Lettre à Hervé
Chapitre 6
Ce fut aussi l'année où débuta une nouvelle passion. Après les timbres, les montages électro-bidouillés, vagues assemblages de fils, de résistances, de potentiomètres et d'ampoules, qui ne ressemblaient à rien, ne servaient à rien, et qui envahissaient ma chambre, vint ma passion pour les ordinateurs.
Des ordinateurs, à l'époque, on en voyait uniquement dans les séries américaines. C'étaient de grandes armoires exubérantes, bardées de lumières qui clignotaient, de câbles, d'interrupteurs, de boutons poussoirs, autour desquelles s'affairait toujours une indispensable armée d'hommes en blouses blanches, se concertant d'un air inquiet, vérifiant si les lumières clignotaient bien comme il faut, gardiens d'une puissance mystérieuse qui avait tous les pouvoirs et pouvait s'emballer à chaque instant.
C'était l'époque où je regardais à la télé "L'homme qui valait 3 milliards", surhomme bionique, dont le vrai pouvoir fut de parvenir à ce que tous les gamins de l'époque, au moins une fois, tentèrent de courir au ralenti tout cherchant à imiter un bruit métallique avec la bouche. Le colonel Steve Austin et "L'homme de l'Atlandide" furent les héros de mon adolescence. Dans ces deux séries, ne manquaient pas d'apparaître régulièrement ces grandes armoires mystérieuses aux lumières clignotantes... Ces armoires me fascinaient au moins autant que les ondulations sous-marines de l'acteur qui jouait l'homme de l'Atlantide...
Mon obsession pour les ordinateurs débuta réellement à l'occasion d'une visite fortuite dans les bureaux de Digital Research (fabriquant d'ordinateurs aujourd'hui disparu) où travaillait un ami de mon père, Alain. Ils devaient discuter boulot, ou je ne sais quoi.
Pour me faire tenir tranquille, Alain m'installa devant une console et y lança une des toutes premières versions de Space Invaders. Je regardais l'écran, fasciné.
Au bout d'une heure, je retournais voir Alain et je lui demandais : "Dis, tu peux pas m'apprendre comment ça marche ?". Nous retournâmes vers la console, il tapa quelques mystérieuses commandes au clavier, et pendant une heure m'enseigna les rudiments de la programmation en Basic. Je me souviens encore du programme de trois lignes que nous avons écrit ensemble ce jour-là (enfin, surtout lui...). Je me souviens de la saveur mystérieuse du 10 INPUT 'Entrez le rayon du cercle :';rayon ,l'émerveillement devant le 20 result= rayon^2*PI , et le couronnement final : 30 PRINT 'Surface : ';result . Ces trois lignes calculaient la surface d'un cercle à partir de son rayon ! C'était extraordinaire !
Je crois que, sur le moment, l'idée d'apprendre à programmer à un gamin de 12 ans amusa Alain. Quelques jours plus tard, je pense qu'il le regretta. J'allais le voir chez lui tous les soirs pour savoir quand je pourrais retourner à son bureau. Il me répondait de préparer des programmes par écrit, "parce qu'il n'avait pas beaucoup de temps en ce moment". Je revenais alors bientôt à la charge avec un cahier rempli de programmes qui calculaient la surface d'un carré, d'un rectangle, d'un parallélogramme, et de toutes les figures que je connaissais, et d'autres, que j'inventais. Il parvint à me faire patienter encore un moment en me rapportant du bureau un épais manuel : "Programmer en Basic". Je retournais lui poser des questions sur les boucles FOR-NEXT, les GOSUB-RETURN... Oui, probablement, il regretta.
Malgré toute la pression qu'est capable d'exercer un gamin, je ne pus retourner qu'une ou deux fois chez Digital. Mais je m'abonnais à l'Ordinateur Individuel et rêvait devant les docs de machines monstrueuses. Tant et si bien que je réussis à convaincre mon père de demander à un autre de ses amis, qui travaillait lui chez IBM, de m'autoriser à venir pianoter le mercredi après-midi dans leurs bureaux. Lui aussi tomba dans le piège. C'est ainsi que dès que je disposais d'un heure de libre, je courais là-bas, où l'on m'installait devant un "petit" ordinateur autonome, où je ne risquais pas, pensait-on, de faire des bêtises. Je programmais alors toutes sortes de jeux : black jack, courses de voiture, un pendu, un test d'alunissage...
Petit à petit, je gagnais la confiance des indigènes, et bientôt, l'on m'autorisa à accéder à un terminal d'IBM 34, une machine beaucoup plus puissante, qui occupait quasiment une pièce entière, et sur laquelle étaient connectés des dizaines de programmeurs d'IBM.
Erreur fatale...
Quelques mois plus tard, j'étais parvenu à trouver le mot de passe système qui permettait d'avoir tous les droits sur la machine. Je m'en souviens encore : le nom d'utilisateur était W0000000 et le mot de passe KROU. Je pense qu'ils ont du le changer depuis. C'est alors qu'il me vint l'idée farfelue de protéger mes fichiers des regards indiscrets des autres utilisateurs. Il était hors de question que n'importe qui puisse venir fouiller dans mes programmes de jeux. Je n'ai pas bien compris tout ce qui s'est passé alors. Bien involontairement, j'avais effacé le fichier des utilisateurs de la machine : plus personne ne pouvait se connecter ! Je m'éclipsais discrètement, la boule au ventre, tandis qu'un peu partout dans les bureaux commençait à résonner le bip strident qui accompagnait le message "UTILISATEUR INCONNU".
Lorsque je revins, trois semaines plus tard, je fus rapidement intercepté. On me conduisit dans un bureau capitonné où je n'en menais pas large. Un monsieur en costume-cravate m'expliqua gentiment qu'il n'était sûr de rien, qu'ils avaient fait venir un ingénieur de Paris qui avait du réinstaller le système d'exploitation, que ça avait pris trois jours, que si c'était moi qui était responsable de tout ça, il espérait que je ne l'avais pas fait exprès, mais qu'il ne pouvait plus prendre de risques, que tout ça coûtait beaucoup de sous et qu'il valait mieux que je ne revienne jamais dans le coin. Bon, ben, d'accord... Au revoir monsieur... Après cette aventure, je n'ai plus vu de clavier d'ordinateur pendant un certain temps.
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