L'habit ne fait pas le moineau (French Edition)
Alex arriva devant l'adresse que lui avait…
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3.
Alex arriva devant l'adresse que lui avait indiquée Max. Avec un nom
pareil et des centres d'intérêt tels que le whisky, le Tour de France et la mécanique, il était bon pour se coltiner non pas Joe-le-fumeur car il avait noté qu'il était non-fumeur, mais plutôt Joe-le-mécano qui allait lui parler de moteur, de courroie de distribution, de plaquettes et de carburateurs pendant tout le trajet.
Pourtant, devant cette adresse, il était perplexe. Puis, il eut un éclair de lucidité.
Il en était sûr.
Évidemment.
On lui avait posé un lapin. On s'était moqué de lui. Pourquoi est-ce qu'on voudrait voyager avec lui ?
Il se gara sur le bas-côté et regarda à nouveau la plaque dorée fixée à
l'entrée du bâtiment.
Résidence Beauséjour. Lieu de vie et de repos pour personnes retraitées, malades ou dépendantes. Tout un programme. Lui aussi avait besoin de repos, mais dans un mouroir comme ça, il n'aurait pas tenu une journée. Comme si nos vieux nous faisaient trop peur, nous rappelait cruellement ce que nous allions devenir, alors on les enfermait. On fermait les yeux. On jetait les clés et parfois on envoyait un bouquet de fleurs pour se donner bonne conscience.
Mais bon, lui, il s'en fichait de voir ce que l'avenir lui réservait de
maladie, tristesse ou solitude, il était déjà dépressif.
La grille en fer forgé de l'établissement s'ouvrit doucement en
grinçant. Ici, même la porte était vieille. Les gonds agonisaient et Alex s'attendit presque à voir débarquer la famille Adams. Au lieu de Morticia ou de Cousin Machin, en sortit une petite dame aussi ridée que la grille était rouillée. Ses cheveux étaient parfaitement coiffés et gardaient miraculeusement la forme donnée par les rouleaux malgré le souffle du vent.
Elle portait un gilet – ou plutôt un cardigan comme disaient les gens de son âge – bleu lavande assorti à une jupe noire qui lui descendait sagement au-dessous du genou. Un collier de perles habillait son cou et lui donnait l'air de celle qui va à la messe.
Ses petites mains marbrées de taches brunes s'agrippaient fermement à une valise marron qui semblait avoir vécu la Guerre. Plusieurs autocollants témoignaient des voyages effectués : Rome, New York, Sydney. Alex baissa la vitre.
– Pardon Madame, est-ce que je suis bien au 48 rue du Général de
Gaulle ?
La vieille dame parut un peu surprise et tira sa valise en arrière. En
voyant les yeux cernés du jeune homme, elle se dit que c'était peut-être un drogué. Un junkie prêt à tout pour avoir sa dose y compris agresser une vieille dame comme elle.
Mais elle n'en avait que faire. Elle n'avait rien à perdre. Et puis,
quelque chose dans le regard du drogué la touchait, comme une espèce de solitude extrême, de désolation intérieure. C'était comme si tout en lui s'était écroulé et qu'il ne restait que cette carcasse vide de voyou à la recherche de son fix. Elle eut pitié.
– Oui mon petit, c'est bien ici.
– Ah, merci.
Alex referma la vitre de la voiture. Il fulminait. Trahi. Il se sentait
trahi. Et par une personne qu'il ne connaissait même pas. On lui avait joué une mauvaise blague en lui donnant l'adresse de cette maison de retraite et lui, comme l'idiot qu'il était, était tombé dans le piège.
Maxine regarda sa montre. Trois minutes de retard. Elle n'aimait pas
ça. Cette Alex n'était pas à l'heure. C'est bien la peine de dire qu'on aime la littérature. Il est midi Docteur Schwetzer. Midi c'est midi. Pas midi trois.
Elle était d'autant plus mal à l'aise que le jeune restait là dans sa
voiture avec l'air de celui qui hésite entre la corde et le pistolet. Elle réfléchit puis se dit qu'avec le peu de temps qui lui restait à vivre, elle ne risquait rien à essayer d'aider ce malheureux. Peut-être qu'elle pourrait le détourner de son problème de drogue et le remettre sur le droit chemin. Il deviendrait médecin, un spécialiste de la désintoxication grâce à sa rencontre providentielle avec la « Dame à la valise ».
Elle s'approcha doucement de la voiture. Lentement. Pour ne pas
l'effrayer. Ça lui rappelait un peu les safaris qu'elle avait faits en Inde avec le maharadjah dans les années 1960. Il fallait plier un peu ses genoux en marchant pour montrer à l'animal qu'on acceptait sa supériorité et qu'on venait sans velléité de combat.
– Vous avez besoin d'aide, jeune homme ?
Le drogué parut surpris. Elle l'avait tiré de sa léthargie. Il lui dit
quelque chose, mais elle n'entendit rien à cause de la vitre fermée. Elle lui fit signe de la baisser avec ce geste de moulinet de l'avant-bras que font toutes les personnes qui ont connu une voiture antérieure à l'ouverture automatique des fenêtres. Peut-être que le jeune n'allait pas la comprendre. Si. Il appuya sur un bouton et la vitre commença à descendre.
– J'attends quelqu'un.
– Moi aussi.
– Ah bon ?
– Eh bien oui. Ce n'est pas la peine d'avoir l'air si étonné. C'est vexant.
Ce n'est pas parce que j'ai soixante ans que ma vie sociale est vide. Alex leva un sourcil. Elle reprit :
– Bon d'accord soixante-dix ans.
Il fit une moue dubitative avant de la regarder des pieds à la tête.
– Peut-être quatre-vingts ans…
Il ne dit rien.
– OK, quatre-vingt-dix ans et des poussières. Mais, dans ma tête, je me
sens comme une petite jeune de cinquante ans.
– Je pensais que les personnes, euh… d'un certain âge, étaient fières de
donner leur âge.
– C'est ça, et bientôt je vais appeler le Guiness Book pour qu'il vienne
voir à quel point je suis vieille.
Il y eut un silence gêné que la vieille dame décida de couper. Elle n'avait jamais été à l'aise avec les silences.
– Je déteste quand les gens sont en retard.
– La ponctualité est la politesse des rois.
– Et bien, qui est vieux maintenant ?
– Pourquoi me dites-vous ça ?
– Parce que je ne crois pas avoir entendu cette expression depuis
Roosevelt à la conférence de Yalta.
– Vous êtes trop jeune pour avoir été à la conférence de Yalta.
La vieille dame eut le rose aux joues.
– Oh, c'est gentil ça.
– C'est surtout que si vous avez quatre-vingt-dix ans, ça veut dire que
vous êtes née aux alentours de, euh… 1 926. Donc, en 1945 date de
Yalta, vous deviez avoir moins de vingt ans.
Maxine fût surprise par le raisonnement du jeune, apparemment la drogue n'avait pas encore détruit tous ses neurones. C'était une bonne nouvelle, elle allait avoir plus de chances d'en faire un bon médecin.
– J'ai dit quatre-vingt-dix ans et des poussières. À partir d'un moment,
on ne compte plus. Les anniversaires ressemblent plus à un compte à
rebours qu'à une fête. D'ailleurs à la maison de retraite, les gâteaux se
font rares. Ils sont plutôt pris comme une provocation envoyée par la
Grande Faucheuse pour nous dire qu'elle viendra bientôt. C'est une
gourmande celle-là. Mais, vous avez raison, certains vieux aiment
encore fêter leur anniversaire. Ils ont l'impression d'être des super-
héros. Sauf que je n'ai jamais vu Superman perdre son dentier et qu'il
porte bien mieux la couche que Marty Schuberts.
– Qui est Marty Schuberts ?
– Mon voisin de chambre, et je peux vous dire que ce n'est pas beau à
voir… ni à sentir d'ailleurs. C'est pour ça que je n'aime pas la maison
de retraite, il n'y a que des vieux dedans, c'est d'un déprimant. Je ne me
suis jamais entendue avec les vieux.
– Oui et puis, vous, vous êtes comme une petite jeune de soixante ans.
– Cinquante ! Mais tu as compris l'idée.
Ils se sourirent et la tension qui s'était accumulée redescendit immédiatement.
Alex regarda sa montre.
– Bon, je crois que je vais vous laisser. Mon rendez-vous m'a posé un
lapin.
Maxine regarda à droite puis à gauche. Personne.
– Je crois que le mien aussi.
– Vous aviez besoin de vous rendre quelque part ? Si vous voulez, je
peux vous emmener.
– C'est gentil mon garçon, mais je pars pour un long voyage. Je vais à
Bruxelles.
Alex avala sa salive bruyamment et ouvrit des yeux ronds comme des billes.
– Max ? demande-t-il d'une voix incertaine.
Maxine pencha la tête en avant et sortit de son sac une paire de lunettes avec des verres énormes.
– Oui. Comment est-ce que vous connaissez mon nom ?
– Je suis Alex.
– Alex ?
– Alex. Du site partage-voiture.com !
– Vous auriez pu me dire que c'était vous avant !
– Je ne le savais pas, je m'attendais à voir un homme Max.
– Mais, je suis Max. Maxine.
– Vous auriez dû l'indiquer, on a failli se manquer. Et puis, vous auriez
pu me reconnaître.
– Comment voulez-vous que je vous reconnaisse jeune homme, on ne
se connaît même pas. Je suis vieille pas devin !
– Mais par la voiture enfin. C'était marqué sur le site. J'avais écrit
Renault Twingo.
– Oh, pour moi toutes ces nouvelles voitures se ressemblent !
– Elle n'est pas neuve, elle date de 2002…
– Pour moi, tout ce qui date d'après 1950 c'est neuf.
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