Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 14 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 13

 

Je suis allé courir et j'ai laissé passer une bonne nuit. Ca va mieux.

Je pourrais reprendre la chronologie où je l'ai laissée : la fin de cette année de première, les grandes vacances dans un camping au bord de la mer avec Michel et son pote Jean-Louis, la remontée sur Lyon avec les trois motos -Jean-Louis avait aussi une 80 - et Michel, un cylindre en panne, qui trainait derrière, mon entrée en terminale, le divorce de mes parents, mes débuts laborieux au rugby, la première fille avec qui j'ai, vraiment, fait l'amour, l'accident où je m'éclatai le genou contre une portière de voiture...

Encore plus près de nous, le bac, la mort de Coluche, les études que je décide d'abandonner, contre l'avis de tout mon entourage, pour pouvoir me consacrer entièrement à l'écriture de ce logiciel qui allait m'apporter la satisfaction de créer, l'indépendance, et aussi pas mal d'argent.

L'argent, cette clé qui ferme autant de portes derrière soi qu'elle en ouvre devant.

Et puis Michel qui tombe amoureux... d'une fille, Marie, à la fois douce et agressive, et puis Yves, qui remplaça l'espoir que j'avais mis en Michel et à qui je proposai de retaper avec moi l'ancienne ferme que je venais d'acheter à Charnay, dans le Beaujolais. Yves qui tombe amoureux à son tour... d'une fille, lui aussi. Décidément ça doit être à la mode.

Il y aurait plein de choses à raconter.

Mais je réalise que ça fait déjà depuis quelques pages que je te gonfle avec mes histoires. Des pages où je ne parle que de moi, comme si j'étais un sujet tellement intéressant que je mérite un livre. Et puis, cela fait un peu artificiel cette manière de raconter sa vie. J'étais parti pour écrire une lettre, une ou deux pages, et voilà que je me lance dans un roman, je ne me rendais pas compte.

Je ne voulais pas ça. Je voulais simplement dédramatiser cette histoire dans laquelle la vie nous avait projetés.

Je voulais te montrer que je n'étais, ni plus, ni moins, qu'un type comme les autres. Comme tout le monde, une goutte d'eau dans l'océan. Comme tout le monde, un océan dans une goutte d'eau. Ni plus, ni moins, un type comme les autres.

Et puis, je ne sais pas, Hervé, si tu as déjà ressenti cette impression formidable.

Cette impression d'avoir quelque chose en toi d'extraordinaire, de tellement démesuré, de tellement beau qu'il te faut absolument l'exprimer. Un truc fou et merveilleux qui s'agite, qui te triture l'estomac, qui cherche dans toutes les directions, qui te donne envie de crier, de t'éclater pour le laisser sortir. Cette sensation de pouvoir changer le monde, d'exploser de bonheur, d'irradier de joie si tu parviens à l'exprimer, si tu parviens à le donner. Même une toute petite partie suffirait... Si tu arrives à la donner, pure, elle suffirait, c'est certain...

Mais non. Voilà que cela s'infiltre hors de toi, déformé, atrophié, à travers des mots. Putain de mots. Si je pouvais m'ouvrir le ventre pour le laisser exploser au grand air, ce truc, si je pouvais le prendre délicatement pour le coucher sur une feuille blanche, encore plein de sang, encore vivant, encore palpitant... Je le mettrais là, juste après ce paragraphe. Mais non, des mots, encore des mots... Des feuilles blanches noircies... Putain de mots.

Je...

 

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