Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 5 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 4

 

Les premiers signes se manifestèrent banalement. Je commençais à contredire les vérités les mieux établies, remettais en cause l'autorité de ma mère, rejetais les câlins de mon père, et vérifiais par la pratique si le feu brûlait bien les doigts. Et puis quelquefois, le matin, je remarquais de petites auréoles sur mes draps.

Il m'arrivait de faire des rêves aussi. Il y avait les rêves, et puis les cauchemars.

C'est à peu près à cette époque que j'ai vaincu mon premier cauchemar en combat singulier. Je prenais l'ascenseur pour rentrer chez moi. J'appuie sur le 5. Au lieu de monter l'ascenseur descend, descend... Continue à descendre après le dernier sous-sol... J'appuie sur le 5. Descend, descend encore... Le 5... Je regarde fixement la porte. Mais c'est le miroir derrière moi qui s'ouvre. Je me retrouve dans un parking souterrain, seul être humain, perdu. Il y règne un noir absolu mais je me sais entouré d'ennemis mortels, de serpents suintants, de sorcières difformes aux doigts sales armées de seringues qui veulent me prendre mon corps,... Et tout d'un coup, je réalise que ce rêve m'appartient. Il est dans ma tête, il est à moi. Je réalise que c'est moi qui commande aux sorcières, à l'ascenseur, aux serpents.... à moi-même. A la fois auteur et acteur. Alors je décide de devenir invisible, de passer entre les murs et de m'envoler... Je deviens invisible, j'échappe aux sorcières qui écument de rage, qui ne comprennent pas, je passe à travers les murs, à travers les lourds plafonds de béton, je rejoins la surface et je m'envole... Et de là haut, je vois l'immeuble, le parking, le terrain vague, l'école, le bois... Si, c'est vrai. Je m'en souviens. Je ne l'ai tout de même pas inventé...

Et puis il y avait aussi ces rêves à la fois délicieux et atroces. Ces rêves d'esclavage. Ces rêves où je me voyais soumis à un être supérieur à moi en tout, en tout ce qui était réellement important : il avait mon âge mais il était plus beau, plus fort, bien dans sa peau, heureux d'être là, de peser de tout son poids sur ses deux pieds, de peser sur le monde, de peser sur moi. Un demi-dieu, sportif, jouant au foot à la perfection, admiré par une foule de copains... En un mot, un homme.

Un homme que j'admirais, sans me l'avouer, la nuit, en rêve. Un homme à qui j'aurais voulu ressembler mais qui me semblait inaccessible, impossible. Un homme tellement hors d'atteinte, au-dessus de ma médiocrité, que je me devais d'être son esclave, obéissant, à ses pieds, dans l'espoir fou de devenir un jour son disciple. Un modèle d'homme que je méprisais, le jour. Et plus je le rejetais le jour, plus j'affichais une supériorité de façade à laquelle je croyais dur comme fer, et plus je l'aimais.

Car on ne peut se passer bien longtemps de l'amour des autres.

Cette fausse supériorité que j'avais jetée à la gueule des autres pour éviter de perdre la face ne me suffisait pas. Inconsciemment, je sentais bien qu'il me manquait quelque chose. J'en conçus un sentiment d'infériorité qui s'exprimait dans ces envies d'esclavage.

L'homme a toujours besoin de sentir quelque chose qui lui est supérieur, quelque chose dans lequel il peut se donner tout entier, en mourir, et en ressortir plus grand. Que ce soit le communisme, Dieu, la peinture, le sport, l'argent, l'amour des autres ou l'amour exclusif d'un seul être ne change rien au principe. Au départ, chacune de ces valeurs peut donner le même espoir d'échanger de sa vie contre de l'envie de vivre. Mais certaines idoles sont plus ingrates que d'autres. Certaines sont même destructrices. Qu'importe : une vie, un an, une nuit ou une seconde, pouvoir donner, se donner.

Il est tellement plus difficile de donner que de recevoir. Combien de cadeaux jetés, combien d'amours méprisés ? En rêvant d'esclavage, je rêvais d'être condamné à donner. A donner, à mort, ma vie.

Hervé, tu sais pas le plus drôle ? Je viens de réaliser... Je ne sais même pas à qui je parle. Je te connais à peine, toi, Hervé, le vrai, celui de chair, d'os et de vie. Je parle à une image. Par quelle convention stupide les images sont-elles moins dignes d'intérêt que la réalité ? Je redoute le moment où tu traverseras l'écran.

Excuse-moi pour la diversion... J'en étais où ? Ah oui, esclave...

Je ne pense pas que je réalisais ce que ça pouvait vouloir dire vraiment, esclave. Mais c'était incontrôlable. Je me souviens de paris que je tenais avec des types de mon âge, et qui donnaient droit à un gage. Ce qui passait par la tête de l'autre.

Je faisais exprès de perdre.

Alors, j'ai du porter des cartables. J'ai monté des escaliers, que j'ai redescendus, remontés, redescendus... jusqu'à tomber, épuisé, devant l'autre. Une fois, j'ai du me mettre à genoux devant un mec, puis embrasser ses baskets.

 

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