Lettres d'une amoureuse

Brada · Chapitre 12 sur 71

Pages du PDF

Lettres d'une amoureuse

Chapitre XV

« Claudia, je l'aime! » — c'est son cri toujours, — et elle ajoute : « Comment puis-je l'aimer encore? » Pour moi, si, étant à sa place, je l'aimais comme elle l'aime, voyant sa vie, il faudrait que je meure ou qu'il meure. Elle mène une existence si solitaire. Sa musique seule la console et l'apaise, car elle n'a jamais de repos. Quand il est absent, elle sait où il est, et la jalousie la consume ; quand il est là, sous le même toit, près d'elle, elle souffre peut-être plus encore. Un des charmes de son palais est cette terrasse intérieure du premier étage, avec la vasque transparente où retombe le jet d'eau vive qui ne s'arrête jamais : la nuit, dans son ardente solitude, elle ne trouve de calme que là ; elle quitte sa chambre où elle ne peut dormir, elle regarde, elle écoute l'eau sans se lasser ; ce mouvement monotone et vif, cet élancement, ce brisement, cette poussière humide, ce murmure presque humain lui font un bien inexprimable. Elle m'a menée hier avec elle, et j'ai compris la fascination que cette fontaine exerce sur elle. Le jardin était plein de lucioles ; elles flottaient dans l'air, étincelles brillantes paraissant et disparaissant, jamais immobiles. Irène a soupiré :

— Ah! Claudia, sans amour, il n'y aurait rien sous le ciel!

 

XV

 

Tu m'as demandé si j'avais été chagrine de quitter si tôt Irène, et j'ai cherché, oui, mon amour, j'ai cherché ce que ta question voulait dire. Ne sais-tu donc pas qu'il n'y a de place dans mon cœur, lorsque tu es là, près de moi, pour rien que pour toi? O bien-aimé! à Claudia, ne parle que de Claudia et de toi, de toi surtout!… Devines-tu la plénitude de joie que je trouve à être près de toi, le fulgurant éclair qui traverse mon être, lorsque seulement ton épaule effleure la mienne? Même te voir sans te toucher est un délice que je ne saurais dire! Mes yeux t'enveloppent, et, lorsque ton regard croise le mien, que tes lèvres sourient à mon sourire, et que, sans bouger, sans nous rapprocher, je sens que tu es mien, la vie vulgaire qui était en moi devient une vie sublime ; vivre me paraît alors l'acte le plus magnifique, le plus libre, car dans de pareils instants il me semble que je suis maîtresse de mon âme et de mon corps et que nul ne peut m'en ravir la possession!