L'éventreur de White Plains (French Edition)
Chapitre 35
Quelques heures plus tard, après avoir judicieusement pesé le pour et le contre – et tandis que l’enquête du WPPD se déroulant en parallèle de ses actes n’avançait pas d’un pouce – l’homme décida de passer à l’action le soir même.
La maison du sénateur semblait déserte quand il s’était rendu sur Fairway Drive après ses recherches à la bibliothèque. Il n’y avait aucune voiture dans l’allée conduisant au garage sur le côté gauche de la riche demeure et aucun rideau ne s’était écarté quand l’homme avait ralenti devant la maison. Ni même quand il s’était garé deux minutes en face, après avoir fait demi-tour un peu plus loin, sur la boucle formée par Glendon Circle au bout de Fairway Drive.
La montre au poignet de l’homme affichait maintenant un peu plus de 21h00. Il l’enleva et la glissa dans la boîte à gants de sa belle Dodge bleue, d’où il extirpa une paire de gants noirs en cuir. Le véhicule à l’imposante calandre noire et au rutilant pare-chocs chromé était stationné à une quarantaine de mètres de la propriété du sénateur volage. Pas trop près, pour éviter de se faire immédiatement repérer ; pas trop loin, pour observer la maison depuis l’habitacle de la voiture.
L’homme douta un instant. Il n’y avait toujours aucun signe d’activité ou de présence chez Peacock. Il était jeudi soir. Et si l’homme et sa maîtresse avaient décidé de partir en long week-end et de quitter la ville pour fuir l’agitation médiatique ?
Mince, il aurait dû y penser et rechercher également l’adresse du bureau du sénateur en ville. C’est même là qu’il aurait dû se rendre en premier. Attendre que l’homme politique et sa secrétaire apparaissent devant la façade cossue d’un bâtiment de bureaux quelque part en centre-ville, s’approcher d’eux comme un passant quelconque et jouer de sa lame. Mais, pensa-t-il aussitôt, le lieu n’aurait probablement pas été idéal pour la deuxième partie du travail. Celle qui consistait à mettre en scène les corps éventrés.
L’homme se calma. Si un voisin venait à sa rencontre pour demander ce qu’il faisait là à cette heure de la soirée, et même s’il faisait encore jour, il saurait quoi répondre. De par son métier, il avait l’habitude de se sentir comme chez lui à peu près partout – peut-être encore plus dans ces beaux quartiers que dans Gedney Park – et de se montrer aux autres sous son meilleur jour. Il savait à la fois se fondre dans la masse, mais aussi être charmeur ; y compris auprès de parfaits inconnus.
L’homme décida d’attendre. Le couple était peut-être sorti au restaurant et ne tarderait pas à rentrer. Si la nuit tombait, apparaîtrait pour lui l’inconvénient de ne pas connaître parfaitement le terrain. Mais, d’un autre côté, l’obscurité lui permettrait de se fondre encore plus dans le décor, et de devenir une ombre jusqu’à l’instant fatidique.
Et sa patience fut enfin récompensée aux alentours de 22h15, à la nuit tombante.
Une imposante Lincoln Continental Mark III de couleur jaune, au capot ridiculement long – Lincoln, comme le prénom d’un des inspecteurs enquêtant sur lui d’après les journaux, ce qui fit sourire l’homme – remonta Fairway Drive, phares allumés, à faible allure. Quelques mètres avant la propriété du sénateur, le clignotant indiqua à l’homme que l’attente n’avait pas été vaine.
Il enfila sa casquette, tâta les poches de sa veste d’été beige – fini le blouson en polyester – et quitta sa Dodge sans perdre une seconde.
Il entendit le moteur se couper puis les lourdes portières s’ouvrir. La maîtresse-secrétaire rigolait comme une folle, comme si Peacock avait sorti la blague du siècle, ce qui n’était probablement pas le cas, et le politicard parlait d’une voix trop éloignée pour qu’il puisse distinguer le moindre mot. Les amants semblaient passablement alcoolisés.
L’homme approcha au bord de l’allée pour avoir un contact visuel avec ses cibles. Le sénateur avait garé son symbole phallique sur roues devant la porte de garage. Ce fainéant préférait laisser une voiture coûtant au bas mot cinq années du salaire de l’homme à l’extérieur, plutôt que de la mettre à l’abri dans le garage. Le quartier était sûr, mais ce geste synonyme de superficialité et de désinvolture aux yeux de l’homme le mit en rage. Il vérifia une nouvelle fois la poche de sa veste.
Mary Levinson portait une robe fourreau assez sobre et Mark Peacock un costume noir. Le tout sentait la soirée de gala en présence d’huiles ; une exposition en public en forme de pied de nez malgré la tempête médiatique déclenchée par le couple. Cet homme n’avait donc aucune retenue, et cette femme aucune fierté. L’homme se félicita de les avoir choisis pour cibles.
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