L'éventreur de White Plains (French Edition)

Ludovic Marin · Chapitre 45 sur 65

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L'éventreur de White Plains (French Edition)

Chapitre 44

 

 

Les inspecteurs Costa et Westwood étaient suspendus au combiné de téléphone en bakélite posé entre eux, sur le bureau.

Plus rien n’existait autour d’eux et, passionnés par le récit détaillé de Shannon Springfield – alias Double S – ils n’avaient même pas remarqué le départ précipité de Roberts et Jones vers le lieu d’une de leurs enquêtes.

— Allez, Shannon, ne fais pas durer le suspense, s’il te plaît.

— Aspen Broockwell et son fils, Herman, ont emménagé sur Prescott Avenue en 1947, quand ils ont quitté Court Street. Ce n’est pas très éloigné de Gedney Park et, tenez-vous bien, c’est également assez proche de Mamaroneck Avenue, où habite Ashley.

Westwood et Costa frissonnèrent à l’idée que le dangereux tueur en série, l’éventreur de White Plains comme l’appelait la presse, logeait à quelques rues à peine de leur jeune collègue.

— Et Aspen Broockwell ne s’est jamais remariée, d’après les registres.

— Ils habitent encore sur Prescott Avenue ?

— Pas exactement.

— C’est-à-dire ?

— Herman Broockwell y habite encore. Mais sa mère, Aspen Broockwell n’y habite plus.

— Maison de retraite ?

— Non. Elle… elle avait soixante-quatorze ans. Elle est morte il y a deux mois.

Lincoln Westwood et Dino Costa levèrent les yeux du combiné qu’ils scrutaient attentivement et échangèrent un regard. L’un comme l’autre avaient la certitude que Shannon venait de mettre la main sur quelque chose d’énorme, quelque chose qui allait spectaculairement faire rebondir l’enquête.

Westwood regretta qu’Ashley ne soit pas présente pour entendre la révélation à venir. Car, au ton de Shannon, il savait qu’une information incroyable et primordiale allait suivre.

— Vous connaissez Lance les gars. C’est un scientifique, mais il se laisse souvent guider par son instinct et ses impressions. Il a filé au tribunal en voiture il y a moins d’une heure, quand je lui ai raconté ce que j’avais appris par mon ami de l’état civil. Lance m’a appelé il y a quelques minutes depuis le bureau des archives du tribunal pour me dire qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait.

— Et que cherchait-il ?

— Il a eu une intuition en mettant les éléments bout à bout, il a tenu à vérifier si Aspen Broockwell avait elle aussi un casier judiciaire, et pour une raison bien précise.

— Laquelle ?

— Contrairement à la mienne, la famille de Lance est originaire de White Plains. Ils y ont toujours vécu. Et Lance a déjà entendu ses parents et ses grands-parents parler de la misère qui régnait dans certains quartiers de la ville au début des années trente, dont Court Street. Et cette misère avait poussé certaines femmes seules à…

— À vendre leur corps ! compléta Westwood en bondissant presque de son fauteuil.

— Oui, Aspen Broockwell se prostituait chez elle et parfois dans la rue. Elle a été arrêtée pour racolage à plusieurs reprises entre 1932 et 1933. C’est écrit dans son casier judiciaire. À l’époque on prenait les empreintes des prostituées, on inscrivait ça au casier et on les relâchait avec une tape sur la main sans chercher à les aider. Il n’y avait malheureusement pas de services sociaux pour aider ces femmes à quitter cette spirale infernale.

 

Westwood remercia vivement Shannon pour son travail digne d’une enquêtrice et prit congés de la jeune femme. Costa et lui réalisèrent que, faute d’informations, ils s’étaient trompés de piste en pensant au divorce comme élément déclencheur de la folie meurtrière du tueur en série désormais identifié sous le nom d’Herman Broockwell.

Mais Ashley et eux étaient malgré tout proches de la vérité : le déclic qui avait poussé l’homme à passer à l’acte avait un rapport avec les femmes. Avec une femme : sa mère, contrainte à la prostitution pour faire face à la misère et pour pouvoir nourrir son fils.

Avant de se rendre au domicile d’Herman Broockwell sur Prescott Avenue pour procéder à l’arrestation, Westwood prit le temps d’appeler Ashley pour la prévenir. Il lui résuma les grandes lignes du récit de Shannon.

— Broockwell était au courant des activités de sa mère ? demanda Ashley au téléphone.

— Je ne sais pas, mais c’est fort probable qu’il ait été au courant, à l’époque ou depuis.

— C’est aussi ce que je pense. C’est un traumatisme refoulé qui a ressurgi avec le décès de sa mère. C’est ce qui a donné naissance à ce défoulement de violence et qui a fait exploser cette part d’ombre enfouie en lui pendant toutes ces années. Il s’en prend aux femmes qui se prostituent, comme sa mère l’a fait quand il était enfant ; et maintenant à celles, comme Mary Levinson, qui ont un comportement peu vertueux qui transgresse l’idéal féminin que son subconscient a construit pour cacher la triste réalité.

— Costa et moi allons partir d’un instant à l’autre pour arrêter Broockwell chez lui, en espérant qu’il s’y trouve. On attend juste le feu vert d’Abraham, il vient d’appeler le maire pour lui expliquer les dernières évolutions de l’enquête. Double S et Double L ont fait un excellent boulot, tout comme toi depuis le début de cette affaire, Ashley.

— Merci, mais c’est un travail d’équipe.

— Abraham vient de me faire signe, c’est bon. On prend quelques officiers en uniforme en renfort, par précaution, et on fonce.

— Vous avez raison. Il est dangereux et, d’après son histoire, il n’a plus rien à perdre.

Ashley regarda sa montre. Il était presque midi.

— Je vais prendre la route dans cinq minutes, je vous rejoindrai à la brigade directement. Je devrais arriver vers 13h00, peut-être un peu plus en fonction de la circulation en quittant New York.

— D’accord, Ashley. Si on peut, on attendra ton retour avant de commencer l’interrogatoire, pour que tu puisses le suivre dès le début. Fais attention à toi sur la route.

— Merci, Lincoln. Faites attention à vous aussi. Ne le sous-estimez pas.

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