L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
– Je ne suis pas drogué, je suis dépressif !
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5.
– Je ne suis pas drogué, je suis dépressif !
– Dépressif ? Ah, alors tout s'explique. Les traits tirés, le teint cireux,
les yeux cernés, la peau sur les os…
Au fur et à mesure de cette description, Alex se regardait dans le miroir du rétroviseur. Il n'avait pas bonne mine certes mais de là à parler de teint cireux.
– Les cheveux…
– Quoi ? Qu'est-ce qu'ils ont mes cheveux ?
– Et bien, comment dire ? On voit qu'ils ne sont pas très en forme. Et
puis ta coupe avec cette mèche sur le devant. Tu sais que même Justin
Bieber n'est plus coiffé comme ça ?
Alex jeta à nouveau un œil dans le miroir. Ses cheveux, il n'en avait plus rien à faire, c'était le cadet de ses soucis mais la moindre remarque ces temps-ci le faisait sortir de ses gonds.
– Ils sont très bien comme ça mes cheveux ! Et ce n'est certainement
pas une vieille dame aux cheveux violets qui va me donner des leçons
de mode !
– Pas la peine de t'énerver comme ça Petit. Je ne voulais pas te vexer.
Alex avait beau essayer de se concentrer sur la route, d'effacer sa colère et ce qu'il venait de dire mais il n'y arrivait pas. Il venait d'être odieux avec une pauvre petite vieille.
– Je suis désolé. Je n'aurais pas dû vous parler comme ça. C'est… C'est
juste qu'en ce moment, tout me fait mal. J'ai l'impression d'être un
écorché et que chaque remarque ou critique est comme un tison qu'on
porterait sur mes blessures.
– Je comprends.
– Vous avez déjà été dépressive ?
Alex se rendit subitement compte que sa remarque n'était pas très délicate voire déplacée. Surtout le ton plein d'espoir qu'il avait employé. Les gens normaux n'espéraient pas que les autres soient dépressifs.
– Non, mais j'ai vu des reportages sur la dépression.
– Regarder un reportage et vivre une dépression, sont deux choses bien
différentes. J'ai vu un reportage sur le Kilimandjaro, ça ne veut pas dire
que j'y suis allé.
– Évidemment. Ce que je tente de t'expliquer Monsieur l'écorché, c'est
que je n'ai jamais été officiellement diagnostiquée dépressive. Mais, ça
ne veut pas dire pour autant que je n'ai jamais vécu de moments
difficiles. Tu crois qu'on peut arriver à mon âge en ayant toujours vécu
une vie toute rose ? Tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'au mollet !
La vieille dame marquait un point. Par contre, Alex n'était sûr de rien
quant à l'exactitude de l'expression qu'elle avait employée.
Maxine vit qu'elle avait atteint sa cible. Elle avait envie d'aller plus
loin, d'en savoir plus mais elle marchait sur des œufs avec ce jeune homme et elle devait faire preuve de tact, ce qui n'avait jamais été son fort :
– Est-ce que, par hasard, tu voudrais partager avec moi les raisons de
ton mal-être ? Peut-être que cela te ferait du bien de parler. Mais, je
comprendrais très bien si tu ne souhaitais pas m'en dire plus, je ne suis
qu'une vieille dame de passage dans ta voiture, une inconnue avec qui
tu partages la route…
Parler ? À quoi bon ? Alex avait déjà parlé à un psy ou plutôt essayé
de parler à un psy. Mais, le thérapeute n'avait fait que le regarder avec un air détaché ponctuant ses « et qu'avez-vous ressenti à ce moment-là ? » par des hochements de tête.
Pourtant, maintenant, juste maintenant, à cette minute très précise, il
se sentait prêt à parler à cette vieille dame. Peut-être justement parce qu'elle était vieille et risquait moins de le juger, peut-être aussi parce que c'était une étrangère qu'il n'allait plus jamais revoir une fois que leurs routes se sépareraient. Il fallait qu'il parle maintenant, tout de suite, sinon il ne le ferait jamais. Avec personne. Alors tout sortit dans un flot ininterrompu :
– Je sais pourquoi je me sens si mal mais j'ai honte. C'est idiot, si
commun, que je me sens d'autant plus misérable. Des milliers de
personnes l'ont déjà vécu et n'en font pas tout un drame. Je suis
ridicule.
Maxine n'osa pas intervenir. Il reprit :
– Je suis dépressif car la fille dont je suis amoureux ne m'a même pas
regardé. Enfin si, elle m'a regardé mais elle ne m'a pas vu. Depuis, elle
est comme une épine plantée mon cœur. J'avais pourtant tout prévu,
planifié les moindres détails de « la » rencontre. J'avais étudié son
emploi du temps, analysé ses réactions.
– On dirait plus un harceleur qu'un amoureux transi.
Elle se mit la main sur la bouche comme pour effacer sa remarque.
Les mots étaient sortis tout seuls, le petit risquait de se refermer comme une huître.
– Je m'en fichais mon intention était noble ! Nous étions faits pour être
ensemble. Je le savais. Je le sais. Nous avons les mêmes goûts, j'ai
vérifié sur Facebook.
Là, Maxine n'osa pas lui dire qu'elle ne savait absolument pas de quoi
il parlait.
– Tout était planifié. Nous nous sommes croisés comme prévu. Nous
nous sommes parlé comme prévu. J'ai fait de mon mieux pour paraître
au meilleur de ce que je pouvais être ou pensais devoir être. Et, rien ne
s'est passé comme prévu. Elle m'a parlé comme elle devait le faire avec
n'importe quel autre. Mon grand moment à moi n'était qu'une minute
banale pour elle. Des semaines de torture psychologique pour moi,
l'oubli pour elle. C'était comme si elle avait nié mon existence. Je
n'avais vécu que pour ce moment, persuadé que ma vie allait basculer
et j'ai raté. Je suis nul, un moins que rien.
– Ne sois pas si dur avec toi. Un échec amoureux n'est jamais facile à
digérer, tu as le droit d'être en colère.
– Je n'ai même pas la force d'être en colère contre elle.
– Je vais t'expliquer comment moi je vois les choses. Tu m'as l'air
d'être un jeune garçon charmant. Avec une nourriture saine, une
douche et une bonne coupe de cheveux, tu serais même un très beau
garçon.
Elle lui fit un clin d'œil avant de continuer :
– Tu t'es donné beaucoup de mal pour essayer de connaître cette fille,
même si j'avoue que le fait d'apprendre son emploi du temps par cœur
fait un peu peur… Ce que je retiens de tout ça, c'est que tu as tout fait
pour te rapprocher d'elle. Peu de gens seraient prêts à s'exposer de cette
façon. Combien de personnes passent à côté de l'amour de leur vie
parce qu'elles ont trop peur de prendre le risque qu'on les rejette ? Toi,
tu as osé, tu devrais être fier de ta démarche. Et, si elle n'a pas voulu de
toi, alors c'est elle qui perd quelque chose.
– Des mensonges tout ça !
Alex tapa rageusement sur le volant, laissant enfin éclater sa colère :
– Des proverbes simplistes complètement faux pour faire croire que
demain sera mieux. Mes lendemains n'ont pas été meilleurs. Je suis
tombé dans la dépression comme on tombe d'une falaise. Une idée
noire en enchaînant une autre. Une nuit sans sommeil en chassant une
autre. Un jour las de plus. Voilà tout ce que j'ai gagné à prendre des
risques.
Maxine se sentit un peu honteuse d'avoir débité un tel cliché mais
pourtant elle le pensait vraiment, elle trouvait réellement qu'il avait fait preuve de courage. Comment le lui faire comprendre ?
Elle essayait de trouver les bons mots quand Alex se mit à crier :
– Et vous savez ce qui m'énerve le plus ? C'est que je ne me reconnais
plus. Je ne suis pas cette loque au teint cireux.
Il essuya une fine larme qui s'était échappée du coin de son œil. Il
regarda un instant, le bout de son doigt mouillé par le liquide salé. Il avait honte de pleurer. Il ne pleurait jamais. Encore moins en public. Et puis zut ! Il n'avait plus rien à perdre de toute façon, il avait déjà commencé à raconter son histoire à Maxine, autant se livrer complètement.
– Je me sens coupable de tomber aussi bas « pour une histoire de fille »
comme on dit. On ne m'a pas coupé un bras et pourtant la douleur est
bien là. Présente sans arrêt. C'est comme le syndrome du membre
fantôme, moi j'ai le syndrome de l'amour fantôme.
– Je sais que ta douleur est bien réelle mais de là à la comparer avec
une amputation, il faut savoir raison guider.
– Garder.
– De quoi parles-tu ?
– L'expression c'est savoir raison garder pas guider.
– Et alors ? C'est ce que j'ai dit.
– Non, vous avez dit guider, je le sais, j'ai entendu.
– Et moi, je sais encore ce que je dis. Revenons à ce qui est vraiment
important, ta peine.
Alex commençait à croire que cette vieille dame avait un problème
avec les expressions et autres locutions adverbiales. Mais, il préféra laisser couler pour l'instant.
– Il y a une pierre grosse comme un 33 tonnes qui appuie sur mon cœur
et ma cage thoracique, et m'empêche de respirer.
– Alors respire plus fort !
– Pardon ?
– Mais oui. Si cette pierre est bloquée, débloque-la ou du moins
déplace là.
– Facile à dire.
– Je ne dis pas qu'il faut oublier cette déception. Tu ne le peux pas. Ce
qu'il faut c'est réussir à faire avec. Tu dois mentir à ton cerveau.
– Mentir à mon cerveau ? Comment ? Je ne sais pas si vous avez des
connaissances poussées en anatomie mais le cerveau est le centre de
commandement de tout notre corps, le QG, alors il me semble
impossible de le tromper.
– Merci pour ce rappel anatomique Docteur Maboul, je sais à peu près
situer le cerveau. Tu peux justement te servir du fait que le cerveau soit
le pilote de ton corps pour guérir. Il faut simplement que tu réussisses à
te persuader que tu vas t'en sortir.
– Et je suppose que vous connaissez une méthode spéciale mensonge
pour cerveaux…
– Tout cela nécessite une grande maîtrise de soi mais le jeu en vaut la
poutrelle.
– La chandelle. Le jeu en vaut la chandelle.
– Tu comptes réellement répéter tout ce que je dis ? Ne m'interromps
pas lorsque je dis quelque chose d'intéressant… ni même lorsque je dis
quelque chose de pas intéressant, c'est grossier.
Maxine fit les gros yeux à Alex qui eut soudain l'impression d'être
puni par sa maîtresse de CE2. Un peu plus et il allait au coin.
Maxine sembla se rasséréner après avoir noté l'expression de légère
frayeur sur le visage de son pilote. Maintenant qu'elle avait retrouvé toute son attention, elle pouvait continuer sa leçon :
– Ton raisonnement doit éviter toute sorte de négation. Tu ne dois pas
te dire « je ne me sens pas bien » mais « ça ira mieux tout à l'heure ».
Ton cerveau ne retiendra que le positif. Il envoie des hormones de
bonheur ou de stress dans tout ton corps. Si tu le nourris de négation, il
t'enverra du stress.
– C'est si simple que ça ? Mais vous tenez la recette du bonheur dites-
moi. Vous devez être milliardaire avec une idée révolutionnaire comme
celle-là, reprit Alex sarcastique.
– Ce que je te conseille est bien plus difficile que ce que tu sembles
bêtement croire. Réussir à maîtriser sa pensée est un vrai exercice.
Mais, tu me fatigues, j'ai l'impression de donner de la confiture aux
moutons.
Alex n'osa pas relever. Il n'avait pas envie d'avoir à nouveau droit aux
gros yeux de maîtresse.
– Comment savez-vous tout ça ?
– J'ai lu La Dépression pour les nuls.
– C'est vrai ?
– Bien sûr que non. Mon mari était psychiatre.
Maxine se tourna vers la vitre. Alex comprit qu'il ne devait pas poser
de questions sur le sujet. L'utilisation du passé ne laissait pas vraiment planer de doute.
Le silence se fit dans la voiture, chacun pensant à ce que l'autre avait
dit. Lui, fixant son regard sur la route, elle, se laissant absorber par le paysage campagnard.
Alex en profita pour analyser tout ce qui venait de se passer depuis
qu'une vieille dame aux cheveux violine s'était assise sur le siège passager. Jamais il n'avait vraiment partagé sa peine avec une autre personne. Il avait trop honte de lui pour parler à ses amis ou à ses parents. Mais, depuis qu'il l'avait fait, la grosse pierre sur son cœur semblait un peu moins lourde. Un tout petit peu moins. Quelques grammes tout au plus mais c'était déjà ça.
– Vous savez, je vous ai raconté plus de choses en dix minutes qu'à
mon psy en dix séances.
– Ça nous apprend une chose.
– Quoi ? Que les psys ne servent à rien ?
– Non. Les psys sont utiles lorsqu'on leur livre les bonnes
informations, ce que je te soupçonne fortement de ne pas avoir fait…
– Alors quoi ?
– Je devrais me faire payer !