Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 9 sur 15

Pages du PDF

Lettre à Hervé

Chapitre 8

 

Il est possible que la lecture m'ait aidé à sortir de cette bêtise infernale. Je ne lisais pas beaucoup, seulement les livres que l'on nous donnait à l'école. Mais je me souviens de deux livres qui m'ont vraiment marqué : L'enfant et la rivière, d'Henri Bosco, et Ravage de René Barjavel. Le premier, on nous l'avait donné à lire en sixième. Ravage, je ne sais plus en quelle classe je l'ai lu, mais j'aime bien croire que c'était pendant ma classe de troisième. Nous avions alors comme professeur de français Mlle Denis et je retrouvais M. Peyret comme prof de physique. Ces deux-là furent sûrement, avec un instit de CM1 qui nous jouait de la guitare et nous faisait écouter du Pink Floyd, mes préférés de toute ma carrière d'élève. J'aime donc croire que ce fut Mlle Denis qui me fit connaître un de mes auteurs préférés : Barjavel. C'est lui qui me fit découvrir mon goût pour les histoires de fin du monde qui finissent bien, et aussi une certaine forme d'amour pour l'humanité, pour ses faiblesses, ses peurs, sa bêtise, sa force et sa beauté.

A cette époque, je tremblais pour l'avenir de notre planète. J'en faisais des cauchemars, emplis de bombes thermonucléaires et d'armes biologiques. Je décidais même de créer un journal qui devait s'appeler " SOS TERRE ", et dont le premier numéro fut tiré à quarante exemplaires sur la photocopieuse d'un kyné que j'avais converti à ma cause et qui cherchait pour sa part à me débarrasser d'une scoliose naissante. Ce premier numéro contenait en vrac : un article sur la disparition des renards, un fervent plaidoyer anti-tabac pour lequel j'avais risqué gros en tentant de prendre quelques photos de copains fumant à la sortie du collège, de sombres perspectives sur l'évolution de la pollution des mers et des rivières - j'étais allé photographier un poisson qui flottait le ventre en l'air dans le bassin de la fontaine de la place d’Ecully -, et un article sur la chasse des bébés phoques, recopié presque intégralement dans un numéro de "30 millions d'amis". Il n'y eut pas de second numéro.

Cette année de troisième fut peut-être ma meilleure année scolaire. Je ne parle pas de mes résultats. Je veux dire l'année de ma scolarité la plus heureuse. Je laissais tomber le bus au profit d'un vélo que mon père m'acheta cette année-là. Je me rendais tous les jours à l'école avec, et je passais des journées entières à explorer le monde autour de moi, chaque fois un peu plus loin. Ecully se trouve en haut d’une petite colline. Pour rentrer chez moi, je dus apprendre à dompter cette effroyable côte qui attaque la colline de front, le chemin des Ecoles. A chaque fois, c'était un exploit renouvelé : deux cents mètres de sueur avant la joie que procure l'obstacle vaincu.

Ce fut aussi l'année où, après deux ans d'efforts de persuasion ininterrompus, je décidais mon père à m'acheter un ordinateur. Il s'agissait d'un VIC 20 de la marque Commodore, disposant de 3,5Ko de mémoire vive et d'un lecteur de cassette : cela faisait une légère différence avec l'IBM 34 et ses méga-octets en ligne mais c'était déjà génial. Pour ne pas te lasser, je passe rapidement sur toutes les bidouilles, les programmes de jeux, les piratages de logiciel....

C'était l'époque bénie et héroïque de l'informatique. L'époque où les jeux commercialisés étaient suffisamment nuls pour être motivé à en créer soi-même. L'époque où l'on ne copiait pas bêtement les programmes des autres- il n'existait pas de programmes de copie tout fait -, mais où il fallait passer des heures à chercher comment fonctionnait la protection pour la contourner. L'époque où un taré dans un garage pouvait sortir un logiciel qui ferait sa fortune.

Je me fis pas mal de copains, cette année-là. A l'école, j'étrennais une nouvelle technique en déclarant travailler un minimum et en adoptant une attitude plus dévergondé pendant les cours. Je commençais - lâchement -par les cours de musique, de dessin, et d'Education Manuelle et Technique -EMT - : nous y apprenions toutes sortes de choses passionnantes comme la couture ou la cuisine. Persuadé que de telles tâches ne pouvaient être décemment faites par un garçon, l'EMT fut le terrain privilégié de mes exploits. J'y appris l'art de faire rire une classe et j'y gagnais une certaine notoriété, parachevée par quelques heures de colle. Comme par ailleurs j'obtenais d'assez bons résultats - à part en musique, en dessin et en EMT -j'attirais à moi certains bons élèves qui m'admiraient, certains mauvais qui me pompaient dessus, et me fit quelques ennemis qui ne supportaient pas l'apparente facilité de ma réussite. Je travaillais en fait beaucoup.

 

OceanofPDF.com