Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 6 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 5

 

Les autres ne m'aimaient pas. Et c'était bien normal.

Je rentrais parfois le soir en me plaignant qu'un type m'avait frappé, que je ne voulais pas retourner à l'école, qu'il m'avait dit de ne pas y revenir. Et puis, comme je n'avais pas de copains, comme lors des récréations je restais seul dans un coin, mes parents se mirent en tête que j'étais trop intelligent pour cette école, que je m'y ennuyais, que les autres étaient jaloux de ma supériorité et que c'était pour ça qu'ils me frappaient.

Ils décidèrent qu'il était urgent de me changer d'établissement. Je quittais donc l'école publique du quartier pour entrer en CM2, à Saint-Genis-Laval, dans une petite école privée : Notre Dame du Bon Conseil. Rien que le nom me fait rire aujourd'hui. A 10 ans, je me croyais profondément catholique -peut-être l'étais-je vraiment - et je n'en ris pas. Puis cette école c'était un peu l'instrument d'une plus grande liberté. En effet, Saint-Genis-Laval se trouvait à une dizaine de kilomètres de notre appartement et, pour la première fois, je prenais le bus, seul.

Je me souviens de notre maîtresse, Mme Berthet. Une femme dure, probablement juste, qui avait la vocation d'enseigner enracinée au plus profond d'elle-même, avec la même certitude de dispenser la bonne parole que les missionnaires et les colons envoyés auprès de tribus africaines, répandant la civilisation, à tout prix. Ce fut ma dernière "maîtresse"... Dorénavant, j'aurais droit aux profs.

Je rentrais en sixième.

Les écoles privées, c'est génial. Tout y est interdit ou règlementé. Les sanctions sont plus sévères. Et c'est alors autrement plus excitant d'y enfreindre la loi, de passer par les couloirs réservés aux profs sans se faire remarquer, de sortir de l'enceinte de l'école pendant les heures d'études, de mettre de la colle sur les chaises ... On y rigole beaucoup plus que dans les écoles publiques, où tout est permis.

Quelques souvenirs en vrac de cette sixième : les cours de musique pendant lesquels une vieille folle s'acharnait désespéramment à essayer de me faire jouer à la flute autre chose qu'au clair de la lune; ma première communion; les cours de physique où nous apprenions à allumer des ampoules électriques avec une pile de 4,5 volts, ce qui me faisait bien rigoler moi qui ne comptait plus les fois où j'avais fait disjoncter notre appartement en branchant des montages en Légo sur du 220; les parties de billes dans la cour goudronnée; les cours de gym où je continuais à étaler la plus mauvaise volonté du monde.

C'est lors de l'un de ces cours, pendant de passionnantes opérations de grimper de corde, que je remarquais le pouvoir du contact de la corde sur ce que tout le monde autour de moi avait alors coutume d'appeler un zizi. Cela devenait dur et répandait une sensation de chaleur dans tout le bas ventre. C'était bizarre et agréable. Cela me rappelait une sensation que j'avais déjà éprouvée pendant certains rêves. Ces rêves de soumission. J'avais envie de recommencer, de faire durer cette sensation.

Alors je me livrais, dans mon lit, à des expériences. Des expériences pendant lesquelles je m'imaginais être dominé par un type de mon âge, à ses pieds. Des expériences dont je concevais une honte indicible, après. Je n'appris que bien plus tard le terme technique de "masturbation". Quel gamin ne s'est pas branlé en regardant les pages d'un catalogue des 3 Suisses ou de La Redoute ? Certains se focalisent sur les pages des soutiens-gorges. Moi je passais mes nuits sur les pages "Articles de sport".

Vers la fin de mes onze ans, mon père monta en grade, et d'adjoint, passa directeur. Il ne tarda pas à transformer sa réussite professionnelle en réussite sociale : nous abandonnâmes les hautes barres de Champeret, où nous étions en location, pour un joli appartement situé au premier d'un petit immeuble de trois étages, dans une résidence BCBG avec piscine et tennis, à Ecully.

Ce déménagement entraîna pour moi un nouveau changement d'école. Mes parents décidèrent de me remettre dans un établissement public, j'ignore pourquoi. J'entrais en 5ième au collège Diderot.

Mon père, pourtant plutôt ouvert d'esprit, a toujours mal supporté la réussite des autres. Un jour, nous étions en voiture, et ma mère, naïvement ou intentionnellement - avec elle, il est presque impossible de faire la différence - fit une remarque du style "J'ai revu Pierre, tu sais le mari de Sylviane. Sylviane est enceinte de 3 mois. Et Pierre s'est acheté une nouvelle voiture, une Porsche, je crois". Mon père rentra alors dans une colère folle : "Tu me dis ça parce que je ne peux pas m'acheter une Porsche. Hein que c'est ça ! Pierre évidemment qu'il peut en acheter une : il a hérité d'une boite de cartes postales de son beau-père. Tout ce que ton salaud de père a bien voulu nous léguer, c'est des dettes !". Et il ne dit plus rien de la journée.

A l'arrière de la voiture - une Citroën CX je crois - mon frère et moi regardions dehors, en suffoquant dans le silence vénéneux qui avait inondé l'habitacle.

Je n'ai pratiquement aucun souvenir d'école cette période. Mais je me rappelle très bien que vers la fin de cette année scolaire, François Mitterrand entrait à l'Elysée. J'entends encore les lamentations à déchirer l'âme d'un smicard qui s'élevèrent des villas et résidences fleuries de notre petite commune d’Ecully, profondément ancrée à droite.

 

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