Lettres d'une amoureuse
Chapitre XXII
Irène est revenue ; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante. Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné : le monde, qu'elle compte pour bien peu toujours, cesse d'exister ; la nature, qu'elle goûte avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations ; elle se sent alors libre comme un oiseau, son cœur bat éperdument, et son âme tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté ; et son imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa jument Zuleika… Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque surhumain : l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière amoureuse, telle que les poètes en ont chanté… J'ai à la regarder et à l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche presque la joie qu'elle lit dans les miens… Oh! que ne puis-je lui être utile et secourable!
XXII
Irène et moi, nous ne nous lassons pas de nous promener, au déclin du jour, sur la terrasse, dans les senteurs des orangers, le parfum fin des jasmins, parmi les verveines rampantes, les œillets pourpres à feuillage pâle, les enlacements des géraniums grimpants. Au-dessus de nos têtes se croisent les pampres, qui protègent les grappes sombres et serrées, lourdes de vie, de sève et d'ivresse. Tout à l'heure Irène en a détaché une ; elle en a frôlé sa joue ; puis, très légèrement, elle a appuyé ses dents éclatantes sur les grains durs, d'un suc généreux et cet acte ressemblait à un baiser. Toujours nous répétons les mêmes paroles ; elle a des mouvements brusques et soudains, provoqués par le moindre bruit qui vient vers nous ; son cœur sans cesse en éveil attend sans se lasser… Elle se figure qu'elle le verra revenir un jour avec le visage et les yeux d'amant qu'elle a connus autrefois. Si au moins il avait le courage d'être rude pour elle, peut-être guérirait-elle! Mais sa douceur indifférente l'attire et la trompe ; et, quand je lui dis qu'elle devrait le haïr, elle me regarde sans me comprendre.