Lettres d'une amoureuse
Chapitre XLVIII
Quand, toute frissonnante et languissante, j'ai été étendue dans mon grand lit, j'ai ressenti en regardant autour de moi une douceur qui m'a révélé que je revenais pourtant d'un exil. Dans cette chambre, la mienne, où tu m'as aimée, je respirais une vie nouvelle. Le parfum d'héliotrope qui a tout pénétré flottait autour de moi ; Irène avait tiré les rideaux d'un côté de mon lit afin que je ne visse pas la flamme du foyer qui aurait pu me fatiguer : c'était un repos ineffable. Je n'ai aucunement eu le sentiment de t'avoir perdu : plutôt celui de t'avoir retrouvé… Le silence que nous avons écouté tant de fois ensemble me berçait ; Irène se mouvait légèrement ; et, avec cette assurance qui ne la quitte jamais :
— Tu dormiras, Claudia, tu te tairas, tu l'oublieras quelques jours, — et elle souriait avec une si compatissante sympathie! — je suis là, je ne te quitterai pas, et tu guériras tout à fait.
Et j'ai fait comme elle m'a ordonné ; j'ai dormi de longs sommeils profonds : ceux que tu veilles ne le sont jamais, car il y a comme une lutte en moi pour ne pas perdre le sentiment de ta présence. Irène est couchée dans ma chambre. Si je m'agite la nuit, elle m'appelle, et le son de sa voix dissipe les cauchemars qui parfois m'oppressent ; elle prononce ton nom chaque fois que j'ai envie de l'entendre, comme si elle me devinait.
XLIX
L'autre nuit, je ne parvenais pas à surmonter l'insomnie. Je ne souffrais pas, et même je ne souhaitais point de dormir. Je ne pouvais voir Irène qui s'est fait dresser un petit lit au pied du mien ; mais de temps en temps quelque léger mouvement d'elle se communiquait jusqu'à moi, et j'aimais la sentir là. Mes yeux étaient grands ouverts et plongeaient dans la pénombre tranquille ; je revivais les heures évanouies ; seulement je les revivais comme si déjà j'eusse été morte, comme de très loin… J'avais l'illusion d'être transportée sur une terre inconnue, et j'aurais voulu penser que, pendant un temps indéterminé, je demeurerais là, dans cette chambre close et gardée. Toutes nos heures d'amour défilaient devant moi ; ta voix, tes baisers, les murmures confus de nos cris de volupté résonnaient à mon oreille, puis s'évanouissaient dans le silence : c'était comme un enivrant adieu au passé… Mais ce passé, il est à moi et je ne veux pas m'en séparer ; je le recueille et n'en veux rien perdre ; je l'ensevelis au plus profond de mon cœur ; je le conserve dans la myrrhe et les arômes précieux ; je lui garderai une jeunesse éternelle. Tout d'un coup, sans l'avoir entendue, j'ai vu Irène à mon côté ; en longue robe blanche, ses cheveux noirs nattés en une seule tresse tombant jusqu'à sa taille, pâle et le visage battu, elle me regardait avec inquiétude.
— Pourquoi ne dors-tu pas, ma Claudia ; pourquoi ne dors-tu pas depuis si longtemps?
— Et toi, mon Irène, tu ne dormais donc pas non plus?
— Non, Claudia, je pense à lui… Il y a des heures où je suis torturée : je le vois ; je le vois devant mes yeux ; peux-tu te figurer ce que je souffre?…
Et soudain, frappant de son poing serré ses épaules délicates :
— Corps misérable, corps que je hais, qui n'as pas su retenir près de toi celui qui t'a enseigné l'amour!… Je t'afflige, ma Claudia, pardonne-moi ; mais ton cœur aussi est agité, cette nuit, je le sens… Parlons un peu, cela nous soulagera toutes deux, et après nous pourrons peut-être dormir.
Elle s'est jetée à terre, appuyant son coude sur mon lit bas, son visage à hauteur du mien ; la veilleuse nous éclairait seule, et au bord des volets fermés un rayon de jour faible traçait une ligne blanchâtre. Irène m'a dit :
— Parle-moi de Luc, Claudia ; dis-moi ton bonheur… Comment fais-tu pour qu'il t'aime ainsi?
— Irène, il ne m'aimera pas toujours.
— Pourquoi? A-t-il jamais été plus aimant? Lorsque je l'ai vu te descendre dans ses bras, j'ai eu envie d'aller m'asseoir à votre porte, comme une mendiante… Je suis une mendiante d'amour, moi… et toi, tu es si riche!
Elle a continué d'une voix sourde, semblant se parler à elle-même, sa main gauche, où brillait l'anneau nuptial, couvrant ses yeux.
— Quand tu as été partie, Claudia, la vie a été plus dure encore… Il était bon pour moi… tu sais, je crois qu'il a pitié de moi… et aussi j'espère que peut-être il se souvient… Mais tous les jours il se rendait chez la Riva… et il y avait des luttes pour l'enfant…, pour Gino… Maurice ne veut pas qu'il aille avec le prince Aurèle, et Gino le veut ; il s'est attaché à lui… Je ne comprends pas la Riva… Maurice n'est pas changé pour elle… au contraire, je sens bien qu'elle l'occupe plus que de coutume… Mais écoute ce qu'il a fait, Claudia… ce qui m'a donné le courage de le fuir pour un temps… j'ai cru, un moment, que c'était pour jamais… hélas! je n'en aurai pas la force, je retournerai… Un jour… (Elle tenait toujours ses yeux voilés, mais elle avait rapproché sa bouche de la mienne…) Un jour, il a amené Gino et le prince Aurèle ; ils sont restés longtemps, et mon mari a demandé au prince de revenir… Nous l'avons eu à déjeuner… j'ai paru lui plaire, car il est revenu encore… et très souvent, sans bonne raison… Je m'en suis étonnée avec Maurice, et tout d'un coup, à l'expression de son visage, j'ai compris… il voulait rendre Aurèle amoureux de moi…, il aurait souhaité en faire mon amant, j'en suis sûre, je le jurerais, pour l'éloigner de la Riva…, de celle qu'il aime… Voilà ce que j'ai enduré, Claudia!…