Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 11 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 10

 

La première chose que je fis, à mon retour au lycée, fut de me renseigner sur cette fille. Je m'adressai pour ça à un indic infaillible qui connaissait tout ce qui se passait dans le lycée et au-delà. Il s'appelait Rafiq, je crois. Je lui demandai, d'un ton que je voulais assuré et que je classais dans la catégorie "vieil habitué" :

« - Dis, la fille là-bas, la blonde, elle est avec un mec ? - Brigitte ? Ben mec, avec celle-ci t'as aucune chance, me répondit-il aussi sec. Elle sort avec Michel Altier, un type de seconde trois. Un mec costaud. Il a une moto en plus. »

J'arrêtais là mes questions, abattu par la fatalité. Pour une fois qu'une fille me plaisait, il fallait qu'elle soit déjà maquée, avec un mec qui avait une moto, en plus ! Le sentiment d'infériorité et d'impuissance que j'ai alors spontanément éprouvé devant ce mec que je ne connaissais pas arrêtèrent net mes tentatives de séduction.

La fin de l'année approchait. Dans le cadre du club photo, j'avais organisé un concours de photo de prof. Pendant une bonne partie du dernier trimestre, je passais mes cours avec un appareil caché sous mon bureau, dans l'attente de quelques mimiques professorales propices à mes noirs desseins. J'en rempli une bonne vingtaine de pellicules. Début juillet, j'organisai une expo réunissant les meilleurs clichés. Certains étaient méchants, comme ce panneau publicitaire pour un magasin de toilettage canin sur lequel figurait à gauche, sous la mention "Avant", une photo de notre prof de physique, tout ébouriffé, et à droite une photo d'un mignon petit cocker, sous la mention "Après". D'autres étaient simplement comiques, comme ce trucage où nous avions transformé notre prof de math en bagnard. D'autres enfin, relevaient simplement de l'exploit, telle l'unique photo que j'avais réussi à prendre du proviseur.

Il devait être environ 17h. Il n'y avait pratiquement plus personne dans la salle de classe où nous avions affiché nos photos.

C'est alors que Brigitte entra. Tralala. Elle était accompagnée, et pas par son frère. Lalalère.

Si j'avais eu le moindre doute sur l'identité du type qui l'accompagnait, je pense que les bottes, le cuir et le casque qu'il portait m'auraient rapidement fixé. Il était brun, cheveux courts, musclé, visage carré, avec des yeux noirs qui pétillaient.

Je ne sais pas comment, je sais un peu pourquoi, je ne savais pas du tout qu'une chose pareille pouvait m'arriver, à moi, mais... Tu m'excuseras pour l'expression un peu nulle mais je n'en trouve pas d'autres : je tombai amoureux. Là, comme ça, en une fraction de seconde. Du mec, évidemment. Je ne voyais plus Brigitte, je ne voyais plus que lui. Ou plutôt si, je voyais Brigitte, mais comme un faire-valoir. Comme un ornement qui le mettait d'avantage en valeur, lui.

Je ne sais plus ce que j'ai dis alors. Je leur ai sûrement fait visiter l'expo, en racontant n'importe quoi, en essayant de me rendre intéressant. Il souriait. Je ne me rappelle que son sourire. Il tenait Brigitte, un bras autour de son cou, comme j'aurais crevé d'envie de le faire, quelques nuits auparavant, et il souriait. Et puis, ils sortirent. Et je restais là, bêtement, avec ce sourire dans la tête, complètement inconscient de ce qui venait de se passer, parfaitement incapable d'analyser quoi que ce soit.

Je ne savais qu'une chose : j'avais envie de revoir ce type. Comment Rafiq avait dit qu'il s'appelait déjà ? Michel ? Oui, c'est ça, Michel Altier.

 

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