Lettres d'une amoureuse
Chapitre LXX
Irène t'a écouté : elle ne cherchera pas à voir Maurice encore, elle s'en ira à la campagne, attendre, seule et fidèle, l'heure où il ira la rejoindre — car elle espère, car elle l'aime malgré tout… comment peut-elle l'aimer? Elle s'en va vers un avenir obscur : ce cœur tourmenté connaîtra-t-il jamais le repos? il me semble qu'elle disparaît dans la nuit ; j'ai peur pour elle. Souvent j'ai pensé que cette vie d'Irène n'irait pas jusqu'à la vieillesse, que quelque chose de brusque et d'imprévu interviendrait pour elle ; maintenant qu'elle me quitte, je voudrais la retenir, lui donner dans l'oubli, l'apaisement qu'elle repousse… mais toi, tu me dis qu'il faut la laisser partir et accomplir sa destinée.
LXX
Les mois ont passé, mon amour. — J'ai un sentiment confus et profond que le soir approche pour moi… les aubes sont tristes, mais les couchants ne le sont point. Hier, comme mon cœur était ravi en ta pensée, et pénétré d'une tristesse délicieuse, toi qui m'observais sans que je le sache, tu m'as dit soudain en m'attirant dans tes bras :
— O ma Claudia, que je t'aime d'aimer comme tu aimes!… Ne me laisse pas aller, Claudia, mets les bras chéris autour de mon cou…
Tu as ajouté plus bas :
— Ne sois pas jalouse, ne le sois jamais…
Non, mon bien-aimé, je ne suis pas jalouse des ombres qui passent devant tes yeux : il est un degré d'amour qui ne connaît pas la jalousie et je sais y être parvenue. J'ai l'espérance que, si même tu croyais m'avoir oubliée, tu m'aimerais encore, et que même le voulant tu ne pourras reprendre tout à fait ce cœur que tu m'as donné ; toujours il en restera un lambeau pour moi. Tes yeux se levaient vers les miens avec supplication et je sentais toute ton âme venir à moi… et pourtant je n'ignore pas que dans ces mêmes minutes un attrait contraire te sollicite et veut t'enlever à moi… Tu me retiens parce que tu as peur de me perdre.