Lettres d'une amoureuse
Chapitre XXXVII
Quand nous avons été en voiture, la colère de Maurice a éclaté :
— Quelle infatuation ridicule pour ce prince Aurèle! Lui confier Gino, un enfant qui n'est déjà que trop hardi! A quoi peut-elle penser? Les femmes sont folles!
Irène a répondu :
— Je suppose qu'elle sait qu'il n'y a pas de véritable danger pour le petit.
Il a mâchonné quelques paroles heurtées, puis il n'a plus fait le moindre effort pour continuer la causerie. Je regardais Irène avec étonnement. Très certainement elle aussi ressentait l'intrusion d'un étranger dans la vie de l'enfant, et elle n'en voulait pas à Maurice de son indignation. Il lui est possible, presque sans souffrance, de supporter la pensée que Gino est le fils de son mari : cette idée la détourne parfois de songer à la Riva ; elle y trouve des excuses pour sa propre faiblesse, et elle croit que Maurice comprend sa générosité. Il est vrai qu'il lui arrive de la remercier de ses bontés pour Gino ; mais il y est sensible uniquement parce que cette conduite lui est commode et rend les choses moins difficiles pour lui. Plus je vis entre eux, plus je suis persuadée qu'il a pris dans son for intérieur l'habitude absolue de ne pas compter avec Irène. Elle doit se plier à ses désirs et accomplir ses volontés : c'est, pour lui, un fait acquis ; l'idée qu'un jour elle puisse l'entraver ou lui résister, l'idée qu'elle serait capable de s'affirmer d'une façon hostile ne lui vient jamais. Il accorde à sa femme toute l'indépendance dont il la croit jalouse, et de cette façon il se juge quitte envers elle.