L'éventreur de White Plains (French Edition)
Chapitre 53
Rentré chez lui, Herman Broockwell était survolté et partagé entre des émotions diverses et paradoxales.
Cette Margaret Reynolds l’avait sorti d’une mauvaise passe – un imminent passage à tabac sous les poings de l’inspecteur Costa, mais surtout une inculpation probable pour les trois doubles meurtres dont il était l’auteur – et il l’avait trouvée superbe et parfaitement à son goût.
Sa froideur guindée l’avait conquis.
Mais il y avait un problème de taille. L’alliance qu’elle portait à sa main gauche, qui signifiait la présence d’un Monsieur Reynolds quelque part. Un homme qui ne méritait pas une telle femme ; pas autant que lui, Herman Broockwell, la méritait.
Herman passa la soirée à faire les cent pas, puis à effectuer des allers-retours entre sa cuisine et son salon.
Dans la première pièce, il lisait les journaux du jour. L’édition du soir du White Plains Daily News, déposée un peu plus tôt dans sa boîte aux lettres par le jeune livreur à vélo, titrait sur son arrestation, mais sans citer son nom.
Le quotidien, dont les journalistes avaient dû se baser sur les informations communiquées par la substitut du procureur lors de son passage sur CBS, parlait seulement d’un suspect, sans plus de précision.
L’homme préférait qu’il en soit ainsi pour l’instant. Rester anonyme ne le dérangeait pas, car il avait encore du travail à accomplir. La gloire viendrait un jour, mais plus tard.
Dans la deuxième pièce, il jetait régulièrement un coup d’œil à l’extérieur, à travers les rideaux, afin de s’assurer qu’aucune voiture de police – même banalisée – n’était en planque devant chez lui. Maggie, sa sauveuse, avait donné des ordres, mais il doutait de leur respect le plus strict par ces maudites forces de police.
Herman pensa à aller se promener dans les rues de Gedney Park – pas pour agir ce soir, mais pour repérer et pour s’imprégner de cette ambiance qu’il adorait autant qu’il la détestait – mais il se rappela que la présence policière était toujours aussi importante dans le quartier.
Même s’il n’y avait pas sévi depuis deux semaines, et s’il s’en était pris à une autre cible depuis, les patrouilles appelées en renfort n’avaient pas abandonné Gedney Park pour autant.
Au final, Broockwell prit place dans le canapé en velours du salon et alluma la télévision.
Il s’agissait d’un imposant poste de marque RCA Victor – un bel écran capable d’afficher des programmes en couleur, inséré dans un beau meuble en bois – qu’il avait acheté pour lui et sa mère cinq ans plus tôt, en 1968 afin qu’ils puissent suivre les jeux olympiques d’été à Mexico.
Mais Aspen Broockwell n’avait presque jamais allumé le téléviseur. De mémoire, Herman n’avait vu sa mère installée devant la télévision qu’à deux occasions.
La première, lors du podium du 200 mètres des jeux olympiques pour lesquels Herman avait investi dans un coûteux poste couleur, lorsque les athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos avaient brandi le poing, ganté de noir, pour manifester contre la ségrégation raciale.
La deuxième, le 21 juillet 1969, quand Neil Armstrong avait posé le pied sur le sol lunaire. Puis sa mère s’était désintéressée de la télévision.
Herman Broockwell chassa ces souvenirs issus d’une époque révolue.
Deux molettes se trouvaient à droite de l’écran. Une première pour le son, qu’il régla au quart du volume maximum, une seconde pour sélectionner l’une des trois chaînes nationales : ABC, CBS ou NBC. Herman opta pour CBS, dans l’espoir d’apercevoir le visage de Margaret Reynolds.
Les informations de 22h00 lui donnèrent satisfaction. Après un énième reportage consacré aux déboires de son idole politique, Richard Nixon, la chaîne rediffusa l’intervention de la substitut devant le bâtiment du WPPD où il avait passé l’après-midi.
Le chignon serré, le regard froid et la diction pincée de Margaret Reynolds mirent Herman Broockwell en transe. Plus partagé que jamais entre ses sentiments d’adoration et de haine envers cette femme, il ne pouvait s’empêcher de scruter la gorge de la quadragénaire.
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