L'éventreur de White Plains (French Edition)
Chapitre 28
Le lendemain matin, jeudi 19 juillet, l’homme sortit tôt de chez lui. Vêtu d’un pantalon marron, d’un blouson passe-partout et coiffé d’une casquette, il se dirigea vers l’arrêt de bus le plus proche de son domicile et acheta un ticket au chauffeur sans le regarder, visière abaissée au maximum. Il prit un ticket à destination du centre-ville.
Plusieurs téléphones publics y étaient installés et, si les flics arrivaient à repérer le téléphone utilisé grâce au numéro, il leur souhaitait bon courage pour relever ses empreintes parmi celles de dizaines ou centaines d’utilisateurs.
Il aurait pu enfiler ses gants fétiches, ceux qu’il utilisait pour ses missions nocturnes, mais si un témoin l’avait aperçu téléphoner avec des gants en plein mois de juillet, autant inscrire le mot « suspect » dans son dos ou sur son front.
Un journaliste de la rédaction du White Plains Daily News décrocha au bout de trois sonneries. L’homme ne put s’empêcher de sourire, et il raconta au journaliste médusé ce qu’il avait à dire. L’appel dura près de vingt minutes. Heureusement, il y avait assez de téléphones publics autour de lui pour répondre à la demande des autres utilisateurs.
Parmi eux, l’homme donnait simplement l’impression d’appeler un ami à qui il n’avait pas parlé depuis longtemps.
Si les premiers articles de presse diffusés par les journaux du mardi soir avaient provoqué une tempête médiatique – une tempête plus ou moins contrôlée – celui publié par le White Plains Daily News dans une édition spéciale de mi-journée ce jeudi fit l’effet d’une bombe.
En ville, mais aussi dans les locaux de la brigade criminelle du White Plains Police Department.
Convoqués dans son bureau vers 15h00 – entassés dans son bureau était tout aussi exact – Lincoln Westwood, Dino Costa et Ashely Wolfe n’en menaient pas large face au capitaine Elias Abraham, dont les yeux sortaient presque de leurs orbites.
Demeurés dans la grande salle, Jones et Roberts tendaient l’oreille.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ! vociféra Abraham en secouant un exemplaire déjà bien éprouvé de l’édition spéciale du journal possédant le plus gros tirage de toute la ville.
Les enquêteurs restèrent muets, tous trois autant incrédules que leur supérieur hiérarchique. L’édition spéciale, constituée de seulement quatre pages, titrait en caractères immenses « Entretien exclusif avec l’éventreur de White Plains ».
Elias tendit le journal à Westwood, qui s’en empara, l’ouvrit sur l’unique double page et le posa sur le bureau du capitaine. Ses deux collègues l’encadrèrent pour en partager la lecture.
« Notre journal est en mesure de vous présenter des révélations exclusives dans l’affaire des doubles meurtres qui ont frappé le quartier de Gedney Park ces derniers jours.
Nous avons en effet eu le privilège de recevoir tôt ce matin un appel de l’auteur en personne de ces crimes. ».
— Le privilège ? Ouais, mon cul ! commenta l’inspecteur Costa.
« L’homme a été en mesure de nous communiquer assez d’indices et d’informations corroborées avec celles fournies par les forces de l’ordre pour être pris au sérieux. C’est pourquoi notre rédaction a décidé de les partager avec ses lecteurs sans plus attendre.
Car les faits sont graves et, si l’on en croit le meurtrier, qui préfère rester anonyme et que nous appellerons le tripier, il semblerait que les services du WPPD aient délibérément modifié les faits en les révélant à la presse avant-hier. Notre interlocuteur parle même de mensonge.
En effet, le communiqué de presse fourni mardi par la brigade criminelle, dirigée par le capitaine Elias Abraham, indiquait que les victimes des deux doubles meurtres avaient été étranglées.
Or, le tripier nous a dévoilé ce matin la réalité de son mode opératoire : il a égorgé ses victimes avec un couteau de chasse afin de les tuer, puis il les a éventrées post-mortem.
Nous avons essayé de joindre le légiste en charge de l’autopsie pour confirmation des dires de notre homme, mais sans succès.
Toutefois, et malgré l’insistance de notre journaliste, le tripier n’a pas souhaité nous révéler les motivations qui le conduisent à perpétrer ces meurtres. Il a également précisé que seules les prostituées femmes l’intéressaient, que l’homme travesti victime du deuxième double meurtre avait été une erreur.
Au final, nous invitons tout de même nos lecteurs à rester sur leurs gardes et à éviter de fréquenter les rues de Gedney Park la nuit. »
— C’est ça ! ragea Westwood. Ces inconscients allument le feu, puis ils balancent un malheureux seau d’eau dessus pour tenter de l’éteindre. Et « le tripier », tu parles d’un surnom à la con !
— On peut les forcer à coopérer et à nous balancer les détails de l’appel ? demanda Costa.
— Non, impossible, tu le sais très bien, Costa. Premier amendement, liberté de la presse et tutti quanti, comme on dit chez toi.
— Bordel !
L’inspecteur froissa le journal pour se défouler, puis le capitaine reprit.
— Je viens de me prendre un savon au téléphone par McLaughlin. Il est furax. Mais sachez que je vous ai défendus, vous ne risquez rien. Pas pour l’instant en tout cas.
— Je suis désolée capitaine, osa Ashley, se sentant responsable de ce fiasco en raison de ses suggestions lors de la rédaction du communiqué de presse.
Abraham ouvrit la bouche pour répondre, mais Costa fut plus rapide.
— Tu n’y es pour rien, Wolfe. C’était mon idée pour la presse.
Ashley n’en croyait pas ses oreilles. Dino Costa, l’inspecteur misogyne, avait pris sa défense. Hors de lui, il continua sa tirade.
— C’est ce cinglé le responsable. Lui et ces gratte-papiers qui préfèrent déclencher la panique et se faire du fric en vendant leur torchon plutôt que de garder une information secrète.
— J’espère que les renforts promis par le maire ne vont pas tarder à arriver, formula Westwood. Occuper le terrain sans relâche va être notre seul moyen d’agir pour tenter de stopper le massacre. Maintenant que ce fou a eu une tribune dans la presse, il ne va plus s’arrêter !
— Tu as raison Westwood, conclut le capitaine. Et comme on ne sait pas à quoi s’attendre avec ce malade en liberté, vous allez tous filer immédiatement et pour le reste de la journée au stand de tir pour vous entraîner. Ça ne fera de mal à personne, ni aux vieux, ni aux bleus.
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