiles, poursuivi par notre prof d'anglais qu'il venait de pousser habillé dans la rivière.

Ce fut une semaine extraordinaire ! Nous eûmes droit à une balade en vélo sous un soleil torride, à une randonnée de deux jours où nous avons dormi à la belle étoile, à une journée d'escalade, à l'exploration d'une grotte où notre prof de physique nous fit croire que nous étions perdus et qu'il fallait retrouver la sortie, et à une course d'orientation d'une journée pendant laquelle je tentais de me persuader que j'étais réellement perdu et qu'il fallait que j'économise l'eau et les vivres : je terminais deuxième avec une gourde à moitié pleine. Je crois que c'est là-bas que j'ai commencé à aimer vraiment le sport.

Pour beaucoup, cette semaine fut aussi la semaine de la première fille que l'on tient dans ses bras, la semaine des premiers baisers et des premières caresses. Quelques uns sont même allés plus loin, mais sûrement beaucoup moins qu'il n'y en avait pour s'en vanter. Quant à moi, je n'en ressentais pas le besoin. Je n'étais pas attiré par les filles : je n'aimais pas leur coté "jouer à la poupée", leur mièvreries et leurs mignardises, l'importance démesurée qu'elles accordent à leur toilette, au maquillage, aux bijoux, aux futilités, leur voix aiguë, leur peur des araignées et leur fragilité. Une fille représentait pour moi tout ce que je détestais, ce à quoi je ne voulais surtout pas ressembler.

Je n'étais pas attiré par les garçons non plus. Du moins pas physiquement. Par contre, j'admirais leur détermination, leur manie de défier ouvertement tout ce qui se présente, par simple plaisir du défi, leurs rêves de cosmonautes, d'étoiles lointaines, de terres vierges à conquérir. J'étais comme eux. Je me sentais comme eux. J'étais un garçon. Peut-être même plus qu'eux, en ce sens que ne ressentant aucune admiration ni attirance pour la féminité, rien ne tempérait mes attitudes et mes envies typiquement masculines : le goût du défi que j'exprimais à travers un esprit de contradiction systématique, la volonté d'être plus fort que les autres, un esprit cartésien, le désir naïf de tout savoir, de tout comprendre...

Rien ne tempérait ces envies, à part mes désirs de soumission. A part ces pulsions de soumission nées d'un sentiment d'infériorité que j'avais moi-même aidé à construire par un artifice lui aussi masculin : ne pouvant accepter une humiliation que je méritais, j'avais décidé de défier le monde entier en remettant en cause les règles mêmes qui m'avaient condamné à cette humiliation. Puisque j'avais perdu au foot, le foot devait être relégué à la plus stupide des occupations. Puisque les autres me rejetaient, je les rejetterai davantage. Alors que, comme tout le monde, je voulais leur ressembler.

Cette logique incohérente, ce paradoxe implacable, commençaient à être sérieusement ébranlés à la fin de cette semaine de juin passée sous le soleil de l'Ardèche.

 

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