Lettre à Hervé
Chapitre 2
L'enfance aigre-douce... Est-ce que toutes les enfances ne laissent pas une saveur aigre-douce ? Je me souviens de pas grand chose avant cinq ans. Le peu que je connaisse de cette époque, je l'ai recueilli de mes parents, de la famille, par-ci, par-là.
La famille de mon père s'était - depuis combien de temps ? -, installée à Tunis. Mon grand père y était directeur d'école, ma grand-mère institutrice. De cette union inévitable, naquît une fille, Christiane, et un fils, Jean. Les événements qui suivirent - voir n'importe quel manuel d'histoire -, les contraignirent à quitter la Tunisie et à rejoindre Marseille. Le hasard se chargea de les envoyer à Nice, dans une petite école austère du centre ville. Là, mon grand-père ne trouva rien de mieux à faire qu'y mourir. Ma grand-mère, douce et droite, s'acharna vaillamment à aplanir la vie de ses proches et du monde, afin d'éviter de voir les ornières et les précipices de sa propre route. Elle continue encore aujourd'hui.
A 11 ans, Jean supporta mal la mort de son père, rejeta la tendresse de sa mère, et s'engagea à prouver sa valeur au monde entier, au destin hostile, et à lui-même. Il devint alors crâneur et macho. Il resta toutefois intelligent. A 15 ans, il rencontrait une jeune fille naïve, belle, issue d'une famille bourgeoise de la région. Elle s'appelait Claire et avait 18 ans. Sa candeur, sa féminité, l'admiration débordante et irraisonnée qu'elle lui portait, la facilité avec laquelle il pouvait se montrer supérieur à elle, le plaisir qu'elle en tirait, les pulsions de sa jeunesse incontrôlable, et, sans doute, l'amour, poussèrent Jean à en faire ma mère.
Là-dessus, hop, j'interviens. Ma mère avait 21 ans, mon père 18. Nous étions le 9 Août 1968. J'imagine qu'il devait faire chaud...
Et mon enfance passa, comme dirait machin... En 69, nous quittions Nice pour Paris. Mon père entrait à l'Ecole Supérieure - il lui fallait au moins ça -de Commerce de Paris. Ma mère s'occupait de moi, beaucoup.
Je crois que les parents s'arrangent toujours pour être fiers de leur bébé. Surtout quand il s'agit du premier. Je fus affublé de toutes les qualités. Je fus donc déclaré beau, intelligent et je commençai à marcher et à parler plus tôt que n'importe qui. Signe particulier : je tenais à tout prix à faire passer mon père au vide-ordure. Aujourd'hui, j'aimerais vraiment comprendre pourquoi.
Nous quittâmes Paris pour Lyon dans ma cinquième année. Je ne garde de Paris que quelque musique de manège enfantin, que la vision vernissée de notre petit appartement rue du Soleil et l'odeur âcre d'un bac à sable.
Nous nous installâmes dans le quartier de Champeret, 24 Avenue de St Exupery, à Sainte-Foy-lès-Lyon, dans un F4 perdu au cinquième étage d'une barre qui en comptait 15. Je me familiarisais petit à petit avec mon nouvel environnement. Au Nord et au Sud de ma chambre, des murs. A l'Est, un parking et au-delà un terrain vague qui disparaissait sous l'orée d'un bois mystérieux. A l'Est se trouvait tout ce qui peut faire la joie d'un gosse : le parking où faire du patin à roulette; le terrain vague où de temps en temps de grands messieurs venaient allumer des feux nauséabonds; et le bois bien sûr... Le bois ! Le bois où j'ai bâti d'éphémères cabanes et construis des pièges inoffensifs; le bois qui abritait une grotte sombre et profonde sur laquelle planaient d'affreuses légendes enfantines; le bois où les grandes personnes nous interdisait de nous promener tard le soir car un bois attire toujours à lui quelques rumeurs sordides et le notre, n'échappant pas à la règle, possédait "son sadique" qui, sans originalité, rodait le soir dans l'attente de quelque victime innocente; le bois où j'aimais vagabonder, seul.
A l'Ouest, d'autres barres, d'autres murs... Et l'Ecole, autre contrée mystérieuse où je n'avais encore jamais mis les pieds, ni l'esprit. Un an passa et c'est lors du printemps qui suivit que ma mère m'y conduisit pour la première fois. Je fus héroïque. Ce n'est que deux heures après qu'elle m'eut lâchement abandonné que j'éclatais en sanglots.
Mon père travaillait à l'époque comme adjoint d'une direction quelconque dans une boite de distribution quelconque, à Villeurbanne, au-delà de mon univers observable. Il partait à 8 heures et revenait le soir vers 19 ou 20 heures. Il se rendait souvent à Lille et restait alors absent un jour ou deux. Bien entendu, il ne s'entendait pas avec son responsable hiérarchique. Cela restera une constante dans tous les emplois que mon père occupera : il ne s'entend jamais avec le mec au-dessus de lui qui, invariablement, est borné, despotique et lui vole ses meilleures idées.
Je ne compris que bien plus tard le rapprochement entre mes débuts scolaires et la révolution qui suivit quelques mois plus tard. La révolution débuta dans un bain de sang et de plasma. De là, sortit mon petit frère... Grégory. Nous étions en janvier 1974 et je venais de rentrer en Cours Préparatoire. Comme tout fils unique qui se respecte et qui voit son statut remis en cause au bout de cinq ans, je fus d'abord jaloux, puis bientôt agacé par cet être stupide (il était nécessairement stupide puisqu'il fallait tout lui expliquer) qui ne tarda pas à m'admirer (signe supplémentaire de son infériorité) et à venir fouiller dans mes affaires. Je n'ai appris à le respecter et à l'aimer que bien plus tard. Peut-être trop tard.
Comment me dépeindre à cette époque ? Ce n'est pas facile car j'ai d'une part tendance à vouloir noircir le portrait, comme quelqu'un qui prend plaisir à étaler ses erreurs et ses fautes. J'ai l'impression de démontrer ma lucidité en les décelant et de les expier en les avouant. D'un coté, je me complais à les jeter à la face du monde, quitte à en inventer, peut être pour afficher une singularité par rapport au troupeau beuglant qui lui ne peut pas fauter puisqu'il ne sait pas ce qu'il fait... D'un autre coté, j'aime aussi apporter un éclairage arrangé et complaisant à tel ou tel acte qui me dérange... L'un dans l'autre...
Physiquement, j'étais assez maigre, surmonté d'une touffe blonde et bouclée. Je ne me trouvais pas beau. J'étais certainement intelligent. Au sens bête. De cette intelligence qui permet d'avoir de bonnes notes à l'école. De cette intelligence idiote qui pousse à se croire supérieur aux autres et à vouloir les écraser. De cette maudite intelligence qui apporte l'exclusion.
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