Lettre à Hervé
Chapitre 11
Ouf ! J'ai cru qu'on n'y arriverait jamais. Tu vois Hervé, on avance. Je sais c'est long, beaucoup plus long que ce que je m'imaginais quand j'ai commencé à écrire cette lettre, mais on avance. Le Michel, là, qui vient d'apparaître dans cette histoire, c'est le même que celui du cahier. Je dis ça pour te rassurer, que tu mesures un peu les progrès de la narration.
En fait, je dis ça surtout pour me rassurer, moi. Parce que pour toi, c'est facile : t'as un beau paquet de feuilles devant toi, tu peux les compter : « Bon là, j'en suis à la nième page, il en reste encore tant, ça avance... Il me fait un peu chier avec son roman-feuilleton, mais ça se tire... ». Alors que moi, là maintenant, je ne sais pas du tout combien de pages il me reste... Alors ça me rassure un peu de voir, qu'enfin, Michel est là.
Là-dessus arrivèrent les grandes vacances. Je ne me souviens absolument pas de ce que j'ai fait cet été là. Mais je me rappelle parfaitement ma rentrée en première.
Nous eûmes droit au petit discours de Bédol, bien sûr. Puis le directeur des études des premières commença à énumérer pour chaque classe la liste des élèves. Pendant l'énumération des noms de la première S3, je sursautais brusquement en entendant "Altier Michel". Les noms étaient triés par ordre alphabétique, comme dans toute administration qui se respecte. Plus on avançait dans l'alphabet, plus mon cœur accélérait... Quand mon nom fut finalement prononcé, une secousse me prit. Cela ressemblait à ce que j'avais ressenti une fois, après avoir laissé tomber mon portefeuille, avec tous mes papiers, dans un cinéma. Je retournais dans la salle deux jours plus tard, mon cœur accélérait alors que je me rapprochais de la rangée que j'avais occupé, que je me rapprochais du siège... Et là, sans y croire, par terre, il était là, et personne n'y avait touché.
La secousse que j'ai ressentie ce jour de rentrée de première fut bien plus forte. J'étais dans la même classe que Michel.
A partir de ce jour-là commença un petit jeu tragi-comique. Je ne connaissais pas Michel. Il ne me connaissait pas. Je voulais devenir son ami. J'employais toutes les méthodes possibles pour me rapprocher de lui, en faisant en sorte que cela ait l'air naturel. Je ne voyais pas ça comme des "méthodes" car ce n'était pas réfléchi, ni vraiment préparé.
Déjà, j'essayais de me retrouver à coté de lui en cours. J'y parvins seulement en anglais. Je tentais, plutôt que de l'approcher lui directement, de plaire à ses copains. C'est comme ça que j'ai connu Yves Deschamps, qui était aussi dans notre classe, et Jean-Louis Chouki, deux copains avec qui il jouait au foot dans la cour, entre midi et deux.
Moi, je jouais à fond la carte qui avait déjà fait mon succès en troisième : se vanter de ne rien foutre, déconner juste ce qu'il faut en cours et obtenir malgré tout de bons résultats. Cela marchait pas mal.
Michel, quant à lui, se demandait - les profs aussi d'ailleurs - ce qu'il était venu faire dans une première scientifique. Si l'on additionnait sa moyenne de math à celle de physique, en imaginant qu'il était noté sur 10, cela en faisait un élève moyen. D'ordinaire, je n'aimais pas que l'on me pompe dessus en interro. Avec Michel, il en allait bien sûr autrement. En quelques mois, je parvins à faire partie de ses copains.
Mais cela ne suffisait pas. Il fallait frapper plus fort. J'avais 16 ans. Je décidais de passer mon permis moto. Les seuls deux-roues que je maîtrisais alors à peu près étaient les vélos. Je n'étais jamais monté sur une mob et encore moins sur une moto.
Mon premier cours fut mémorable. On me mit d'office sur une machine pétaradante, on m'expliqua en trois phrases qu'il fallait que j'embraye, là avec la main gauche, non ce n'est pas un frein, que je passe la première en appuyant une fois sur un levier avec le pied gauche - ah on change de vitesse avec le pied ? - et que je relâche doucement la main gauche en accélérant. Bon. Je fus un peu brutal. La moto partit d'un coup, sans prévenir. Je me cramponnais au guidon et n'osais pas m'arrêter, trop content de ne pas avoir calé. Je n'osais pas non plus changer de vitesse. Je bouclais le petit circuit d'un kilomètre en première, le moteur hurlant. J'aurais volontiers continué si un moniteur ne m'avait pas engueulé en me criant de passer en seconde. Après plusieurs mois de cours assez laborieux, après avoir décroché la théorie les doigts dans le nez mais échoué deux fois à la pratique, je finissais par décrocher mon papier rose, en mai 1985.
Dans la semaine qui suivit je décidai mon père, plus facilement que pour l'ordinateur, à m'acheter une 80cm3, un trail Yamaha.
Michel, lui, venait de revendre sa 80cm3 Peugeot et, comme il venait d'avoir 17 ans, acheta d'occasion une 125 routière, carénée, vieille d'une dizaine d'années, et peinte de telle sorte que l'on eut dit une de ces motos issue d'un vieux manège de foire, tournant au rythme d'une ronde enfantine.
C'était un bicylindre, mais du temps où je l'ai connue, il était rare que les deux cylindres fonctionnent en même temps. La plupart du temps, l'un des deux était arrêté, reprenant son souffle.
Mais c'était la moto de Michel. Elle était digne de respect et de toutes les vénérations, comme tout ce qui l'entourait.
Du jour où j'ai eu une moto, mes rapports avec le monde en général et Michel en particulier changèrent. D'une manière générale, j'y gagnais bien sûr en liberté. Je pouvais aller n'importe où, quand je voulais, sans tenir compte des horaires de ces bêtes bus. Je pouvais aller à Lyon, à Grenoble, à Paris, en Chine, même, si je voulais : il suffisait de suivre la route, n'importe laquelle, loin, puis encore plus loin. Souvent je prenais la moto et j'enchainais les routes au hasard, une fois à gauche, une fois à droite, pour le plaisir de rouler. Lorsque je ne savais plus où j'étais, je continuais encore un peu, pour prolonger la délicieuse sensation d'être perdu, puis je faisais demi-tour. Je n'allais jamais bien loin.
J'utilisais cette liberté nouvelle pour m'enchaîner encore un peu plus à Michel. Ainsi, il arrivait souvent qu'un "hasard" bien organisé fit que je passe juste devant chez lui, le matin, alors que sa moto était en panne - ce qui était relativement fréquent. Je l'accompagnais alors au lycée, ou plutôt, il m'accompagnait alors au lycée, car la plupart du temps, je le laissais conduire. J'allais quelquefois aussi le voir jouer au rugby. Il parait qu'il jouait bien. Il aurait pu tout aussi bien être nul, pour moi c'était pareil. Je ne comprenais alors pas grand chose à ce jeu et, par définition, c'était forcément un dieu.
Nous allions aussi souvent faire du cross ensemble dans une quelconque carrière ou dans les chemins du col de la Luère, dans les monts du lyonnais. Nous partions à deux sur ma 80 et pendant des heures, on tournait jusqu'à ce qu'à force de gamelles - dont j'étais le plus souvent le triste responsable -nous cassions un clignotant, une poignée de frein ou d'embrayage.
Alors nous rentrions, penauds, égratignés et heureux.
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