Lettres d'une amoureuse
Chapitre VI
— Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma Claudia ; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies… Où est-il? Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!
La fraîcheur soudain nous a saisies : nous sommes rentrées dans le grand salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes fenêtres qui ouvrent les larges horizons… Je m'étais assise dans le vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir : soudain, elle est venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a pleuré des larmes désespérées.
VI
Monter ensemble l'escalier : je trouve à accomplir cet acte si simple une douceur exquise! L'escalier fermé, des deux côtés, avec sa voûte et ses murs décorés de fresques fragiles et délicates, revêt à mes yeux une signification mystérieuse… En gravissant lentement les degrés, je perçois de loin l'odeur des muguets et des narcisses qui, dans le vestibule, embaument l'air. Ce parfum de fleurs invisibles me pénètre et m'enchante… Je me figure que nous nous en allons tous deux dans un monde où l'amour règne seul… Hier, à mi-chemin, envahi sans doute par ces mêmes pensées confuses qui remplissaient mon cœur, tu t'es arrêté, et tu as attiré ma tête vers toi, nous avons échangé un de ces baisers lents et fermés où nos âmes se mêlent… puis, les mains unies, nous pénétrant par ce seul contact, nous avons franchi les dernières marches…