L'éventreur de White Plains (French Edition)

Ludovic Marin · Chapitre 35 sur 65

Pages du PDF

L'éventreur de White Plains (French Edition)

Chapitre 34

 

 

L’homme bouillait d’impatience dans sa cuisine envahie par les journaux. Comme le lundi soir, il avait délaissé les rues de Gedney Park au cours des nuits de mardi et mercredi.

Car depuis mardi, au hasard des pages du White Plains Tribune, il avait focalisé son attention sur de nouvelles cibles : un politicard libidineux et sa pétasse de secrétaire, qui était aussi sa maîtresse. Mark Peacock – sénateur démocrate – et Mary Levinson.

Fidèle à ses habitudes, l’homme préférait agir sans se précipiter, mais dans les meilleurs délais tout de même. Quand une proie se présentait, il ne fallait pas la laisser filer. Aussi, depuis cette découverte remontant à deux jours, il s’était mis en quête d’informations concernant le couple illégitime.

D’autres articles de presse lui avaient fourni des détails intéressants, mais non essentiels pour l’objectif visé : parcours politique de Peacock, financement en apparence absolument légal de sa campagne électorale, soutiens d’un côté de la classe politique et opposants à l’autre bord de la même classe – car les uns n’allaient pas sans les autres – ainsi que la liste de projets défendus par l’homme politique au Sénat.

Sans oublier, ce qui fit beaucoup sourire l’homme, des détails plus croustillants de sa relation extraconjugale avec Mary Levinson. Si l’on en croyait les journaux, cette aventure était un secret de polichinelle dans l’entourage de Peacock.

Chauffeurs, femmes de ménage, proches collaborateurs… tous étaient au courant des relations hors cadre professionnel du sénateur et de sa secrétaire. Tous sauf son épouse. Et certains de ces témoins déliaient aujourd’hui leurs langues dans la presse, sous couvert d’anonymat, et probablement en échange d’une poignée de dollars.

En compilant ces informations sur la porte du frigidaire par-dessus les articles consacrés aux doubles meurtres, l’homme avait dressé un portrait peu flatteur mais plutôt réaliste des deux amants. Celui d’un parvenu imbu de lui-même préférant se vautrer dans la luxure plutôt que de respecter ses engagements envers sa femme, et celui d’une fausse ingénue profitant de ses charmes pour se faire une place au soleil.

L’homme pensa que, s’il ne s’agissait pas d’une relation tarifée comme entre les prostituées – les putes ! – et leurs clients, beaucoup de similitudes existaient malgré tout entre les deux types de tractations. Du sexe en échange de quelque chose. Un deal malsain dont il avait découvert l’existence très jeune. Trop jeune. Beaucoup trop jeune.

Mais une information primordiale manquait encore à l’homme pour compléter son plan et le mettre à exécution. L’adresse du sénateur.

 

La veille, mercredi, l’homme avait prévenu son employeur qu’il ne se sentait pas mieux, qu’il avait besoin de quelques jours de repos, et qu’il reprendrait son travail le mardi suivant, si tout allait bien. Il avait de nombreux jours de congés à prendre, la période estivale était creuse le concernant, et l’affaire fut entendue.

Puis il s’était rendu à la bibliothèque publique de White Plains, sur Martine Avenue, afin d’en apprendre davantage sur le domicile de Mark Peacock. L’établissement conservait depuis de nombreuses années les journaux publiés, sur microfilms, et leur consultation était gratuite pour les possesseurs d’une carte de bibliothèque en cours de validité. Ce qui était le cas de l’homme.

Il se souvenait qu’au moment des élections sénatoriales, les quotidiens avaient publié un état du patrimoine des candidats – un état forcément allégé et incomplet – ainsi que leurs adresses. « Plus de transparence, plus de proximité avec les électeurs » avaient démagogiquement revendiqué Républicains et Démocrates. L’homme n’avait pas mémorisé cette adresse à l’époque – pourquoi aurait-il retenu l’adresse d’un homme politique, surtout celle d’un démocrate ? – mais la retrouver ne serait qu’un jeu d’enfant.

Et ce fut effectivement le cas. La gentille bibliothécaire – une dame affable aux cheveux grisonnants coiffés en chignon et portant une grosse monture de lunettes, semblable à la plupart des bibliothécaires du pays – désigna à l’homme un box équipé d’un imposant lecteur de microfilms Agfa, où il put parcourir les bobines qu’il avait réservées le matin même par téléphone.

Il y en avait une grosse vingtaine, empilées sur la table devant lui à côté du lecteur – chacune contenant l’équivalent d’une semaine d’éditions papier des quotidiens locaux – et rangées avec soin dans des boîtes en carton. Afin de brouiller les pistes sur l’objet de sa recherche, il avait même pensé à donner à l’employée une fourchette de plusieurs mois avant et après les dernières élections sénatoriales. Aussi passa-t-il le plus clair de l’après-midi, jusque 17h00 environ, à consulter, bobine après bobine, des articles qui l’intéressaient à peine dans le but de justifier sa demande auprès de la bibliothécaire.

L’homme dissimula sa joie derrière un masque impassible quand il mit enfin la main sur la bonne bobine et sur l’article recherché. Le texte inscrit sur le microfilm s’affichait nettement sur le fond lumineux de l’écran carré au moyen de l’astucieux système grossissant de lentilles.

Le sénateur Mark Peacock habitait une grande maison – presque un manoir – sur Fairway Drive, au cœur d’un des quartiers les plus huppés de White Plains.

L’homme ne fut pas surpris de constater que la bâtisse se trouvait à deux pas de, non pas un, mais de deux parcours de golf : le Westchester Hills Golf Club et le Maple Moor Golf Course.

Mary Levinson avait bien choisi son pigeon, mais l’un comme l’autre allaient très bientôt le regretter amèrement.

En sortant de la bibliothèque, l’homme se rendit en repérage sur Fairway Drive.

OceanofPDF.com