Lettres d'une amoureuse

Brada · Chapitre 31 sur 71

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Lettres d'une amoureuse

Chapitre XXXVIII

Irène me rend ma liberté ; je pars et la laisse à sa solitude. Pauvre âme tendre! il n'en est pas de plus abandonnée. Tous les jours ses beaux yeux s'ouvrent à la lumière, mais cette lumière ne sert qu'à faire éclater la désolation de sa destinée. Tous les élans de son cœur sont refoulés ; elle les contient elle-même d'une main impitoyable ; cette créature si ardente, faite pour les joies les plus fortes, végète dans l'existence la plus terne, la plus morne. Elle sait, en se levant, que nul regard d'amour ne cherchera le sien, que nul ne se préoccupera si elle est gaie ou triste ; qu'on attend tout d'elle et, qu'en échange rien ne lui sera donné. Je suis parfois épouvantée en songeant aux réserves qui s'accumulent dans son cœur, et je me demande vers quoi elle marche : car il est impossible qu'à une heure qui sonnera sûrement elle ne se révolte ou ne se brise pas ; il est impossible que le cours des années s'écoule de la sorte. Je ne sais d'où viendra le heurt, mais je le pressens. Elle m'a promis, si son cœur lui faisait trop mal, de venir me trouver.

— Mais ne t'inquiète pas de moi, Claudia ; je suis accoutumée à souffrir. Et, vois-tu, peut-être est-ce mieux ainsi : cela m'occupe.

 

XXXVIII

 

Quels sont donc ceux qui disent que les lendemains d'amours sont tristes! Oh! qu'ils sont doux pour moi, me laissant un cœur tout rempli de feu et de clarté!… Je t'ai retrouvé, mon être tout entier s'est donné à toi dans une joie triomphante, et je me lève aujourd'hui dans la vie comme une créature nouvelle. Tout me paraît beau, une pitié immense, une sympathie infinie dilatent mon âme. Je me sens en communion avec la nature généreuse et je crois lui avoir dérobé son secret, car je n'y vois plus qu'amour : il règne souverainement, il est tout, il est partout! La vie, la vie, ce don magnifique, ne vaut que pour connaître l'amour. Te dis-tu, mon bien suprême, quand tu respires là, près de moi, comme il est beau de vivre! de penser, de vouloir, de parler, de commander à ces sens admirables qui, tel un accord parfait, renferment toutes les harmonies? Pour moi le son d'une voix humaine, avec ses nuances insaisissables et si pénétrantes, m'exalte en un ravissement d'admiration, et le seul écho de la tienne, lorsqu'il frappe mon oreille, me donne une vie et des sens nouveaux ; je peux vivre d'une parole, d'une intonation, d'un murmure ; et, quand tu me dis « Claudia », tu t'empares de moi avec autant de force que si tes bras m'enlaçaient de leur plus puissante étreinte.