Lettre à Hervé

Eric Sagan · Chapitre 13 sur 15

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Lettre à Hervé

Chapitre 12

 

L'année scolaire touchait à sa fin. Une de plus. Une de moins. Je révisais mon oral de français. A l'écrit, j'avais enfin assimilé le style plat, les constructions toutes faites, les plans en trois parties que l'on nous réclamait alors. J'obtins 14 à l'écrit. Puis, quelques semaines plus tard, 14 à l'oral.

En juillet, Michel avait trouvé un job de cueillette de cerises dans les monts du lyonnais, vers Bessenay. J'allais le voir, le plus souvent possible. Quand je dis possible, cela ne veut pas dire possible en tenant compte de mes propres contraintes : s'il n'en tenait qu'à moi, je serais resté avec lui 24 heures sur 24. Mais possible en tenant compte du fait que je ne voulais pas m'imposer. Enfin, plutôt trop m'imposer.

Quelquefois, sans qu'il le sache, je venais le regarder. Et je restais des heures, après la tombée de la nuit, à regarder sa tente, en pleurant, presque.

Je crois que c'est à peu près à cette époque que j'ai commencé à me sentir malheureux. Il y avait peut-être 20% de mon temps éveillé où je ne ressentais rien : pendant les cours par exemple. Puis 5% du temps où je me sentais vraiment bien, euphorique, prêt à déplacer des montagnes : c'était, par exemple, après un coup de fil de Michel qui me demandait si je voulais faire du cross le lendemain. Mais cette sensation se dissipait généralement en quelques minutes. Et enfin, il y avait les trois quart du temps où une espèce d'angoisse me nouait l'estomac, où je me demandais où était Michel, ce qu'il pensait de moi, pourquoi il ne m'avait pas appelé, qui j'étais, moi, pourquoi je ne me sentais pas attiré par les filles, comme tout le monde...

Ah oui, j'ai oublié de préciser. Je ne concevais absolument pas mon attirance pour Michel comme de l'homosexualité. Comme tout le monde, j'avais en tête l'image ridicule du pédé de la cage aux folles. Je ne me sentais vraiment pas comme ça. Je ne voulais en aucun cas ressembler à "ça". Déjà que je n'aimais pas la manière d'être des filles... Alors ressembler à la caricature d'une fille, cela me dégoutait profondément.

Encore aujourd'hui, du haut de mes 24 ans, je le confesse honteusement, je ressens une forme de dégoût pour ces hommes. Le même genre de dégoût que l'on peut ressentir devant un tableau aux couleurs trop vives, écœurantes, un peu comme ces sauces anglaises. Ils n'y sont pour rien, mais je leur en veux à tous ces pédés de donner aux hétéros cette image grotesque, ridicule et vulgaire, dont on fait des films comiques, à l'amour vrai, sincère et total qu'un homme peut ressentir pour un autre. Oui, je sais qu'ils n'y sont pour rien. Si cela devait être la faute de quelqu'un, c'est évidemment celle des gens "normaux", en tout cas majoritaires, qui ne peuvent s'empêcher de ridiculiser ce qui ne leur ressemble pas, ceux qu'ils ne comprennent pas. Ces gens normaux qui sont même parvenus à me faire ressentir du dégoût pour des mecs qui, comme moi, aiment d''autres hommes. Qui sont parvenus à me faire penser que je n'étais pas gay.

Mais si je n'étais pas gay et que je n'étais pas hétéro... j'étais quoi ?

J'étais amoureux de Michel.

J'en avais tous les symptômes. Je l'admirais. Je me pensais prêt à tout pour lui. J'aimais, indistinctement, comme un tout, ses qualités, ses défauts, ses forces, ses faiblesses. J'imitais sans réfléchir tout ce qu'il faisait... Il avait une moto ? J'ai eu une moto. Il faisait du rugby ? Dès l'année suivante, je m'inscrivis dans le même club que lui. De l'escalade ? J'achetai la tenue du parfait petit grimpeur. Bien entendu, j'étais mauvais dans tous ces sports : je ne pouvais pas rattraper en un an toutes ces années pendant lesquelles j'avais fui maladivement tout ce qui se rapportait à une activité physique.

Je fus encore plus mauvais dans un autre sport où il excellait et où je tentais, là aussi, de l'imiter : la drague. Durant son année de première, Michel a du sortir avec une bonne douzaine de filles. Invariablement, j'étais toujours attiré par les mêmes filles que lui. Non que l'on eût les mêmes goûts. Mais si une fille plaisait à Michel, c'est forcément qu'elle était parfaite et, au moins, je ne risquais pas qu'il me sorte "Où est-ce que tu es allé pêcher ce thon ?"

De toute façon, cette année-là, je n'ai réussi à pêcher ni thon, ni fille, ni personne. Je tentais de plaire aux filles comme j'aurais essayé de plaire, si on m'y avait contraint, à une mante-religieuse, à une bestiole mystérieuse, inférieure mais dangereuse, dont je ne savais rien des mœurs ni des envies. Tu crois que les filles le sentaient ?

En plus, autant une fille pouvait m'attirer lorsque Michel était avec elle et l'embrassait, autant je la trouvais sans charme lorsqu'elle se retrouvait seule avec moi. Et je me disais : "Pourtant, elle devrait m'attirer, puisqu'elle plait à Michel."

Alors, je me forçais à discuter de tout et de rien, à entretenir des conversations, j'essayais de prendre les mêmes poses que celles que j'avais vu Michel prendre avec ses conquêtes. Et je me demandais comment il pouvait avoir le courage, voir même prendre du plaisir à discuter avec ces nanas stupides qui ne savaient parler que de frivolités. Les filles ne m'aimaient pas beaucoup.

Ai-je changé ? Oui, j'ai appris à apprécier la féminité. De la même façon qu'un certain nombre de mecs finissent par accepter qu'ils ont aussi besoin de l'affection d'un homme, j'ai fini par accepter que j'avais aussi besoin des femmes. J'ai même fini par admettre qu'une femme n'est pas forcément moins intelligente qu'un homme, c'est dire.

Mais je préfère toujours, et pour encore longtemps, la manière de voir la vie d'un homme : je ne peux me résoudre à rentrer dans le moule, avoir une maison, un chien, deux enfants, trois télés, et passer mes week-ends à tondre la pelouse, avec ma tendre épouse qui me regarde, souriante, par la fenêtre, en m'appelant "mon chéri".

Non.

J'ai besoin d'espace, d'imprévus, de défis, de quelqu'un d'assez taré pour avoir envie de courir un marathon, de partir en moto, sous la pluie, faire une randonnée dans les Alpes en hiver.

J'ai besoin de... toi, emporté par le rythme enivrant de ton cœur qui bat, toi, rescapé du flux anesthésiant de ta télé, toi, attiré par l'horizon, la nature, l'aventure, toi dont le regard porte au-delà des pubs, des modes et de ton revenu annuel brut, toi qui réchauffe le sens du mot amitié, toi... J'ai besoin...

...

Bon, j'ai un peu dérivé et je ne sais plus trop où j'en suis dans mon histoire... En fait, je n'ai plus tellement envie de raconter... Ca fait un quart d'heure que je suis là, à regarder cette feuille, à dessiner des ronds, à rayer le paragraphe que je venais d'écrire, à le remettre, à ne pas avoir écrit une virgule. J'aimerais pouvoir tout résumer en une phrase, en un mot. Je me sens découragé : il reste encore cinq ans avant d'arriver à ce cahier que tu n'aurais pas du voir. Et encore un an après... Je voulais finir aujourd'hui, j'en suis loin. Je me plaisais à penser que Michel, les filles, tout ça, c'était de l'histoire ancienne, une blessure encore visible, certes, mais cicatrisée.

Ben non. En fouillant à l'intérieur, cela s'est remis à saigner, un peu.

Et puis, en parallèle, il y a l'informatique, l'histoire de ma boîte, ma merveilleuse, mon extraordinaire, ma stupide réussite sociale, et tout et tout...

Et puis, il y'a toi, Hervé.

Je me sens fatigué.

 

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