L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)

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L'habit ne fait

 

pas

 

le moineau

 

Zoe Brisby

À nous,

Hic et Nunc

(Ici et maintenant)

OceanofPDF.com

1.

 

www.partage-voiture.com

 

PROFIL

 

Prénom : Alex

Âge : 25

Voiture (marque, modèle et année) : Renault,

Twingo, 2002

Nombre de personnes dans le véhicule (chauffeur

compris) : 2

Destination : Bruxelles

Autoroute envisagée : oui

Taille des bagages : petits

Fumeurs acceptés : ???

Alex hésitait. Devait-il accepter oui ou non les fumeurs ? S'il mettait non,

une partie de sa clientèle disparaîtrait et d'un autre côté s'il mettait oui il risquait de se retrouver avec un voisin qui fume comme un sapeur. Devait-il écouter son porte-monnaie ou ses poumons ? Ce serait gênant de ne plus voir la route à cause d'un nuage de fumée envahissant tout l'habitacle. Oui, il valait mieux mettre non. Question de sécurité. En même temps, refuser les fumeurs c'était de la ségrégation. En tant que jeune rebelle il se devait de refuser ce diktat populaire qui ostracisait les fumeurs. D'abord, c'étaient les fumeurs et puis quoi ensuite ? Non, il valait mieux mettre oui.

 

Fumeurs acceptés : oui

Animaux acceptés : ???

C'était la première fois qu'il allait faire du covoiturage et rien que le

questionnaire commençait à lui prendre la tête. Contrairement à ce que martelait le site, il avait décidé de se livrer à cette pratique pour des raisons essentiellement financières et non pour « profiter d'une ambiance chaleureuse tout en protégeant la planète ». L'empreinte carbone avait bon dos, mais en attendant qui allait supporter Joe-le-fumeur alignant cigarettes sur cigarettes ? C'était lui.

Maintenant la question des animaux. Il aimait bien les animaux, ça

n'aurait donc pas dû poser de problèmes, mais, tout dans la vie d'Alex posait problème. Dépressif. Le diagnostic était tombé comme un couperet dans la voix du médecin dont le visage blasé n'avait fait montre d'aucune empathie.

– C'est grave ? avait demandé Alex amorphe.

– Tout le monde est dépressif maintenant.

– Donc ce n'est pas grave.

– Je n'ai pas dit ça.

Il avait soufflé, las, avant de lui réciter le Vidal :

– La dépression est une maladie. Elle peut être passagère ou alors durer.

Les effets peuvent aller de la simple fatigue au suicide.

– Le suicide ?

– Oui, mais pas tout le temps, c'est seulement pour les dépressifs sévères.

– Est-ce que je suis un dépressif sévère ?

– Vous avez envie de mourir ?

Alex avait réfléchi un instant. Mourir, il n'y avait pas pensé. Pourtant,

l'idée ne l'effrayait pas. Ce serait la fin de ses peines. Plus de lassitude le matin en se réveillant, plus de regrets le soir en se couchant.

– Bof…

– C'est bon vous n'êtes pas un dépressif sévère, moyen tout au plus. Le médecin avait ouvert son carnet d'ordonnance et continuait :

– Je vous prescris des antidépresseurs. Rien de bien méchant, mais ne

soyez pas étonné d'être un peu groggy les premiers temps. Une

constipation est possible aussi. Des vomissements éventuellement. Des

maux de tête. Vous allez voir vous allez très vite vous sentir mieux. Il avait détaché l'ordonnance de son bloc et l'avait tendue à Alex. En voyant son manque de réaction, il avait ajouté :

– Je vous conseille aussi d'aller voir un psychothérapeute. Faire de

longues balades. Vous devez sortir.

– Vous voulez dire voir des amis ?

– Non, je veux dire sortir du cabinet, d'autres patients attendent, mais c'est

bien aussi de voir des amis.

Alex avait donc décidé de partir pour Bruxelles. Il n'avouerait jamais à

ses parents la raison pour laquelle il avait choisi Bruxelles. Il avait vu sur internet qu'Alice Laferty y habitait. C'était complètement stupide. Si ça tombe, elle ne se souvenait même pas de lui. Si ça tombe, elle était devenue hideuse et la petite fille aux boucles brunes qu'il avait connue en CM2 n'existait plus. Si ça tombe, elle ne le reconnaîtrait même pas. Si ça tombe, il n'irait même pas la voir. Mais, ça avait suffi à le décider, à lui donner le déclic qui lui permettrait de sortir de sa léthargie et il se retrouvait aujourd'hui à remplir ce stupide formulaire de covoiturage. Il avait l'impression d'être sur Meetic ou de passer un entretien d'embauche, ce qui revenait au même.

Accepter les animaux ? Pourquoi pas. Mais si son co-voyageur était un

punk à gros chien ? Ou un gothique avec un furet sur l'épaule ? Ça sent terriblement mauvais un furet. Déjà qu'il avait accepté Joe le fumeur il n'allait pas supporter Joe le fumeur et son rat.

 

Animaux acceptés : Chien de petite taille et chat

uniquement.

Centres d'intérêt (en donner au moins trois): ???

Ça se corsait. Les tisanes, les dromadaires et la musique soul américaine.

Non, il ne pouvait pas inscrire ça. Tout le monde allait savoir qu'un vieux se cachait en lui. Alex avait toujours eu le sentiment d'être plus âgé que ce qu'il était, comme si à la maternité on s'était trompé, qu'on avait donné à sa mère un bébé plus vieux et qu'il conservait ce décalage permanent avec les jeunes de sa génération. Tant qu'à supporter de voyager pendant des heures en voiture à côté d'un inconnu autant que ce soit une fille. C'était plus doux une fille, et puis, on ne savait jamais.

Plutôt optimiste pour un dépressif non ?

 

Centres d'intérêt (en donner au moins trois): Les

musées, les voyages et la littérature.

Avec ça, pas de doute, les hommes allaient s'abstenir. Peut-être qu'il

aurait la chance de rencontrer une belle inconnue. Ils s'entendraient immédiatement et raconteraient leur rencontre à leurs petits-enfants chaque Noël. Ou alors si c'était une fille laide et prétentieuse, il pourrait toujours faire semblant d'être sourd et muet ou bien carrément lui dire qu'il était dépressif. Les dépressifs c'est sûr, ça fait fuir les gens, ils ont trop peur qu'on commence à leur raconter nos problèmes.

Il appuya sur « envoyer » en croisant les doigts.