Lettres d'une amoureuse

Brada · Chapitre 19 sur 71

Pages du PDF

Lettres d'une amoureuse

Chapitre XXIV

— Moi je ne pourrais pas!… misérable que je suis, qui demeure près de celui que ma présence fatigue!…

Ses belles mains sont couvertes de bagues magnifiques, et dans son agitation fébrile elle fait sans cesse mouvoir et scintiller les gemmes qui les ornent ; elle prend à les toucher et à les manier un plaisir qui l'apaise ; souvent elle en laisse tomber à terre, et, si c'est un diamant, elle dit que c'est une larme, si c'est un rubis une goutte de son sang… car toutes ses actions, même les plus indifférentes, semblent se relier par un fil invisible à cet amour qui est le fond de son être, le ressort qui la fait agir et vivre.

 

XXIV

 

Je t'ai revu, et Irène est oubliée. Tu m'as défendu de te parler d'elle, ni de jalousie et d'abandon, mais seulement de joie, et de la beauté de l'heure présente. Tu es là, je t'écoute marcher, et je frémis d'un trouble qui fait mes délices. — Tu t'es couché à mes pieds hier et tu m'as demandé de me taire ; de te donner seulement une de mes mains… Tu es resté longtemps, le front appuyé sur le revers de celle que tu avais prise, et ainsi, dans un silence exquis, nous avons laissé venir la nuit. Que cela est inexplicable que si peu de chose puisse rassasier le cœur qui aime! Il voudrait tout, et semble ne pouvoir jamais donner assez : la vie même paraît un sacrifice sans valeur ; et un rien, le contact presque imperceptible de ce qu'il aime lui suffit et l'enchante. O chose vraiment ineffable que l'amour pour qui tout est rien, pour qui rien est tout! Je suis donc chérie des dieux puisque, parmi tant de créatures humaines qui sont privées de ces joies sans nom, elles me sont prodiguées, puisque la vie n'aura pas été pour moi un vain mot! Oui, bien-aimé, sûrement toujours tu te souviendras de nos heures d'amour ; elles t'apparaîtront, comme la pensée du matin revient vers la fin du jour, — avec mélancolie et tu en aimeras la mémoire. Moi je cesserai d'exister pour toi : mais les joies que tu auras goûtées demeureront à jamais une partie de ton être… Oh! que cette pensée est douce!