Lettres d'une amoureuse
Chapitre XII
Lorsque tu es loin de moi, je deviens semblable à la cigale : la forme extérieure de mon corps demeure inerte et passive aux endroits où je suis, mais mon âme s'en va aimant et chantant aux lieux où tu respires. Il m'importe peu alors de faire cette chose ou celle-là, d'être ici ou d'être ailleurs. Partout je me sens étrangère à moi-même, et je t'attends. Je ne trouve d'attrait qu'aux spectacles qui, malgré la distance, frappent tes yeux en même temps que les miens. J'épie avec un intérêt passionné le lever de la première étoile, et je la salue à la seconde, où perçant la nue, elle frémit blanche et claire dans l'empyrée. Je reste des heures à contempler ces astres qui palpitent éperdument sans jamais se lasser, comme des cœurs dévorés de tendresse ; je me dis que tu les vois et je les baise de loin.
XIII
Irène a voulu que je vienne à elle. Il y avait longtemps que je n'étais descendue à la ville endormie, que je n'avais franchi le seuil du vieux palais où je suis née. Ces lieux familiers me semblaient inconnus puisque je n'y ai vécu aucune de nos heures d'amour… Cet amour qui remplit mon âme a passé consumant tout sur son passage ; et c'est la plus singulière sensation que cette indifférence complète pour ces choses jadis aimées : mon cœur ne les reconnaît plus… Mais la poussière sur laquelle nous avons marché ensemble, volontiers je m'y agenouillerais… Irène m'a reçue avec une si tendre joie! Toute vêtue de blanc, ses yeux noirs étincelants, elle avait la mine la plus noble et la plus fière ; il y a en elle une vitalité si intense que, fine et souple comme les pousses de vigne qui rayonnent entre les mûriers, elle donne l'idée d'une force. L'accent fébrile de sa voix, la précipitation de ses paroles me découvraient pourtant l'agitation de son âme. Elle me conduisait d'un bout a l'autre de la galerie, hâtivement, nerveusement, et me montrant les choses rares et ingénieuses qu'elle a groupées autour d'elle : soudain sa main a tremblé, puis elle s'est retournée brusquement, faisant face à Maurice qui entrait. Il s'avançait de son air fastueux et indulgent, les yeux caressants… Il m'a baisé les mains avec de grandes protestations de joie, me faisant doucement des reproches :