Lettres d'une amoureuse

Brada · Chapitre 51 sur 71

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Lettres d'une amoureuse

Chapitre LXI

 

J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et, sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence ; les souvenirs du passé n'existent plus ; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le regard, ni la voix… Sans trêve j'entendais le grondement sourd du fleuve : cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une attraction indéfinissable ; j'imagine que des voix m'appellent. Je me suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors ; le ciel était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains) ; de l'autre côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai ; elles vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout cela était si triste, si angoissant!… Le fleuve lourd et bourbeux roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue certaine où ils se perdent.